La Réforme dite Grégorienne : l’affirmation du pouvoir pontifical

Les mots médiévaux de la réforme sont issus d’une longue tradition philosophique et morale ancrée dans le stoïcisme. Ces mots se réfèrent à deux sens : celui de retour à une forme primitive et celui de changement destiné à apporter une amélioration. Avant 1250, le terme de réforme a surtout le sens de « guérison » et de « rétablissement de la paix ». La réforme nait de crises.

Elle correspond à la volonté de trouver des solutions à des problèmes soient en renouant avec des solutions passées soit en innovant. La réforme grégorienne est l’exemple le plus connu de réforme médiévale[1]. L’expression de « réforme grégorienne » est depuis longtemps à la fois admise et contestée par les historiens : admise car ils reconnaissent le rôle capital jouée par le pape Grégoire VII (1073-1085) ; contestée car ils soulignent que cette réforme a débuté avant le pontificat de Grégoire VII. Aussi ceux-ci préfèrent-ils évoquer la « réforme de l’Église ». Au dire de ses promoteurs, elle a pour objectif la Libertas Ecclesiae. Certaines transformations se font rapidement, d’autres plus lentement.

La réforme tire son origine d’une lente diffusion d’une conception plus rigoureuse de la vie chrétienne d’abord dans les milieux cléricaux et monastiques puis parmi les populations urbaines. La conscience du péché progresse. Les appels à quitter le monde ou à réformer les mœurs du clergé se font plus nombreux. L’esprit de réforme existe dès le Xe siècle. Mais ces aspirations à la réforme ne sont pas encore un programme de réforme. Les initiatives se multiplient sous la conduite des évêques mais aussi des princes dont l’empereur de Germanie. Cependant il faut attendre l’engagement de la papauté pour que ces initiatives deviennent une politique générale. Les princes cherchent à affermir leur pouvoir en restaurant la vie monastique sur leurs terres. Les papes souhaitent libérer l’Église de la tutelle des princes. Ces objectifs sont en opposition. Dès les premiers conciles tenus par Léon IX, à Rome, à Pavie, à Reims, à Mayence, la primauté du spirituel sur le temporel est affirmée. La réforme de l’Église enclenchée par la papauté débute.

L’affirmation de la primauté du spirituel nécessite un clergé irréprochable. Or les évêques, les moines et les ermites dénoncent les mœurs du clergé séculier. Le mariage et le concubinage des prêtres sont une pratique courante. La législation canonique prévoyant la déposition des clercs mariés est tombée en désuétude. Jusqu’au XIe siècle, la papauté ne se préoccupe guère du problème. Certains laïcs refusent de suivre la messe d’un prêtre marié. À Milan, les « Patarins » font peser une menace physique sur les prêtres mariés. L’administration des sacrements par des prêtres mariés est considérée invalide. Le salut de tous est en jeu. Au cœur de cette querelle se trouve le rapport au sacré. La papauté ne réagit qu’en 1059. Le concile de Latran renouvelle l’interdiction faite aux clercs de prendre femme et accompagne cette mesure de sanctions graves. Les clercs concernés vont résister, particulièrement en Normandie.

L’affirmation de la primauté du spirituel nécessite une indépendance totale du clergé vis-à-vis des princes. La papauté dénonce la simonie : les princes, aussi bien français, germaniques qu’anglais, nomment les évêques. Ceux-ci estiment que ce pouvoir leur revient car l’évêque est autant un ecclésiastique qu’un agent du pouvoir princier. S’il exerce des fonctions pastorales, il gère aussi des biens fonciers, rend la justice et entretient des vassaux. En désignant un évêque, le prince pourvoit à une charge publique autant qu’à une fonction religieuse. Au cœur de cette querelle se trouve l’organisation même du pouvoir.

Dans son traité Adversus Symonicos, Humbert de Moyenmoutier définit la simonie comme l’équivalent d’une hérésie. L’onction et l’imposition des mains qui transmettent la puissance sacrée ne peut se vendre. Les papes ont désormais la théorie justifiant leur opposition. Ils s’emploient à désacraliser le pouvoir des princes. Ils parviennent à imposer des élections des évêques libres. Ils parviennent surtout à imposer l’élection libre du pape qui, jusqu’à présent, était nommé par l’empereur germanique. Léon IX, Nicolas II, Alexandre II et surtout Grégoire VII n’hésitent pas à s’opposer avec violence aux empereurs afin d’obtenir cette liberté d’élection qui leur permet d’affirmer leur autorité sur les princes. La querelle dite « des investitures » débute en 1075. Le concordat de Worms y met temporairement fin le 23 septembre 1122.

La réforme dite « grégorienne » permet donc à la papauté d’imposer sa vision du politique et des rapports sociaux. Les papes y affirment leur pouvoir sur les évêques. Ils réaffirment la primauté de Pierre tout en transformant la portée de cette affirmation. Le pape avait jusqu’à présent une primauté d’honneur sur les autres évêques. Grégoire VII impose le droit du pape à juger en dernier ressort. Il revendique une autorité pleine, entière et immédiate sur l’Église. Il est évêque des évêques qu’il peut déposer ou absoudre. Ses 27 mesures forment le Dictatus papae qui fonde la théocratie pontificale. Les papes affirment également leur pouvoir sur les princes qu’ils peuvent soutenir ou excommunier. Ils affirment enfin leur pouvoir sur l’ensemble des laïcs auxquels ils imposent un effort de moralité. La papauté concentre ses attentes sur le mariage. Elle prohibe les unions à des degrés de parenté trop rapprochés et condamne les répudiations. Elle reste prudente sur ses attentes. Les princes sont en effet les premiers à ne pas appliquer ses règles.

Il peut sembler hasardeux et méthodologiquement contestable de comparer les réformes grégoriennes et protestantes. Néanmoins, si la réforme dite « grégorienne » impose un nouvel ordre politique et social en accordant la primauté à la papauté et en soumettant les laïcs à l’ordre ecclésiastique, les réformes protestantes sont des remises en cause de cet ordre construit[2]. Les attentes spirituelles restent le moteur des réformes mais les rapports de force ont changé. La primauté de la papauté est notamment remise en cause.

Jean-Marc GOGLIN

[1] Pour une introduction à l’histoire religieuse du Moyen Âge : J.M. GOGLIN, Histoire du christianisme latin médiéval, C.T.U. de Rouen, cours de licence,  https://cel.archives-ouvertes.fr/cel-01137317v1

[2] M. PACAUT, La théocratie, Paris, Desclée, 1989. C. MORRIS, The Papal Monarchy: The Western Church from 1050 to 1250, Oxford, Oxford University Press, 1989.

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