Qui est ce Dieu qui éprouve Abraham ?

sacrifice_grandDepuis ma jeunesse et jusqu’à une date très récente, j’ai été scandalisé par l’histoire du « sacrifice d’Isaac » racontée en Gn22. Comment donc un Dieu, dont on dit qu’il est Amour, a-t-il pu demander à un homme de lui sacrifier son fils ? Après avoir relu plus attentivement la Bible, j’ai retrouvé la paix. Le présent texte a pour but de préciser comment s’est produit le scandale et comment je pense l’avoir légitimement surmonté.

  1. Ce qui se dit souvent à propos de Gn22

Si on demande à l’improviste à une personne qui a un  peu de connaissance de la Bible pourquoi Abraham a envisagé de sacrifier son fils Isaac et pourquoi, en fin de compte, il ne l’a pas sacrifié, il y a de bonnes chances qu’on obtienne une réponse du type « Dieu a demandé à Abraham de sacrifier son fils, mais au dernier moment Dieu a arrêté le bras d’Abraham alors qu’Abraham avait déjà levé le couteau pour égorger Isaac ». Si on interroge plusieurs personnes, on obtiendra des réponses variées, mais ayant le plus souvent en commun de citer « Dieu » deux fois, au commencement et à la fin de la réponse. Bien sûr, la majuscule « D » du mot « Dieu » n’est pas perçue dans l’expression orale, mais c’est certainement à celui qui, selon la Bible, est le seul vrai Dieu que toutes les personnes pensent.

Ce ne sont pas seulement des personnes peut-être un peu éloignées de la Bible qui indiquent Dieu comme sujet principal au début et à la fin du récit.

– Dans un article intitulé « La fin des sacrifices » en page 12 du numéro 3667 daté du 21 juillet 2016 du journal « Réforme », le jésuite Robert de COSTER écrit « L’épisode où Dieu demande à Abraham de sacrifier son fils, puis retient son bras pour remplacer Isaac par un bélier /…/ ».

– La première note de la Bible OSTY pour le chapitre Gn22 indique: « Sacrifier Isaac /…/ est la terrible épreuve /…/ à laquelle Dieu soumet Abraham. Mais Dieu, qui en fait ne veut pas l’immolation de l’enfant /…/ ».

– Dans l’article « Ligature d’Isaac » de WIKIPEDIA on trouve dans la première rubrique « Le récit biblique » au tout début: « Alors que les promesses que Dieu avait faites à Abraham semblent s’être réalisées, il lui demande de prendre son fils unique aimé, Isaac /…/. Un ange de Dieu l’arrête, lui disant de ne pas lever la main contre son fils /…/ ».

– Dans sa conférence au sujet de la ligature d’Isaac, accessible sur le site Internet d’AKADEM, Gilles BERNHEIM considère aussi qu’en Gn22 Dieu éprouve Abraham au début du récit, et l’ange de Dieu arrête le bras d’Abraham.

Ainsi donc, il est probable qu’une majorité de personnes ayant un minimum de connaissance de la Bible pensent que, selon la Bible, Dieu a demandé à Abraham de lui sacrifier Isaac son fils bienaimé. Certains ne trouvent là rien à redire, voire estiment que cela est très bien. D’autres sont surpris, mais se disent qu’après tout, les pensées de Dieu ne sont pas nos pensées (cf. Is55,8) et que ce qui est mal à nos yeux est peut-être bien aux yeux de Dieu. D’autres se refusent à penser que Dieu puisse se montrer aussi cruel (voire sadique, cf. l’insistance en Gn22,2 « /…/ ton fils, ton unique, celui que tu aimes /…/ ») et se sentent très mal à l’aise avec le récit de Gn22.

Gilles BERNHEIM, dans sa conférence citée ci-dessus, affirme qu’en fait Dieu n’a pas demandé à Abraham de « sacrifier » Isaac, mais de le faire « monter ». En effet, le mot souvent traduit en français par « holocauste » signifie aussi « montée ». Mais cette explication, que BERNHEIM n’est sans doute pas seul à défendre, est bien peu satisfaisante.

– D’une part le mot hébreu apparaît 261 fois dans la Bible, dont seulement une fois, en Ez40,26, avec un sens certainement différent de « holocauste » ou « sacrifice ».

– D’autre part et surtout, Dieu apparaîtrait encore plus cruel s’il obligeait Abraham à se poser la question « Dieu me demande-t-il de sacrifier Isaac, ou seulement de le faire monter ? ».

  1. Ce qu’on lit dans les traductions françaises de Gn22

Il y a cependant un fait incontestable que beaucoup de lecteurs de Gn22 semblent ne pas avoir remarqué, ou avoir oublié ou négligé: l’acteur divin qui intervient au début du récit n’est pas formellement identique à celui qui intervient à la fin. Dans la plupart des traductions en français, c’est « Dieu » qui éprouve Abraham aux versets 22,1-2, alors que c’est « le SEIGNEUR » (ou « l’Eternel » ou un autre mot, suivant la façon dont la traduction rend habituellement le Tétragramme YHWH, le Nom que Dieu a révélé à Moïse en Ex3,15) qui, par l’intermédiaire de son ange, intervient en 22,11 pour empêcher Abraham de sacrifier Isaac.

Certains diront probablement que dans la Bible, la divinité est désignée par « Dieu » ou par « YHWH » suivant les documents anciens à partir desquels le texte final de la Bible a été constitué, et que cela explique pourquoi l’une des désignations apparaît en 22,1 et l’autre en 22,11. C’est une hypothèse qu’on ne peut rejeter -même si aujourd’hui la théorie documentaire selon laquelle le texte final de la Bible a été élaboré à partir de documents yahviste, élohiste, etc. n’a plus beaucoup de défenseurs- mais elle ne fait pas grand honneur au souci qu’a dû avoir l’Auteur du texte final d’employer à chaque endroit la désignation de la divinité la plus adaptée.

Il y a par contre deux certitudes concernant les désignations de la divinité dans la Bible.

– D’une part, le mot généralement traduit par « Dieu » indiqué sans précision est ambigu. La preuve en est que le mot « Dieu » est très souvent accompagné d’un adjectif possessif (« mon Dieu », « ton Dieu’, etc.) ou précédé de l’article et suivi d’un complément de nom (« le Dieu d’Israël », « le Dieu de vos pères », « les Dieux des nations » etc.). La Bible connaît plusieurs Dieux qui existent au moins en tant que concepts à défaut d’exister en tant qu’êtres.En fait, le mot traduit par « Dieu » est dans la Bible hébraïque un nom commun, et devrait donc plutôt être écrit « dieu », sans majuscule. D’ailleurs, les manuscrits originaux ne font pas de distinction entre majuscule et minuscule.

– D’autre part dans la Bible le tétragramme, le mot souvent translittéré « YHWH », désigne un être unique. Ce mot n’est jamais accompagné d’un possessif ni suivi d’un complément de nom. YHWH est le seul Dieu qui existe en tant qu’être (voir par exemple Dt4,35; Dt4,39 ou Is44,6; Is45,5).

Ainsi, on peut être certain que lorsque la Bible utilise le nom « YHWH », elle parle du vrai Dieu. Lorsqu’elle utilise le mot « Dieu » avec une détermination par adjectif possessif ou par un complément de nom, il est évident que suivant la précision apportée elle parle du vrai Dieu (c’est-à-dire YHWH) ou elle parle d’une idole. Si le mot « Dieu » est employé sans détermination, il faut se poser la question de savoir s’il s’agit du vrai Dieu ou d’une idole. En Gn1 il est évident que « Dieu » désigne le vrai Dieu, car le monde ne peut pas avoir été créé par une idole; a priori, il n’est pas sûr du tout que partout ailleurs le mot « Dieu » sans détermination désigne également le vrai Dieu. En écrivant « Dieu » avec une majuscule en Gn22,1, les traductions en français induisent leurs lecteurs innocents en erreur, car toute personne qui lit le mot « Dieu » avec une majuscule pense naturellement que le texte parle du seul vrai Dieu.

  1. Ce qu’on lit dans le texte hébreu de Gn22

Il y a encore un fait incontestable. En regardant le texte hébreu de Gn22, on constate que le mot hébreu que la plupart des traductions en français rendent par le mot « Dieu » est précédé de l’article défini aux versets 1, 3 et 9, alors qu’il ne l’est pas au verset 8 ni dans le reste du chapitre Gn22 après le verset 9. Les versets 1, 3 et 9 sont des éléments du récit du Narrateur omniscient, alors qu’au verset 8 le mot « Dieu » est placé dans la bouche d’Abraham répondant à la question que lui a posée Isaac au verset 7. La plupart des traductions ne tiennent aucun compte de la présence de l’article, ni dans le texte biblique ni dans les notes. CHOURAQUI fait exception en écrivant aux versets 1, 3 et 9 « l’Elohîm » et au verset 8 « Elohîm » sans article.

Des experts biblistes diront sans doute que dans tous les cas, qu’il soit ou non précédé de l’article, le mot « Dieu » sans détermination désigne toujours le vrai Dieu et que donc il n’est pas utile de tenir compte de la présence ou de l’absence d’article devant le mot « Dieu ». Il n’y a aucune obligation de suivre ces experts. On peut au contraire penser que l’Auteur de la Bible n’a pas rédigé son texte de façon fantaisiste, n’a pas mis un article non indispensable pour faire plus joli, pour introduire de la variété dans la rédaction. Si on n’arrive pas à trouver une bonne raison pour expliquer la présence de l’article, c’est qu’on n’a certainement pas parfaitement compris ce que l’Auteur veut dire.

En français, dans un récit, on n’emploie l’article défini devant un nom sans autre détermination que si le nom a été employé et déterminé peu auparavant. En hébreu, cette règle existe aussi mais n’est pas toujours observée; voici trois exemples cités dans la traduction de CHOURAQUI, qui n’occulte pas les articles surprenants:

– Gn28,1 « il atteint le lieu … »;

– Ex3,2 « …au milieu du roncier … »;

– 1R19,9 « il vient là, vers la grotte … ».

La grammaire de l’hébreu biblique de JOUÖN traite aux paragraphes 137m,n,o ces cas d’utilisation bizarre de l’article défini, et propose de le traduire par « un » ou par « un certain ». De toute façon, on est en droit de penser qu’un auteur qui emploie un article défini devant un nom qui n’est pas déterminé a voulu faire réfléchir son lecteur à ce qui est désigné par le nom. Dans le cas de 1R19,9 cité ci-dessus, plusieurs traducteurs ont réfléchi avec succès et conservé l’article de « la grotte » en indiquant en note que l’Auteur fait probablement référence au creux du rocher d’Ex33,18ss. On peut donc penser qu’en Gn22,1 l’Auteur de la Bible a voulu nous amener à nous interroger sur l’identité de ce Dieu qui a éprouvé Abraham.

D’un point de vue formel, la désignation de la divinité par le Narrateur omniscient, « le Dieu » qui apparaît aux versets 1, 3 et 9, n’est pas identique à la désignation de la divinité dans la parole d’Abraham à Isaac (« Dieu » sans article). Cela suggère que la divinité dont parle le Narrateur n’est pas la même que celle dont parle Abraham

  1. Qui a éprouvé Abraham selon Gn22 ?

Comme vu au 3.3 ci-dessus, réfléchir à la question « qui a éprouvé Abraham en Gn22 ? » est sans doute agir conformément au souhait de l’Auteur. Et si on ne peut répondre avec précision à la question, il serait au moins souhaitable de savoir si la réponse est « le vrai Dieu » ou non.

On trouve en Gn22,12 dans la bouche de l’ange de YHWH « /…/ je sais que tu crains Dieu, et que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique. » (TOB). Cette formulation permet de supposer, mais non de conclure avec certitude, que c’est YHWH qui a éprouvé Abraham. L’Auteur aurait pu adopter en Gn22,12 une formulation complétée par une indication du type « je t’ai demandé ton fils ». Il ne l’a pas fait, alors que par ailleurs Il n’hésite pas à répéter des informations déjà connues (voir par exemple les trois récits de la rencontre du serviteur d’Abraham avec Rébecca en Gn24). Cela confirme qu’Il n’a pas voulu obliger son lecteur à identifier tout de suite « le Dieu » de Gn22 avec YHWH. Les mêmes considérations valent pour le verset Gn22,16.

Le verset Gn22,18 « /…/ parce que tu as écouté ma voix. » (TOB) est aussi imprécis. Il peut tout à fait viser seulement la parole de Gn22,11 demandant à Abraham de ne pas faire de mal à Isaac: si Abraham n’avait pas obéi à cette parole, que se serait-il passé ?

Il est raisonnable de considérer qu’Abraham utilisant dans sa parole à Isaac le mot « Dieu » pense au vrai Dieu: on imagine mal Abraham s’attendant à ce qu’une idole lui fournisse l’agneau du sacrifice. Si donc « le Dieu » auquel pense le Narrateur en 22,1 n’est pas le même que « Dieu » (sans article) auquel pense Abraham en 22,8, c’est que le Dieu de Gn22,1 n’est probablement pas le vrai Dieu.

Si dans toute la Bible on ne trouve aucun passage où le vrai Dieu aurait agi d’une façon aussi atroce que celle dont Abraham a été éprouvé, il n’y a aucune raison de penser que c’est le vrai Dieu qui a éprouvé Abraham en Gn22,1ss.

Si ce n’est pas le vrai Dieu qui a éprouvé Abraham, c’est peut-être un faux Dieu d’une tribu païenne. On imagine assez bien qu’Abraham ait voulu imiter les sacrifices d’enfant qui se pratiquaient à l’époque. Il est aussi possible qu’Abraham ait été éprouvé par la conception qu’il s’était formée du vrai Dieu. En tout cas, la connaissance qu’Abraham avait du vrai Dieu était très insuffisante puisqu’il ignorait que le vrai Dieu est totalement opposé aux sacrifices humains.

  1. Conclusions

Le fait incontestable que, selon le texte de la Bible, l’acteur qui éprouve Abraham en Gn22,1 n’est pas formellement celui qui intervient pour stopper le sacrifice en Gn22,11, permet de penser que, contrairement à l’opinion commune influencée par la plupart des traductions, ce n’est pas le vrai Dieu qui a éprouvé Abraham.

Bien plus, la rédaction du texte hébreu avec l’emploi d’article devant le mot « Dieu » (autre fait incontestable) donne à penser que l’Auteur de la Bible a souhaité que son lecteur ne réponde pas trop vite à la question « qui a éprouvé Abraham ? ». On doit malheureusement constater que ce souhait hypothétique n’a pas été exaucé par une majorité de lecteurs.

Une des leçons du texte de Gn22 est sans doute qu’un individu ne doit pas trop vite être certain que Dieu lui a parlé. Si quelqu’un a l’impression que Dieu lui a demandé quelque chose, et en particulier si cette chose ne paraît pas de façon évidente bonne pour tout le monde, il devra réfléchir et probablement consulter des personnes de bon sens. En Gn22, il n’est pas écrit qu’Abraham a consulté Sarah avant de partir sacrifier Isaac…

Daniel MAITRE

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