Pierre Emmanuel : La seconde naissance

la-seconde-naissanceLes éditions Albin Michel ont édité récemment (2016) une anthologie du poète Pierre Emmanuel, textes choisis et présentés par Anne-Sophie Constant, docteur et agrégée de Lettres classiques, spécialiste de poésie contemporaine. Ce volume est le bienvenu dans la mesure où il est devenu très difficile de se procurer des éditions de Pierre Emmanuel.

La couverture de ce livre de poche s’orne d’une reproduction de la Lutte de Jacob avec l’ange (1860), fresque qui avait frappé d’étonnement le poète, œuvre d’Eugène Delacroix, désormais restaurée, visible à l’église Saint-Sulpice, à Paris. Le titre général donné à cette anthologie, La seconde naissance, est inspiré par le poème « Naître deux fois », tiré du recueil Sophia.

Le poète (mais aussi bien tout homme, et le lecteur) y apparaît comme Celui qui étant né reste à naître, au terme d’un combat par lequel, s’il arrive à s’y livrer et à sortir de la grotte de Mère Nature,

Ecorché vif de la tête aux pieds de sa vision superficielle des choses

Par l’immuable Regard qui lui retourne toute intelligence au-dedans,

(parviendra à la vision de la vie) incurablement belle.

C’est la beauté des cerisiers blancs dans le halo d’un bleu gris d’avril

C’est le duvet d’éternité sur la joue de la soirée à peine nubile (…)

Lutte sans fin entre angoisse et blasphème, l’adoration d’une Bonté si cruelle

Qu’il lui fallut Se hisser sur la Croix pour justifier la souffrance avec Elle.

Cette sélection de poèmes met en évidence, je dirais même en surbrillance, la portée spirituelle de la production de Pierre Emmanuel (1916-1984), auteur de vingt-huit recueils en vers mais également journaliste de presse, de radio et de télévision, essayiste engagé sur de nombreux fronts dans une vingtaine de livres en prose, académicien, membre ou président des plus hautes instances culturelles en France et ailleurs. Anne-Sophie Constant applique une grille de lecture à l’ensemble de l’œuvre poétique de Pierre Emmanuel, ce qui permet d’en percevoir la singularité de l’inspiration chrétienne.

Il s’agit pour le poète de trouver sa propre voix, de passer du Moi au Je (Rimbaud n’avait-t-il pas déclaré « Je est un autre » ?) au cours d’un cheminement de vie et d’une lutte intérieure, qu’on devine très personnels et douloureux, comme le souligne l’introduction générale de cette anthologie, ainsi que les riches présentations des six parties qui la structurent. Anne-Sophie Constant éclaire bien un mouvement qui unifie la poésie de Pierre Emmanuel au fil du temps. Certaines allusions de ces poèmes pourraient sans cela, même avec l’aide des données du site http://www.pierre-emmanuel.net, rester un peu hermétiques ou demeurer inaperçues !

Anne-Sophie Constant met en évidence un double mouvement pour cette re-naissance, cette sorte de quête : chute/remontée ou : mort/résurrection. Des figures s’opposent : figures masculines (Esaü, Jacob, Moïse, Orphée, le Christ…) avec dans d’autres poèmes des figures féminines (Rebecca, la samaritaine, Marie Eve, « Sophia »…). Le poète ne raconte pas, il interpelle, recrée les scènes bibliques comme autant de tableaux violemment vivants, en tire sa leçon. Ce ne sera pas du goût de tous ses lecteurs, mais d’autres en seront durablement marqués.

Toute la nuit Jacob s’est pris dans son chaos

Contre l’image qui peut seule l’en déprendre.

Or la Face à grand renfort martyrisée

Salie, rompue, livrée au verrat comme une auge

Reste intacte. Ses yeux sont gris au petit jour

Le sang laisse filtrer le sourire d’une aube

Retenue, comme à sa naissance une pensée.

Celui qui garde éternellement forme humaine

Tandis que peine à s’abolir l’humanité

Jacob le sent qui sort de lui

Comme s’il fût la tombe et le ressuscité.

(…)

Si l’Amour donne un nom nouveau à qui il aime

C’est pour montrer qu’il est seul maître du sens.

Il change s’il le veut le blasphème en baptême

En son pire ennemi c’est un fils qu’il entend.

La sélection d’Anne-Sophie Constant est originale en ce qu’elle ne présente pas à la suite les uns des autres des extraits de six recueils particuliers, dans les six parties de son édition, mais qu’elle a construit un parcours de lecture autour de la notion de seconde naissance en rapprochant des poèmes ou des extraits de poèmes tirés de nombreux recueils, mêlés dans chacune des six parties de son anthologie. Elle n’a pas hésité à trancher dans le texte, sélectionnant, copiant-collant tel ou tel passage, dont on peut retrouver facilement l’origine dans les œuvres complètes, puisque celle-ci est indiquée après chaque fragment ou texte intégral. Autour des six thèmes qui forment ce parcours, on survole donc une large partie de l’œuvre de Pierre Emmanuel, ce qui par parenthèse permet de percevoir aussi la diversité de son écriture de l’alexandrin pas très classique au verset ou au vers libre. Parole poétique qui cherche son rythme sur la page et qu’on croit entendre quand on la lit.

Le parcours de lecture suit les étapes suivantes:

1- L’avorteuse naissance = la prise de conscience

2- Les matrices infécondes = l’errance de qui veut naître par soi et pour soi

3- Quelqu’un = les médiateurs possibles, ange, Christ, Jacob…

4- L’impasse l’issue = la voie de la rencontre amoureuse et ses perversions

5- Sophia = la Sagesse, la poésie, la femme aimée…

6- Je/Tu = l’achèvement, la Rencontre

Les titres proposés au lecteur sont à eux seuls une initiation à la pensée poétique de Pierre Emmanuel, partant de la naissance banale, commune, celle indiquée sur la carte d’identité:

Je ne remplirai plus vos questionnaires

Je ne sais comment je m’appelle

Qui est ce Je qui appelle

Ni ce moi qui est appelé (…)

Il y a quarante ans que je ne suis pas né

et aboutissant à LA rencontre. Cette rencontre garde d’ailleurs une part d’ambiguïté ou de mystère, laissant chacun libre d’interpréter ou de mettre en doute la parole propre du poète, re-né dans et par son écriture.

Toi

Quand je dis Toi

Qui parle ?

Toi

Quand Tu dis Je

Qui suis-je ?

Toi

Ce parcours de lecture en six sections n’a rien d’obligatoire et même devrait être suivi très librement, sans s’interdire des incursions partout dans l’anthologie, au gré des titres, des mots perçus en feuilletant le volume, et qui accrochent personnellement le lecteur, qui peut-être sera plus à l’aise avec des vers de la dernière partie, pour commencer ! Ainsi, me semble-t-il, celui-ci pourra-t-il goûter la force et la beauté de cette poésie, où qu’on la saisisse.

On comprendra que pour Pierre Emmanuel l’entreprise poétique n’est pas un divertissement de l’imagination et de l’intelligence visant à briller par une langue ou des formes plus riches, plus libres, plus inventives, plus ludiques. Toutes les formes de poésie ont leur intérêt, leur place dans l’art et la littérature. Mais retraçant sa vocation poétique, Pierre Emmanuel dans son essai La vie terrestre précise : Je voudrais montrer comment l’exercice de la poésie m’a conduit à la vie chrétienne – du moins à celle, tout infime qu’elle est, que présentement je vis.

Tel qu’il se présente, l’ouvrage d’Anne-Sophie Constant est un outil, une clé pour entrer dans l’œuvre difficile de Pierre Emmanuel (même si elle n’est pas aussi ésotérique que celle de son maître admiré Pierre-Jean Jouve). C’est aussi une mise en valeur de sa beauté grâce au rapprochement de textes puissamment lyriques. Il faudrait citer tant de poèmes … tels « Hymne à l’homme et à la femme », « Sainte Mère Eglise » ou « Alléluia »…

Des interrogations glanées au fil des textes :

Celui qui se sent

Crier

Qui est-ce ?

Qui implore que vienne

Quoi ?

Qui n’en peut plus de soi -et pourquoi ?

———————————————–

Où est l’asile de l’Etre ?

—————————————————

Toi clameur escarpée des morts tu es si noire

comment sortir de ce tombeau comment fouler

le temps ? et respirer le jour ancien

maintenant que glacier sombre tu retentis

de l’implacable division de la lumière

ô vie ?

 ———————————————————

Dis à l’homme : Qui es-tu ?

Maintenant Dieu est mort qui es-tu ?

Le Christ, Dieu

« Christ au tombeau » inaugura l’œuvre de Pierre Emmanuel, et on l’aura saisi à travers la première citation ce cet article, le Christ est souvent en arrière-plan de sa poésie. Mais le plus souvent il n’a pas de nom qui l’identifie au Jésus des Evangiles, il est un homme, juste quelqu’un, un visage, un médiateur de la seconde naissance, qui répond à l’appel de Dieu, qui aime fidèlement, mais s’est absenté.

L’homme et la femme peuvent-ils avoir l’intuition divine par leur expérience d’amour ?

(…) Entre eux ainsi

S’échange un même amour que leur détresse invente

De leur manque qu’il creuse à fond et qu’il emplit

Faisant de chacun d’eux pour l’autre l’infini.

(…)

Car l’Etre s’est retiré d’eux pour qu’ils L’inventent

D’eux-mêmes et du pauvre amour qui Le supplée.

(…) Si seulement Dieu les guettait

De sa majestueuse Absence… Mais Il S’est

Effacé avec toute son œuvre : et sauf eux-mêmes

En cet antre, rien ne rappelle qu’il créa.

Ainsi toute raison qu’ils aient d’être est enclose

Dans l’amande de leurs deux corps aux sexes joints.

La poésie, qui nomme, peut-elle nommer Dieu ?

Autre chemin vers la figure divine et la seconde naissance : l’expérience poétique, une langue à part, sans ponctuation pour l’heure.

Quelqu’un n’a pas de nom dans ce livre

Il et elle est l’auteur de l’auteur

Celui-ci n’en connaît qu’un sourire

Dont il parle sans pouvoir en parler

Un souffle épique emporte le texte quand cette figure n’est pas « sans nom » mais porte un nom biblique, mais une hésitation légitime peut naître à la lecture de passages qui récusent l’illusion de saisir qui que ce soit, où Quelqu’un ou Toi avec une majuscule, est la seule juste désignation de ? Dieu ? Le Dieu de la Bible ?

Je ne veux pas.

Je crie à Quelqu’un de plus fort que moi

Qu’il m’arrache à ma vieille peur à ma mère

Qu’il me mette au monde une bonne fois

Pour que j’y marche vers ma fin à mon pas

——————————————————–

Depuis que Tu t’effaces

Je commence à Te voir

La métaphore du reflet dans le miroir de l’eau inviterait à définir la foi comme une quête au-delà du miroir du monde. On voit bien que Pierre Emmanuel s’abreuve dans sa quête à diverses sources philosophiques voire religieuses même si la spiritualité chrétienne en est l’horizon.

J’ai baigné mes yeux à la source

Je T’ai vu.

(…)

L’absence du monde à Toi

Me serre la gorge.

Sans Toi ni souffle

Ni pensée.

En guise de conclusion

Cette anthologie – qui permet de confronter constamment au sein d’une même section thématique des poèmes qui sont des cris d’angoisse avec d’autres qui illuminent les textes bibliques d’une interprétation très personnelle et avec d’autres encore qui sont de pure louange – témoigne d’une connaissance approfondie et partagée efficacement d’un poète qui n’a pas eu peur d’affronter les grands mythes.

De la découverte de la fresque de Saint-Sulpice, Pierre Emmanuel dira plus tard:

« Voir le tableau me fut une illumination : quelques jours plus tard, je relus l’histoire de Jacob dans la Genèse et je fus, comme devant l’Orphée ou le Christ de ma jeunesse, empli d’un besoin à demi conscient d’identification. C’est que, dans le mythe universel, Jacob est le plus extraordinaire témoin d’un rapport avec Dieu qui passe presque entièrement par les femmes ou par sa propre féminité. »  (↑)

Michèle BEAUXIS-AUSSALET

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