Une apologétique originale pour aujourd’hui

Le pape François, dans son encyclique La joie de l’Evangile, nous incite à entamer « un nouveau discours sur la crédibilité, une apologétique originale qui aide à créer les dispositions pour que l’Évangile soit écouté par tous. » (n°132) A l’occasion de cette déclaration, pourquoi ne pas revisiter cette notion d’apologétique et tâcher de lui redonner ses lettres de noblesse, dans le cadre de nos sociétés en quête de vérité et d’une Église toujours mieux consciente de ses responsabilités ?

Qu’est-ce que l’apologétique pour ceux qui l’ignoreraient ? Le Larousse nous dit qu’il s’agit de la « partie de la théologie qui a pour objet de démontrer la crédibilité rationnelle et historique du dogme » et (avec une pointe d’humour ?) il ajoute : « Depuis Vatican II, l’apologétique s’inscrit dans une perspective plus irénique et constructive. »[1] L’apologie de la foi chrétienne existe depuis les origines ou presque, puisque certaines lettres incluses dans le Nouveau Testament proposent aux croyants « d’honorer dans vos cœurs la sainteté du Seigneur, le Christ, (et d’être) prêts à tout moment à présenter une défense devant quiconque vous demande de rendre raison de l’espérance qui est en vous, (et de) le faire avec douceur et respect. » (1Pierre 3,15)

Après saint Paul et les apôtres, les premiers défenseurs de la foi catholique furent appelés apologistes : Tertullien, Justin, Irénée… Là il s’agissait de défendre et justifier (apologein) face aux hérétiques ou aux détracteurs venus d’autres religions la cohérence et la supériorité du christianisme sur le paganisme et l’idolâtrie. Cette dimension polémique était sans doute difficile à éviter vu l’intrication de la pensée religieuse et philosophique dans les premiers temps de l’Église et le contexte de persécution de part et d’autre. Le judaïsme était particulièrement visé par l’apologie, comme étant une religion dépassée par le christianisme et donc à combattre dans ses prétentions à la vérité (voir le Dialogue avec Tryphon, de Justin, v. 160). Plus tard, pendant le Moyen-Age, les cibles furent étendues à l’islam, comme en témoigne par exemple le Pugio fidei adversus Mauros et Iudaeos, de Raymond Martini (env. 1220-1284). Enfin, l’athéisme, même si socialement peu présent au Moyen-Age, constituait un troisième danger à combattre : il s’agissait pour le christianisme d’asseoir non seulement la Révélation, mais aussi la religion naturelle. Cette attitude est très claire par exemple chez saint Thomas.

Plus tard c’est la Réforme qui donna un nouvel essor (en régime catholique) à une apologétique qui prit le nom de demonstratio catholica, destinée à prouver que l’Eglise de Rome était bien « l’Église véritable ». Ce développement était en fait le troisième moment d’une structure tripartite de l’apologétique qui naquit à cette époque : elle concluait la demonstratio religiosa et la demonstratio christiana. De nombreux auteurs se servirent de ce schéma pour ferrailler contre les déistes des Lumières. Au XIXe siècle, les attaques contre la foi chrétienne devinrent plus acérées, en provenance des philosophies athées et matérialistes, et sous l’impulsion de Léon XIII, l’Église catholique puisa dans la néo-scolastique les moyens d’affirmer son message à la fois sur le plan théologique mais, aussi philosophique, car ce terrain n’était pas abandonné aux critiques. Le XXe siècle vit ainsi apparaître de nouvelles sommes, telle la Théorie de la connaissance théologique de M.J. Scheeben (1874) ou bien l’Apologie des Christentums de l’allemand P. Schanz (1903), car les écoles allemandes (protestantes mais aussi catholiques) développèrent leur propre arsenal que l’on commença à nommer Théologie fondamentale. Au XXe siècle en France, avant Vatican II, on peut noter le rôle des manuels, ces ouvrages d’apologétique à l’usage des séminaires, où une doctrine néo-thomiste héritée de Vatican I luttait avec peine contre une tendance systématisante, et stérile car déconnectée de la source scripturaire, et qui empruntait par trop ses armes au rationalisme qu’elle essayait justement de combattre.

Vatican II introduisit ici comme ailleurs un changement de perspective très important. On comprit qu’il ne s’agissait plus d’avoir raison, mais d’avoir des raisons, de croire[2], et surtout de fonder la foi chrétienne moins sur un exposé systématique que sur l’Evangile. Le renouveau des études bibliques, commencé avant le Concile, lui profita pleinement. Il suffit pour s’en convaincre de faire la comparaison entre les textes de la fin du XIXe siècle (le Syllabus de 1864, et les textes du premier Concile du Vatican) et ceux du Vatican II : une tonalité dogmatique et crispée, presque pathétique, pénètre les premiers textes, alors que ceux de 1965 respirent en général une largeur de vue indiquant combien leur origine n’a pas été le souci absolu de convaincre, mais d’exposer la vérité de la foi chrétienne à qui voulait l’entendre. Écoutons par exemple le début de la Constitution Dei Verbum : « C’est pourquoi, suivant la trace des Conciles de Trente et de Vatican I, [le saint Concile] entend proposer la doctrine authentique sur la Révélation divine et sur sa transmission, afin que, en entendant l’annonce du salut, le monde entier y croie, qu’en croyant il espère, qu’en espérant il aime. » Rien que l’idée de « proposer » suffirait à souligner le changement. A travers l’usage de ce verbe, on voit que l’Église a compris que la liberté religieuse précède obligatoirement l’obéissance à la vérité, et que celle-ci ne peut être accueillie que lorsque l’esprit s’y soumet de bon gré. Auparavant, ses textes faisaient comme si la Vérité de la foi étant établie, elle avait force de loi, et l’on ne pouvait s’y soustraire[3].

Ensuite, les trois verbes de la fin de la phrase de l’Introduction suggèrent un ordre des choses à la fois théologal (celui des trois vertus en question) mais aussi inversé par rapport à une économie de l’annonce orientée vers, et déterminée par, le but de la foi. Ici c’est la foi qui, humblement pourrait-on dire, permet l’espérance, et l’épanouissement de celle-ci permet l’établissement de l’amour comme attitude chrétienne ultime, à la fois objet et but de la Révélation. Cette orientation constitue le reflet d’une attitude profondément respectueuse de l’Écriture (que l’on songe à Paul relativisant le rôle de la foi par opposition à celui de la charité en 1Cor 13[4]), mais aussi éminemment consciente des nécessités anthropologiques du rapport à la vérité. Sans doute l’homme a soif de la vérité, et sans doute celle-ci est-elle déposée par Dieu dans son Église[5] : mais cette dernière ne saurait se substituer au tribunal de la conscience qui ultimement décide que c’est de cette foi-là qu’elle va vivre. L’Église ne peut que proposer la vérité car celle-ci n’est approchée que dans l’intime du cœur et le partage du regard. La vérité n’est plus, n’a jamais été, un corps de doctrine, aussi satisfaisant intellectuellement qu’on puisse le faire.

Par ailleurs, et sans doute davantage qu’au XIXe siècle, l’humanité à qui l’Église s’adresse aujourd’hui appartient à des sociétés pluralistes où les citoyens vivent de plusieurs formes de transcendance : celle de Dieu, mais aussi celle de la loi et celle de la conscience, et le message chrétien n’est pas le seul à être annoncé. Vatican II équipe le chrétien avec la seule attitude viable pour l’annonce de l’évangile : celle qui pose et qui fait voir que la foi rend aimant. Si ce n’est pas le cas, si la foi rend au contraire intransigeant et intolérant, l’humanité s’en détournera avec bon sens. On peut craindre d’ailleurs que c’est ce qu’elle a fait, et dans des proportions alarmantes, et donc que l’Église n’a pas su suffisamment mettre en œuvre sa foi au Dieu d’amour. La foi qui rend aimant : qui sait si cette fonction-là de la foi, plutôt que l’autre : la foi qui sauve, ne devrait pas être mise en avant par les évangélisateurs d’aujourd’hui ? En fait, c’est déjà le cas, on met plutôt en avant la relation foi-amour que la relation foi-salut, mais l’association foi-salut a semble-t-il si longtemps été célébrée comme épine dorsale du christianisme qu’il est difficile de s’en défaire : crois et tu seras sauvé ! Et non pas : crois pour savoir comment aimer ! Il y a tout un égoïsme de la foi-pour-le-salut à extirper de nos pratiques chrétiennes. Si les prédicateurs nous disaient : « croire ne sert à rien », cela aurait peut-être un impact ?[6] D’ailleurs, le Seigneur ne s’intéresse pas tant à ce que l’on croie en lui : ce qu’il veut, c’est qu’on fasse la volonté de son Père, en son nom à lui, ou pas[7].

Dans ces conditions, « l’apologétique originale qui aide à créer les dispositions pour que l’Évangile soit écouté par tous » ainsi demandé par notre pape ne saurait être autre chose qu’une association visible de foi en l’autre et d’attention à l’autre. Il s’agit toujours de faire grandir l’Église, ce corps du Christ, car une évangélisation qui ne serait que générosité cachée n’est pas si difficile à mettre en œuvre. Ce qui est plus ardu, c’est cette même générosité réalisée au nom du Seigneur, ouvertement et en même temps en le laissant tout faire, Lui. On connaît en effet les dommages d’un activisme chrétien qui gêne parce qu’il ne veut être que chrétien. L’ouverture du cœur ne peut être évangélisatrice que parce qu’elle est ouverte, qu’elle ait son origine dans la foi assumée ou non. Ces éléments de charité pratique sembleront bien ordinaires à ceux qui les ont adoptés depuis longtemps. Mais l’évangile ne sera écouté, semble-t-il, que s’il s’inscrit dans une action et dans un engagement au service de l’autre. La Parole qui l’anime n’est pas « un message » à l’égal des autres sagesses et sources d’inspiration. Trop souvent, on réduit le christianisme à un message. On parle du message de Jésus, ou du message du Nouveau Testament (que l’on oppose d’ailleurs bien facilement au message de l’Ancien Testament) : on peut « écouter » ce message, sans doute, mais à quelles conditions sera-t-il entendu, c’est-à-dire semblera-t-il vital pour nous ?

Il y a une contradiction (ou en tout cas un défi) au cœur de l’apologétique : il s’agit de démontrer, crédibiliser, argumenter en faveur de la foi chrétienne, il s’agit de faire en sorte que la foi soit rendue audible, et donc rationnelle (ratio = logos). Mais en même temps ce discours est vain et ne convainc personne s’il n’est pas incarné, vocalisé, s’il ne touche pas le cœur et la vie. Il s’agit que, comme Dei Verbum en avait eu l’intuition, l’on croie, qu’en croyant on espère, et qu’en espérant on aime… Si l’on s’arrête à « comprendre » (le message), on n’est même pas au premier niveau de la transformation souhaitée. Dira-t-on que cette dernière est l’affaire de l’Esprit-Saint, et qu’il suffit (en ce qui concerne l’apologétique) de présenter la doctrine de manière fondée, articulée, convaincante ? Non, évidemment, car même si l’on doit accepter de ne pas tout pouvoir, il faut quand même tout tenter. Il faut sans doute que le geste même d’expliquer contienne celui de respecter, et qu’exposer soit tout proche de partager.

Les lecteurs du Bulletin trouveront en fin de numéro la recension du livre Catholix reloaded, par Frédéric Guillaud, qui représente une tentative contemporaine de mettre en œuvre une apologétique de qualité, qui ne doive rien ou presque aux arguments d’autorité, mais tâche de tout miser sur des arguments logiques. L’entreprise  est réussie, même si elle tombe exactement dans le travers dénoncé ci-dessus, d’une exposition des difficultés de la foi qui en reste aux arguments, et ne touche pas assez le niveau existentiel de cette apologétique évangélisatrice adaptée aux indifférents et surtout aux « émotionnels » en matière de religion. Le livre de Frédéric Guillaud en effet, ne convaincra que ceux pour qui la cohérence de la foi est nécessaire intellectuellement. Les autres, et il me semble, la majorité, ne le liront sans doute pas jusqu’au bout s’ils sont en recherche d’un sens de leur vie qui dépasse la simple logique. C’est d’ailleurs en substance ce que répondit Anne Lécu[8] au journaliste de l’émission L’esprit des lettres de février 2016, au cours de laquelle le livre de Frédéric Guillaud était présenté. Cet auteur se disait davantage motivée par une apologétique qui partirait, non des difficultés de croire certaines des vérités de la foi chrétienne exposées de manière logiquement contraignante, mais de réalités existentielles d’aujourd’hui comme la mort et l’amour.

Une autre tentative originale est exposée dans le livre Comment répondre aux questions brûlantes sur l’Eglise sans refroidir l’ambiance, de Austen Ivereigh et Natalia Trouiller (2016). Là c’est l’Eglise que les auteurs veulent défendre… Le titre rigolo ne doit pas faire illusion : c’est un travail très sérieux et fouillé… presque trop car peut-être une petite dose d’humour aurait-elle été la bienvenue. Le livre « s’adresse à tous les baptisés qui veulent pouvoir établir un dialogue respectueux et fructueux plutôt qu’une polémique stérile : il leur donnera quelques pistes pour déceler, derrière les slogans assénés, la soif spirituelle de nos contemporains. Et peut-être pourra-t-il ouvrir de nouveaux canaux à la vôtre » (extrait de la préface). L’idée de base est intéressante : il s’agit de bien discerner dans les attaques faites à l’Église les valeurs et positionnements de ses détracteurs, afin de les prendre au sérieux, et de pouvoir ensuite, en partant du constat que souvent ces valeurs sont fondées, désamorcer les attaques qui en découlent et déforment la réalité ecclésiale, presque toujours mal connue et caricaturée. Cette attitude de compréhension, suivie d’une volonté de dialogue correspond bien, semble-t-il, à ce qui devrait présider à cette apologétique originale pour aujourd’hui. Le livre se présente aussi comme le manuel d’un mouvement au départ britannique, les Catholic Voices (en français CathoVoices) dont le but réside dans ce changement de cadrage du dialogue entre catholiques et non-catholiques. Une formation est proposée à des laïcs, à l’origine sous les auspices de la BBC, pour les préparer à la prise de parole en public et à la connaissance des dossiers (voir ici). Les principes sont ceux de l’écoute, de la mise en valeur d’autrui, de l’illustration vivante, de l’engagement, etc.

Les apologistes des temps jadis savaient contre quoi ils devaient lutter : l’hérésie. Une fois qu’ils l’avaient identifiée, les armes qu’ils déployaient contre elle devenaient elles aussi tranchantes et affilées. Aujourd’hui, les attaques contre le christianisme ont changé de nature. On ne le combat plus guère par souci philosophique, même si cela existe ça ou là chez certains penseurs anticléricaux. L’attaque la plus forte vient de mouvements qui identifient le christianisme à la civilisation occidentale, semeuse selon eux de décadence, d’amoralisme et de liberté destructrice des lois religieuses. Ces mouvements proviennent de tendances extrêmes dans certaines religions et une guerre idéologique a repris, où il y aura besoin de présentations du christianisme comme une religion exigeante et structurée, ouverte à la raison (cet aspect est souvent critiqué) mais aussi à la transcendance de Dieu. Il y a besoin d’apologistes qui montrent que même si le chrétien possède une conscience apte à juger du bien et du mal, celle-ci ne peut le faire qu’irriguée et instruite par une communauté de croyants et une loi naturelle qu’il reconnaît comme déposée par Dieu dans son cœur. L’évangile n’est pas qu’une charte du laisser-faire de l’amour généreux et pacifiste (comme certaines interprétations laxistes du « Aime et fais ce que tu veux » d’Augustin pourraient le laisser croire) : il doit être exposé selon des lignes rigoureuses que l’Église depuis ses débuts a lutté pour défendre, selon la radicalité que le Christ lui-même a voulu laisser à l’humanité pour son salut. Si cette ligne exigeante, qui n’exclut pas une dimension humanisante, était davantage reconnue comme nécessaire, peut-être que le dialogue en profiterait, peut-être pas avec les tendances extrémistes qui de toute façon sont en posture d’exclusion et de dénonciation, mais avec la masse de croyants modérés, qui ne peuvent pas ne pas être quelque peu influencés par les discours extrêmes sortis de leur sein, et l’activisme guerrier revendiquant un rituel d’engagement et de pureté.  (↑)

Yves MILLOU

[1] Une autre définition (ici) : « L’apologétique chrétienne est la partie de la théologie qui a pour but d’analyser méthodiquement tout ce qui touche à la crédibilité de la foi chrétienne de façon à proposer les arguments qui prouvent qu’il est raisonnable de croire à la Révélation divine, fondement de la foi chrétienne. »

[2] L’exposé de ces « motifs de crédibilité » alla de pair avec une attitude non dominatrice, non condamnatoire de la foi.

[3] Voici un extrait de Dei Filius, la Constitution dogmatique sur la foi catholique, datant de 1870 : « Puisque l’homme dépend tout entier de Dieu comme de son Créateur et Seigneur, puisque la raison créée est absolument sujette de la vérité incréée, nous sommes tenus de rendre par la foi à Dieu révélateur l’hommage complet de notre intelligence et de notre volonté. » Même si ce texte s’adresse à des croyants, le ton qui l’anime le rend oppressant et impératif.

[4] « Quand j’aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et de toute la connaissance, quand j’aurais la foi la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. »

[5] « [L’Eglise] ne peut s’abstenir en aucun temps d’attester et de prêcher la vérité de Dieu qui guérit toutes choses, car elle n’ignore pas que c’est à elle qu’il a été dit :  » Mon Esprit qui est en toi et mes paroles que j’ai posées en ta bouche ne s’éloigneront jamais de ta bouche, maintenant et pour l’éternité (Is. LIX, 21).  » » Dei Filius, Introd.

[6] On sait que cette catéchèse fut celle de l’épître de Jacques (Jc 2,14-26)

[7] Relire dans ce sens la parabole du Jugement dernier en Mat 25.

[8] Invitée à l’émission pour son livre Tu as couvert ma honte aux Éditions du Cerf.

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