La conversion de Luther, source de la Réforme : source pour les réformes de l’Eglise 500 ans après?

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Dans l’Histoire de l’Église, le terme « Réforme » n’est pas spécifique au XVIe siècle. Dès ses premiers siècles, le Christianisme a dû régulièrement se réformer. Ainsi, les premières communautés chrétiennes, quand elles perçoivent que les 12 disciples ne peuvent faire face aux besoins grandissant, se réforment en se dotant de frères « pour le service des tables », les diacres (Ac 6). Nous connaissons la « réforme grégorienne » des XIe-XIIe siècle[1]. Plus récemment, le Concile Vatican II est de toute évidence à considérer comme une réforme profonde de l’Église catholique.

Cependant, si vous utilisez dans une conversation courante le terme de « Réforme », sans autre forme de précision, vos interlocuteurs comprendront comme une évidence qu’il s’agit de la Réforme protestante… Et ce d’autant plus cette année où l’on célèbre les 500 ans des 95 thèses de Luther ! Dans cet article, nous voulons interroger ce terme de Réforme accolé à Martin Luther. L’Histoire nous montre à quel point Luther, par sa vie, s’est trouvé disponible au besoin de réforme de son époque. Redécouvrant sa conversion, les catholiques doivent percevoir cet anniversaire comme une invitation à rester en permanence disponible à l’inconnu de Dieu, et donc à se laisser réformer.

La Réforme, c’est Luther ! Cette idée semble juste puisque c’est bien ainsi que se percevaient les réformateurs protestants. Cependant, si Réforme = Réforme protestante, alors logiquement l’action, supposée défensive de l’Eglise catholique, apparaît couramment comme « Contre-Réforme »… Ce qui paraît moins juste ! Dans cette logique, la Réforme est protestante, précédée par une « Pré-réforme » de type évangélique, et suivie en réaction par une Contre-Réforme mise en œuvre par l’Eglise romaine. Bien des historiens ont senti que ces concepts étaient trop univoques. Ainsi, l’un des plus grands historiens du XXe siècle, Lucien Febvre, à la suite d’une recherche sur l’évêque Guillaume Briçonnet conclut : « ne vaudrait-il pas mieux renoncer, une fois pour toutes, à ces étiquettes trompeuses ? Pré-réforme, Réforme, Contre-Réforme ; je dirais volontiers pour ma part, Rénovations, Révolutions, Révisions : trois étapes d’une même œuvre religieuse… »[2].

Un autre historien, Hubert Jedin, spécialiste du concile de Trente, sans remettre en cause le terme de Réforme protestante, préfère distinguer dans le catholicisme ce qui est du domaine de la « Contre-Réforme » (controverses contre Luther, création de l’Inquisition romaine et de l’Index) et ce qui correspond à une « Réforme catholique » (la fondation des jésuites, le concile de Trente etc…). Le regretté historien rouennais Marc Vénard élargit nos regards en observant que réforme protestante et réforme catholique plongent leurs racines dans le même terreau réformateur de la fin du Moyen-Age. Ainsi, si il lui a fallu la « provocation » protestante pour se définir (en ce sens il y a « contre-réforme »), l’Eglise catholique opère sa mutation sur la base d’un héritage bien plus ancien que le protestantisme (et en ce sens, il s’agit bien d’une Réforme en elle-même)[3].

Le « terreau réformateur »

Quel est cet héritage ? Ce « terreau réformateur » ? Le Christianisme au XVIe siècle est vivant. Certains n’hésitent pas à le situer à son apogée en Europe. Il serait trop long ici d’en faire la démonstration, mais retenons encore ce qu’en écrit M. Venard : « Ce n’est pas parce que la foi est en baisse que la Réformation se produit, mais au contraire parce que le besoin religieux est plus fort qu’il ne l’avait été depuis longtemps ». Il y a donc de formidables attentes. L’envie de réformes est là, et elle n’apparaît pas tout à coup le 31 octobre 1517 quand Luther adresse ses 95 thèses contre les indulgences. Dès le XVème, voire le XIVème siècle, il y a une attente religieuse et politique de réformes. Les critiques sont nombreuses, les sarcasmes se multiplient contre les débordements scandaleux des papes, une hiérarchie absente des diocèses, un clergé grossier et mal formé, en somme une Eglise qui semble ne plus répondre aux inquiétudes du peuple sur son Salut. A la fin du XVe siècle, Savonarole à Florence résume dramatiquement cette attente et ces critiques.

Beaucoup attendent une réforme ecclésiastique et pastorale. Mais l’aspiration à une réforme est également d’ordre spirituel comme on peut le voir chez des Humanistes tel Erasme (avec des Écritures mises à la portée de tous). Cette attente est aussi d’ordre politique avec des souverains désireux de mettre l’Église au service de leurs État naissant (François 1er en France, Henry VIII en Angleterre). Cette attente de réformes, enfin, est d’ordre populaire, suscitée par des prédicateurs aux prévisions apocalyptiques. L’Église catholique en a conscience, pour preuve les trois conciles œcuménique organisés en un siècle : Constance (1414-1417) qui met fin au « Grand Schisme d’Occident », Bâle (1431-1449) qui s’interrogea sur la capacité de la papauté à se réformer, et Latran V (1512-1517) où l’idée de réforme est omni-présente, les discours nombreux, mais les réformes… jamais décidées.

L’échec des conciles, et de la capacité de l’Eglise à se réformer elle-même, semble donc patent à l’issue de Latran V, en 1517. Quelques mois plus tard, un moine augustinien écrit : « L’Eglise a besoin d’une reformatio, et ce n’est pas la tâche d’un seul Pontife ou de nombreux cardinaux (comme le récent Concile l’a bien montré), mais celle du monde entier, ou plutôt de Dieu seul. Seul Celui qui engendre les temps connaît celui de cette réformation »… Déjà professeur à Wittenberg, Martin Luther ne se doutait certainement pas que, dans l’Histoire, il serait l’un des instruments de cette réformation.

Le fait Luther

1505, un jeune Saxon s’apprête à poursuivre de brillantes études de droit quand sa vie prend un tournant radical dans ce qu’on peut appeler une conversion. Surpris par un orage, le 2 juillet, il échappe de peu à un éclair et donc à la mort. Terrifié, Martin Luther s’interroge sur sa vie et redoute le jugement de Dieu. 15 jours après (!), il entre dans l’un des couvents les plus sévères d’Erfurt, celui des Augustins ermites. Son but explicite est d’y acquérir la sainteté et d’assurer son salut éternel. En 1506, il prononce ses vœux d’obéissance, de pauvreté et de chasteté. En 1507, il est ordonné prêtre. Luther s’est décrit lui-même comme un moine zélé, studieux, pieux et obéissant, à qui de nombreuses tâches sont confiées simultanément (ainsi en 1516 « prédicateur, lecteur à table, régent des études, vicaire, enseignant… »). Cependant, il demeure toutes ces années-là tourmenté et inquiet pour son salut. Les exercices et mortifications ne parviennent pas à l’apaiser.

L’essentiel de son activité, étant données ses possibilités, demeure intellectuel. Il poursuit des études de théologie. Bachelier biblique, il commence à enseigner à Erfurt à partir de 1509. En 1510-1511, Luther est envoyé à Rome pour régler des affaires concernant l’ordre. Il y perçoit probablement déjà un certain nombre d’abus de l’Eglise de Jules II, le « pape-soldat », même si cela ne semble pas alors avoir laissé beaucoup de traces. Non, son tourment essentiel, c’est le jugement dernier. Qui est-il ce Christ juge ? Comment vivre sans péché et produire les preuves d’une obéissance parfaite ? Luther semble sans remède face à la concupiscence et la tendance persistante au péché malgré les exercices et les bonnes œuvres pratiquées. De ses frayeurs, il s’ouvre à son supérieur Staupitz, vicaire général de l’ordre, qui l’incite à contempler les plaies du Christ, manifestation de la miséricorde de Dieu. S’il y trouve du réconfort, Luther a besoin d’autres certitudes. Saint Paul va lui en offrir.

Dès son entrée au couvent, Luther s’était plongé dans la Bible. Il obtient son doctorat en 1512, ce qui l’autorise à enseigner l’Ecriture Sainte et à donner son avis dans les controverses. Il commence en 1513 par les Psaumes dans un cours où il ne cesse de rapporter leur signification à l’existence chrétienne. En 1515, il aborde l’Epître aux Romains (nous y reviendrons) puis, en 1516, l’Epître aux Galates et, l’année suivante, l’Epître aux Hébreux. Notons qu’il se plonge donc dans les écrits pauliniens et ce dans une édition du Nouveau Testament en grec éditée par Erasme (donc dans la source). Par ailleurs, les spécialistes de Luther remarquent l’impact des écrits de Saint Augustin sur cette relecture de Saint Paul.

Cela l’amène, à rebours de la théologie scolastique dominante, à insister sur l’action toute-puissante et unique de la grâce, alors que les maîtres de l’époque enseignaient l’importance de la volonté de l’homme et sa capacité à se détourner du mal. Au-delà des scolastiques que désormais il combat, Luther s’en prend à celui qu’il considère comme leur maître à penser : Aristote (« Aristote est pour la théologie ce qu’est l’obscurité à la lumière », thèse 50). Dire que l’Homme devient juste en accomplissant des actes justes est pour Luther l’erreur fondamentale. Il y a désormais de la certitude chez Martin Luther. En fait, durant cette période d’enseignement, probablement vers 1515, il a vécu une expérience décisive, une sorte d’illumination dans ce qu’il a qualifié lui-même d’« événement de la tour » (tour du couvent de Wittenberg qui lui servait de cabinet d’étude)[4]. C’est ainsi qu’il la décrit 30 ans plus tard :

J’avais brûlé du désir de bien comprendre un terme employé dans l’Epître aux Romains (1, 17) où il est dit : « la justice de Dieu est révélée dans l’Evangile », car jusqu’alors j’y songeais en frémissant. Ce mot de « justice de Dieu », je le haïssais, car l’usage courant et l’emploi qu’en ont fait habituellement les docteurs m’avaient enseigné à le comprendre au sens philosophique. J’entendais par là la justice qu’ils appellent formelle ou active, celle par laquelle Dieu est juste et qui le pousse à punir les pécheurs et les coupables.

Malgré le caractère irréprochable de ma vie de moine, je me sentais pécheur devant Dieu ; ma conscience était extrêmement inquiète et je n’avais aucune certitude que Dieu fût apaisé par mes satisfactions. Aussi, je n’aimais point ce Dieu juste et vengeur. Je le haïssais, et, si je ne blasphémais pas en secret, certainement je m’indignais et murmurais violemment contre lui et disais ; « n’est-il pas suffisant qu’il nous condamne à la mort éternelle à cause du péché de nos pères et qu’il nous fasse subir toute la sévérité de sa loi ? Faut-il encore qu’il augmente notre tourment par l’Evangile et que, même là, il nous fasse annoncer sa justice et sa colère ? » J’étais hors de moi, tant ma conscience était violemment bouleversée, et je creusais sans trêve ce passage de Saint Paul dans l’ardent désir de savoir ce que Paul avait voulu dire.

Enfin Dieu me prit en pitié. Pendant que je méditais, jour et nuit, et que j’examinais l’enchaînement de ces mots : « la justice de Dieu est révélée dans l’Evangile, comme il est écrit : le juste vivra par la foi ». Je commençais à comprendre que la justice de Dieu est celle par laquelle le juste vit du don de Dieu, à savoir de la foi, et que la signification était celle-ci : l’Evangile nous révèle la justice de Dieu, à savoir la justice passive, par laquelle Dieu, dans sa miséricorde, nous justifie par la foi, comme il est écrit : le Juste vivra par la foi.

Alors je me sentis renaître et entrer par des portes largement ouvertes au Paradis même. Dès lors, l’Ecriture tout entière prit à mes yeux un aspect nouveau. Je parcourais les textes comme ma mémoire les conservait et notais d’autres termes qu’il fallait expliquer d’une manière analogue, tel que l’œuvre de Dieu, c’est à dire l’œuvre que Dieu accomplit en nous, la puissance de Dieu, c’est celle par laquelle il nous donne la force, la sagesse, par laquelle il nous rend sage, la force de Dieu, le salut de Dieu, la gloire de Dieu…Autant j’avais détesté ce terme de « justice de Dieu », autant j’aimais, je chérissais maintenant ce mot si doux […]

Luther, Préface de ses œuvres, 1545.

2 remarques :

  • Il est émouvant de voir s’opérer une conversion chez Luther au cœur de son travail, de son dur labeur de recherche intellectuelle… C’est encourageant pour tous les chercheurs de Dieu qui lisent notre revue !
  • Il y a une coïncidence frappante entre la recherche personnelle de Luther et ce qui semble être celle de toute la chrétienté de l’époque… C’est comme si son illumination à propos du jugement dernier indiquait enfin la porte de sortie attendue par toute la chrétienté.

On voit que la portée de la « découverte » de Luther se situe d’abord dans sa propre existence (« je me sentis renaître »). Est-elle vraiment originale ? La plupart des historiens tombent d’accord sur son unicité dans le contexte de la fin du Moyen Age (on peut trouver des commentaires analogues de Rm 1,17 mais pas dans l’Histoire ancienne ou au cœur du Moyen Age). A cette époque, dans la piété populaire, le poids de l’image du Christ juge était tel que la justice de Dieu n’était plus perçue que comme rétributive, jugeant le pécheur. Par ailleurs, la théologie scolastique est tellement marquée par les occamistes, qui soulignaient les capacités naturelles de l’Homme à préparer sa comparution devant le tribunal du Christ, que l’idée d’un salut relevant uniquement d’une justification par le Christ lui est totalement étrangère. Cette redécouverte de la théologie paulinienne est donc révolutionnaire.

Je ne décrirai pas ici les événements qui suivront et révéleront Luther au monde : l’affaire des indulgences, les « 95 thèses » affichées à Wittenberg, le conflit avec Rome puis la mise au ban. Tout cela conduisant à l’organisation de la réforme luthérienne et à la naissance du protestantisme. Retenons simplement que la démarche réformatrice de Luther se situe précisément là dans cette découverte existentielle de la « justice passive », la justification par la foi, et non dans un plan organisé de révision ecclésiologique.

Conclusion

Les attentes ecclésiastiques, pastorales, spirituelles, populaires même, de réformes sont fortes au début du XVIe siècle. La force de Luther, la raison de son succès extraordinaire, c’est d’avoir correspondu simultanément à toutes ces attentes. Si Luther, par ses actes et ses paroles, incarne la rupture, c’est parce que la réforme qu’il propose semble enfin répondre à tous ces appels. Le père Yves Congar, théologien du XXe siècle, expert au Concile Vatican II en particulier sur les questions œcuméniques, a écrit : « La Réforme, c’est d’abord Luther. C’est par lui que le premier cratère s’est ouvert dans la croûte solide du monde chrétien d’Occident »[5]. Mais, Luther nous montre surtout que toute réforme profonde commence par une conversion personnelle.

Guillaume HOUDAN

[1] Voir article ci-dessus.

[2] Lucien Febvre, Au cœur religieux du XVIe siècle, 1957.

[3] Histoire du Christianisme, Tome 7, De la réforme à la Réformation, p.677.  La quatrième partie de cet ouvrage collectif, intitulé La Réformation, offre une remarquable synthèse sur l’action de Luther dont je reprends des éléments ici.

[4] On débat de cet événement décrit trente ans plus tard. A-t-il eu lieu si brutalement ? A quelle date ? Une certitude : le bouleversement de Luther est réel

[5] Y.Congar, Martin Luther, sa foi, sa réforme, Cogitatio Fidei, Cerf, 1983

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