La Laïcité entre Principe et Réalité

Comme en témoigne l’abondance des écrits et des discours qui lui sont consacrés, la notion de laïcité a envahi, depuis une trentaine d’années, le débat public. Posée  comme une exception française, elle est invoquée à tout propos et en tout sens,  rendant ainsi ses contours plus flous. Comme le déplorait Camus, « mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde ».

Alors que notre pays connaissait, dans ce domaine, un apaisement bénéfique, l’irruption récente du radicalisme islamique repose la question du rapport entre République et religions. Le port de signes religieux, la nourriture des cantines, l’enseignement de certains aspects de l’histoire, par exemple, fournissent autant de prétextes à un affrontement entre tenants d’une stricte laïcité et défenseurs de revendications communautaires. L’adjonction de divers qualificatifs (« nouvelle », « ouverte », « offensive », « intransigeante ») prouve l’absolue nécessité de clarifier le contenu d’une notion longtemps considérée comme cardinale et aujourd’hui mal comprise, voire contestée. Pour en préciser le contenu et les conséquences, la voie la plus féconde est de la confronter, d’une part, aux principes qui la fondent historiquement, d’autre part, aux réalités qu’elle rencontre dans la société actuelle.

La loi de 1905, loi de liberté

La laïcité n’a pas surgi brutalement d’une IIIe République à l’imagination débridée. Elle est une construction progressive, amorcée avec la Révolution française puis consolidée par touches tout au long du XIXe siècle. Mais c’est la loi de 1905 qui lui donne son socle juridique. Notons toutefois que le terme n’y figure même pas. Plus modestement, c’est la « séparation des Églises et de l’Etat » que consacre le législateur, pour marquer la fin des cultes reconnus et du financement public. En dépit de l’usage hypocrite du pluriel, c’est évidemment l’Eglise catholique, dominante à l’époque, qui est directement visée. Plus tard, la consécration constitutionnelle de la notion, en 1958, ne s’accompagne pas non plus d’une définition : la loi fondamentale attribue à la République, parmi d’autres, un caractère « laïque », sans lui donner de contenu juridique plus précis que l’obligation de respecter « toutes les croyances », ce qui est, à la fois, beaucoup et peu. Ce sont en fait la doctrine et la jurisprudence qui ont donné corps à un concept que le législateur n’avait pas utilisé. Pour lui, à quels principes renvoyait la « séparation », établie il y a plus d’un siècle ?

Le premier consacre la neutralité de l’État à l’égard des cultes (« La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte », article 1er). Dans ses rapports avec les citoyens, c’est le principe d’égalité qui prévaut, en droite ligne de la Déclaration de 1789 (la loi « doit être la même pour tous soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse », art.6). L’administration ne doit pas les distinguer selon leurs croyances religieuses. On est citoyen français, indépendamment de sa religion comme de sa race ou de son origine. La loi de la République s’impose à tous.

Le second affirme la liberté de conscience et le libre exercice des cultes. Chacun est libre de croire ou non en Dieu et de pratiquer la religion de son choix. Si ce choix est éminemment personnel et ne regarde que celui qui l’accomplit, en revanche, il appartient à l’État d’assurer le libre exercice des cultes sur l’ensemble du territoire, c’est un devoir pour lui.

Dans les commentaires de la loi de 1905, on a souligné qu’elle impliquait une distinction entre la sphère publique (neutralité à l’égard des religions) et la sphère privée (liberté de croyance et de culte). Mais on en a souvent tiré une conséquence abusive, source d’ambiguïté, que le texte ne comporte pas : la relégation des religions dans l’univers spirituel de chaque individu, leur confinement dans l’intimité de la conscience. Or, la religion est un fait sociologique que les républicains de 1905 ne cherchaient nullement à nier. Pour eux, les fidèles n’avaient pas vocation à se retrouver au fond des caves. La croyance relève certes d’un choix personnel mais son expression  publique (au vu et au su de tous) est légitime. Comme l’affirme Régis Debray (Allons aux faits. Croyances historiques, réalités religieuses, 2016), la laïcité à la française n’est pas destinée à « nettoyer la société de toute empreinte religieuse » mais seulement à préserver l’espace politique de l’ « emprise des religions ».

Reçue à l’origine comme une agression par beaucoup de catholiques, la loi de 1905 a  modelé les rapports entre la République et les citoyens. Elle est vite devenue une loi de liberté, celle de croire ou de ne pas croire, celle d’organiser chaque culte et de vivre sa foi. Au-delà des passions du moment, son objectif, éminemment louable, est de faire vivre ensemble et pacifiquement des citoyens d’opinions philosophiques et de confessions religieuses différentes. C’est ce qu’exprime avec force André Philip devant la Constituante de 1945 : « le cadre laïque se donne les moyens de faire coexister sur un même territoire des individus qui ne partagent pas les mêmes convictions, au lieu de les juxtaposer en une mosaïque de communautés fermées sur elles-mêmes et mutuellement exclusives ».

Les nouveaux termes du problème

Un siècle après, l’explication et l’application de ces règles ne vont plus de soi. Le changement de circonstances est si profond qu’il implique désormais l’élaboration d’un projet collectif associant tous les Français, croyants ou non. Il ne s’agit pas seulement de répéter les principes posés en 1905 dans un exercice de style, sans conviction ni sanction. Ce qui produit une République faible, inconséquente, irresponsable. Il s’agit, au contraire, de les faire vivre et de les faire accepter par le plus grand nombre possible. Ce qui produit une République forte et généreuse. Car les enjeux d’une laïcité bien comprise sont considérables: comment assurer l’équilibre entre unité nationale et respect de la diversité ? Comment faire cohabiter harmonieusement le profane et le sacré dans les sociétés contemporaines qui ont besoin de l’un et de l’autre ?

Communauté de fidèles partageant les mêmes croyances, les mêmes rites, toute religion comporte, à la fois, une dimension spirituelle (dont la foi est le ciment) et une dimension sociale (elle crée un sentiment d’appartenance, de solidarité, de fierté collective). Les trois religions du Livre, juive, chrétienne, musulmane, présentent à des degrés divers ce double caractère. D’où vient que le débat s’exacerbe aujourd’hui, qu’il devient plus difficile de concilier le respect de la loi civile et la liberté religieuse?

Ce n’est pas l’existence, en tant que telle, d’une communauté musulmane plus nombreuse (de 4 à 6 millions de personnes). C’est l’émergence récente d’un fondamentalisme religieux, l’islamisme radical, très présent chez les jeunes. Porteur d’un projet politique, il prône ouvertement la confrontation avec la société d’accueil, allant jusqu’à justifier la violence la plus aveugle. Ce qui est souhaitable et possible entre citoyens raisonnables, épris du bien commun, ne l’est plus avec ce genre d’extrémistes. Pierre Manent a raison d’écrire à cet égard (Situation de la France, 2015) que seul un nouveau pacte « entre les citoyens français musulmans et le reste du corps civique » peut répondre à cette situation inédite et potentiellement explosive. Il repose, à mes yeux, sur deux éléments qui, loin d’affaiblir la loi de 1905, la renforcent et la vivifient :

Le premier consiste à reconnaître l’islam comme une religion comme les autres, disposant des mêmes droits et assujettie aux mêmes devoirs. Paraphrasant ce que Clermont-Tonnerre disait des juifs en 1789, on pourrait traduire aujourd’hui cette exigence par : « refuser tout aux musulmans comme nation, et accorder tout aux musulmans comme individus ». Concrètement, cela passe par l’intégration, c’est-à-dire l’égalité des chances sur le plan scolaire et plus tard professionnel et la lutte contre les discriminations. Mais aussi par la protection des musulmans et de leurs lieux de prière, victimes d’agressions fréquentes. Évitons enfin de stigmatiser une fraction importante de nos concitoyens !

Dans toutes les religions, les textes sacrés peuvent se prêter à des lectures différentes. Ils ne peuvent avoir une signification univoque, ils ont le sens que leur attribuent les hommes, à tel moment de leur histoire et dans tel contexte. Le Coran n’échappe pas à cette ambivalence irréductible. Comme le prouvent de nombreuses sourates, il est religion du pardon, de la fraternité et de la miséricorde. Les serviteurs de Dieu sont « ceux qui marchent humblement sur la terre et qui disent « Paix » aux ignorants qui s’adressent à eux » (XXV, 43). Ou encore, l’homme bon est « celui qui, pour l’amour de Dieu, donne de son bien à ses proches, aux orphelins, aux pauvres… » (II, 177). Mais le Livre sacré peut donner lieu à une interprétation plus intolérante, plus conquérante que les islamistes radicaux développent depuis quelques dizaines d’années.  Plus que le Coran qu’ils étudient peu, c’est la tradition (sunna), c’est-à-dire les faits et dires du Prophète et de ses compagnons qu’exploitent les intégristes pour la mettre au service d’un but politique : le soutien à l’Etat islamique, la lutte sans pitié contre les infidèles ouvrant la perspective d’un salut éternel.

Le second, contrepartie de cette reconnaissance de l’islam, est l’affirmation sans réserve des valeurs de notre civilisation. On ne saurait transiger sur le sens et sur la portée de ce socle :

            la dignité de toute personne humaine

            la liberté d’expression et de critique (le blasphème n’est plus un délit)

            l’égalité homme-femme et l’interdiction de la polygamie

le respect des principes de fonctionnement des services publics (à l’école où l’histoire de la shoah et certains aspects des sciences de la vie sont parfois contestés, à l’hôpital où des patientes récusent le personnel soignant masculin)

S’il est normal que des mœurs particulières (par exemple dans les domaines alimentaire et vestimentaire) fassent l’objet d’ « accommodements raisonnables » comme le disent les Canadiens, en revanche, ces valeurs ne sauraient faire l’objet d’un compromis. Elles sont la condition d’une nation libre, harmonieuse et apaisée, d’une société généreuse, mais sans complaisance. Ainsi, au devoir de l’Etat de faire toute leur place aux musulmans, correspond celui des musulmans de respecter notre identité dont les racines chrétiennes constituent un élément majeur. Comment promouvoir cette approche, la seule qui puisse nous garder de la maladie islamiste qui pervertit l’islam ?

Outre le rôle primordial de l’école dont on ne peut parler ici, faute de place, les catholiques parmi lesquels je me range sans arrogance ni complexe ont, à mon sens, une responsabilité particulière. La religion de l’amour et du pardon peut et doit encourager les musulmans à faire ce travail sur eux-mêmes, à distinguer les fondamentaux du Coran des imprécations rituelles des apprentis sorciers. À revenir sans cesse aux sources, en les rapportant à leur contexte historique, à préférer la culture de la discussion et le pluralisme à l’unanimisme et à l’anathème qui en découle, à relativiser l’influence des événements du Proche-Orient sur le comportement de nos concitoyens, à reconnaître aux pratiques religieuses en Europe une certaine spécificité. C’est cet effort que nous attendons des musulmans dont la plupart ne demandent qu’à pratiquer leur culte pacifiquement. C’est à ce prix que nous pourrons éviter, comme le disait Malek Chebel, la confiscation de l’islam par des idéologues politiques (L’Islam et la Raison. Le combat des idées, 2006). (↑)

Pierre ALBERTINI

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