La tortue rouge

La tortue rouge 7aLa Tortue Rouge est un film d’animation réalisé par Michael Dudok de Wit en 2016[1], qui a reçu le prix « Un certain regard » du festival de Cannes cette année-là. C’est un film d’amour. En disant cela, je sais que j’ose répondre par avance à nombre de commentaires qui ont interrogé, à sa sortie, sa nature : s’agissait-il d’un « conte écolo », d’une « œuvre poétique, sensible et émouvante », d’une « robinsonnade sans paroles d’une beauté visuelle et musicale à couper le souffle » ? (page Wikipédia). Oui, sans doute. Mais le film en a aussi déçu plus d’un, qui critique son vide, sa prétention, sa longueur (on considère qu’il s’agit en fait d’un court métrage étiré en longueur) – si intéressé, voir ce genre de commentaires ici.

Je ne suis pas trop étonné de ces avis négatifs : puisque c’est une histoire d’amour heureux, et que, n’est-ce pas, les gens heureux n’ont pas d’histoire, elle peut sembler fade, belle mais fade. De fait, selon une certaine perspective, il n’y a pas beaucoup d’histoire – d’histoire sociale, d’histoire historique. Mais il y a bien une histoire, celle, résumée, symbolisée, de l’homme dans ce monde et confronté aux questions qu’il lui pose ; confronté aussi à la question qu’il est pour lui-même, placé qu’il est sur cette terre, avec ses limites, ses forces, mais aussi sa faiblesse.

Le film est donc un conte philosophique, mais il est surtout une histoire d’amour, et c’est pourquoi cette critique se trouve placée ici, dans cette revue théologique. Cela commence par une naissance, un homme naît des eaux rugissantes et se fait jeter sur la plage de la vie, dans la finitude de ce petit monde posé sur le bras d’une galaxie, miraculeusement épargné par les explosions stellaires et les années-lumière de vide intersidéral. Dès le début, il est sauvé de l’absurde et du néant. Il est voulu vivant, vivant dans un jardin à la vie foisonnante et paisible, où les oiseaux passent dans les ciels du jour et de la nuit, où l’éternité est la mer allée, et revenue. Mais avant de prendre conscience qu’il se trouve plongé en pleine éternité (et donc qu’il n’y a nulle part d’autre où aller), l’homme se révolte : il n’a pas choisi de vivre sur cette terre perdue ; il échafaude alors des échappatoires, bien ficelées, bien charpentées. Mais Dieu veille, et avant qu’il ne puisse souffrir de trop à cause d’elles, ces frêles architectures se brisent et coulent l’une après l’autre. En fait, c’est l’homme lui-même qui, à tous égards, leur a fait prendre l’eau. Cependant il ne comprend pas : n’est-il pas libre ? N’est-il pas fort et ingénieux ? Peut-on le forcer à être heureux ?

Alors le Dieu se révèle, vient vers lui, doucement, désarmé de cette force de salut si puissante et si mystérieuse qui a surpris si violemment notre rescapé. Il le regarde longuement… mais rien, le regard de l’homme ne voit pas. Ne voit pas combien Dieu est tombé amoureux, combien il veut le sauver malgré lui, parce que lorsqu’on aime, on sauve la vie du candidat au suicide, on ne le laisse pas faire tout ce qu’il veut faire. Dieu nous aime alors même que nous le refusons, alors qu’il veut nous sauver ; le malheur est que nous voulons tellement ne devoir rien qu’à nous-mêmes, que même notre suicide doit nous revenir comme option. Bref, le Dieu vient lui aussi sur la plage de la vie, et cela ne tarde pas : il se fait rouer de coups, retourner sur le dos, et crucifier en plein soleil. Et c’est là le mystère de l’amour : cette place au soleil « fonctionne » comme amour donné, comme abandon désarmé, comme offrande éperdue : l’homme le regarde enfin, et court lui donner un peu d’eau, un peu de vie. Une nuit étrange a lieu, où dans l’ombre de l’humanité, le Dieu mort revit. Quelque chose craque, une carapace d’indifférence se craquelle, et voici que Dieu offre à l’homme une forme inespérée : Lui comme lui, Lui pas comme lui ; Lui comme Autre, comme Aimable parce que si proche, parce que si faible aussi, qu’il peut aimer dans la Vie, sur la terre donnée, comme un paradis.

Dans La tortue rouge, nul calcul, nulle ironie, nul sourire même : les visages sont des pages d’avant les livres. Les lointains proches et beaux, d’une beauté infinie, chaude et berçante, où passent les cris des oiseaux et les roulements des saisons, ces lointains agissent : ils se posent doucement devant les yeux, ils ont le temps de manifester leur présence, et, miracle, l’homme leur donne le temps de le transformer. Ils dessinent autour de lui leur réponse : la réponse qu’ils sont eux-mêmes à ses questions : ils rendent la vie à sa réalité immédiate et intérieure. Puisqu’ils sont présents et visibles, sans rien des artificialités et des masques qui les cachent dans nos vies occupées et violentes, ils manifestent clairement notre destinée vivante, nue et simple : nous sommes aimés par ce Dieu qui nous a voulu là, sur cette terre, dans cette beauté, avec Lui pour toujours. Nos yeux sont ouverts : laissons-leur leur fonction de nous permettre de voir. Et si nous reconnaissons cet Amour, nous pourrons en jouir les yeux fermés, comme les enfants, et malgré notre limite, notre passage, nous aurons eu le bonheur de la vie. Michael Didok de Wit qui écrit ce conte peut-il être taxé d’idéalisme ? A-t-il oublié tous les enfants, les femmes, les familles en proie aux guerres, à la misère, à la maladie, en somme au malheur d’être né ? A chacun de dire.

Une des grandes forces du film, c’est sa Parole. Nous le savons, nos mots ne sont pas toujours utiles, ni profitables. Notre langage est alourdi d’un Mensonge que mêmes nos silences ne parviennent pas à effacer ; nous sommes devenus méfiants et compliqués. Mais si nous laissons la vie parler son langage de vie, si nous savons l’écouter babiller ou se taire, ou au contraire quand elle gronde et hurle dans ses moments de toute-puissance, nous sommes dans la vérité, et à notre tour nous comprenons que cette vie en nous, donnée et si forte, peut être donnée par nous à notre tour. Communiquer la vie, n’est-ce pas la « bonne parole » ? Prendre un être par la main. Pudeur et délicatesse, fraîcheur et force : voilà la parole dans le film. Certains spectateurs ont été décontenancés de cette absence de paroles dans La tortue rouge. « Un film qui se veut sans dialogue et qui a l’intention de faire valoir cette intention pour elle-même s’avère très prétentieux. Et même paresseux.” Un spectateur écrit même que le héros est un homme muet ! Mais pourtant si ses personnages ne parlent pas notre langage, c’est simple : c’est qu’ils en parlent un autre. Lequel ? A chacun d’écouter. Et puis, un peu de non-dit, ça fait pas de mal, non ?

Autre richesse : la tortue. Il s’agit d’un animal pacifique, lent et doux : je crois me souvenir qu’elle vient des âges antédiluviens, qu’il s’agirait d’une forme de dinosaure ayant échappé à l’extinction. Celle qui est représentée dans le film serait Chelonia Mydas, en voie de disparition. Elle est très chassée, pèse en moyenne 150 kg, et peut vivre 15 à 20 ans. Le réalisateur lui a donc augmenté et sa taille, et sa longévité ! Elle devient une sorte de Dieu marin, être bienveillant et débonnaire qui ne connaît d’ennemis que l’homme et les requins quand elle s’aventure dans leurs eaux. En dehors d’eux, elle est quasiment inattaquable. Par contre, elle devient éminemment vulnérable lorsqu’elle s’expose pour la ponte, obligée qu’elle est de se traîner sur une plage pour pondre. On la rend incapable de se déplacer en la retournant. Pour compléter ce portrait zoologico-mythologique, qui ne se souvient de la tortue supportant le monde de certains récits de création[2] ? L’animal portant sa maison sur le dos représente ainsi notre terre elle-même, portée à travers l’océan de l’espace infini. A moins qu’elle ne soit plutôt le reflet du Dieu portant l’homme et toute la création.

Yves MILLOU

[1] Voir la page wikipedia. Elle contient l’histoire, avis à ceux qui souhaitent voir le film sans la connaître.

[2] Voir ici : https://www.cheloniophilie.com/Symbole/

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