Frédéric Guillaud Catholix reloaded, Essai sur la vérité du Christianisme

catholix-reloaded« Qu’est-ce que c’est que ce titre ? » pourra-t-on dire en découvrant la couverture de ce livre… Et on sera encore un peu plus surpris quand on apprendra qu’il s’agit d’un manuel d’apologétique contemporaine, qui s’inspire du film Matrix Reloaded (La Matrice rechargée, des frères Wachowski, 2003), l’idée étant que la société occidentale est comparée à une Matrice, une espèce de cage mentale, une idéologie toute-puissante qui ordonne nos pensées et même nous ordonne de penser selon sa structure aliénante.

L’auteur utilise cette image pour dramatiser le rapport du christianisme avec la modernité : « sous l’emprise de cette idéologie, l’humanité n’a plus accès à la clé de son existence – l’incarnation de Dieu en Jésus-Christ – et elle erre, sans fin entre ciel et terre. »[1] Et il imagine donc (comme dans le film) qu’il faut envoyer un virus, le virus catholique, dans la Matrice, pour la faire disparaître et nous libérer. D’où le livre, avec son « programme » argumentatif bien ficelé pour secouer la torpeur bien-pensante qui a désamorcé la puissance du christianisme et a transformé l’homme en être absurde voué pour la mort.

Voilà pour le titre. Mais dans le fond, Frédéric Guillaud voudrait redonner ses lettres de noblesse à l’apologétique, cet art de l’argumentation chrétienne qui vise à exposer et à défendre la foi, selon une tradition souvent polémique qui remonte aux premiers temps de l’Eglise, avec des noms illustres comme ceux de Justin, d’Irénée ou de Tertullien, plus près de nous Pascal ou Bossuet, et les modernes comme Péguy ou Bernanos[2]. Mais cette branche de la théologie appliquée a souffert des coups de boutoir des philosophies du soupçon – si l’on veut prouver quelque chose à grand renfort d’arguments, cela ne veut-il pas dire que c’est fragile ? – et il s’agit pour Frédéric Guillaud de reprendre le combat là où l’avait laissé les rhéteurs préconciliaires, armé notamment des travaux des nouveaux apologists américains (William L. Craig[3], Scott Hahn[4]) mais aussi d’un solide bon sens, et c’est cela, je crois, qui fait la différence entre un livre de commande et un ouvrage original et nouveau.

Frédéric Guillaud, qui est normalien et agrégé de philosophie, en effet n’ignore rien des apories de l’apologétique traditionnelle. Il a déjà écrit un gros livre intitulé Dieu existe, arguments philosophiques[5], dans lequel il s’essaie à démontrer que l’hypothèse d’un Dieu tout-puissant à l’origine de l’Univers est rationnelle. Il connaît les blocages qui font que le chrétien ne peut rien contre un certain intellectualisme dont la position de force est que l’existence de Dieu est improuvable, et même doit rester une option libre, un objet de foi. Ce rationalisme est en fait en position de juge des dérives irrationnelles des religions qui outrepassent leurs droits en invoquant la raison dans le fondement de leur motifs de crédibilité. L’intérêt de son travail est de faire comprendre que l’intelligence humaine est un tout, et que le législateur du rationnel n’est pas la seule philosophie, mais l’humain dans toutes ses dimensions : sa raison, évidemment, mais aussi sa foi, et sa sensibilité. Concrètement, dans le cas qui nous occupe : le surnaturel n’est pas ipso facto irrationnel, et il y a des problèmes existentiels dont la solution surnaturelle est la plus rationnelle. Ce n’est pas parce que l’hypothèse Dieu appartient à la sphère du surnaturel qu’elle est irrationnelle et ne peut avoir de place dans la sphère philosophique et donc scientifique. Il y a des « expériences » de Dieu (que l’on songe aux mystiques) qui doivent réintégrer, à leur juste place bien sûr, le plan de la rationalité commune.

Prenons un exemple tiré du livre, la résurrection. Le titre du chapitre qui est consacré à ce problème est « La résurrection n’est pas un événement historique ; il faut avoir la foi pour y croire ! » C’est un titre, qui comme tous les autres du livre, énonce un problème auquel la tâche apologétique s’attelle. Ici, il s’agit de montrer que la résurrection de Jésus doit être comprise comme un événement historique. Or, s’il y a une chose qui semble bien établie même pour les théologiens (mais, dirait Frédéric Guillaud, influencés par la Matrice[6]), c’est que la résurrection n’appartient pas à l’histoire factuelle, à l’histoire scientifique, comme par exemple le fait de la mort de Napoléon. La méthode utilisée par l’auteur pour dénoncer cette position est d’élargir la rationalité historique en incluant éventuellement dans l’Histoire une événementialité surnaturelle si celle-ci est plus économique. Car mettons que l’on refuse à la résurrection sa réalité historique : on dira que la résurrection est par essence surnaturelle, et donc l’histoire, science positive, ne saurait rien en dire. Mais alors il faut, pour expliquer le revirement pascal brutal qui s’est opéré chez les apôtres et l’extension étonnante du christianisme dans l’espace et le temps, invoquer des raisonnements très compliqués. D’abord la fabrication de l’histoire du tombeau vide par des faussaires chrétiens afin de faire croire à la résurrection de Jésus (alors même que les ennemis des chrétiens, les chefs juifs, ne nient nulle part que le tombeau a été trouvé vide, puisqu’il y a même dans les évangiles la trace d’une histoire de vol du corps, et non pas celle du corps retrouvé – Mat 28,13). De plus, pourquoi ces faussaires auraient-ils eu l’idée de mettre en scène cette histoire, alors que personne ne croyait à la résurrection telle qu’elle a été vécue par Jésus, c’est-à-dire une résurrection anticipée, et non pas à la fin des temps, comme Israël l’attendait ? Il aurait fallu que ces faussaires chrétiens, abattus et désabusés par la mort de leur héros, inventent l’idée d’une résurrection en version immédiate, version non disponible dans la foi juive, et que, au risque d’être ridiculisés si le corps venait à être découvert, ils organisent la disparition de ce corps, alors même que le tombeau était gardé… ?

Ensuite, les apparitions : si elles ne concernent pas Jésus, il faut supposer que les femmes et les apôtres ont souffert d’hallucinations. Frédéric Guillaud examine les causes psychiatriques possibles de ces phénomènes psychologiques dérangeants. Pour Pierre, il pourrait s’agir de sentiments de culpabilité et de perte suffisamment intenses pour causer des troubles psychiques producteurs d’illusions visuelles ; pour d’autres disciples comme Paul, on pourrait invoquer une forte volonté de puissance et la rage de son insatisfaction contre le pharisaïsme… Mais en fait, dit l’auteur, tout cela pose plus de problèmes que ça n’en résout. A son avis, les apôtres ont bien vu quelqu’un qui ressemblaient à Jésus le matin de Pâques : était-ce lui ? Un jumeau ou un sosie ne sont pas a priori impossibles. Mais on voit bien dans quel type d’argumentation on s’engage quand on fait ce genre d’hypothèses. On est en train de fuir à tout prix ce qui est tellement plus simple, l’acceptation, certes couteuse pour des esprits pétris de positivisme, mais dans le fond naturelle, de la version croyante. Voici ce qu’écrit Frédéric Guillaud : « Tout bien considéré, la résurrection apparaît comme la meilleure hypothèse explicative. Elle rend compte, à elle seule, de tous les faits, à la différence des autres hypothèses (tombeau vide, récits d’apparition, changement de comportement des disciples, conversion d’un ennemi, zèle apostolique) ; elle fournit des explications beaucoup plus précises et adéquates des faits constatés, en particulier le degré de conviction des apôtres, que toutes les autres hypothèses ont du mal à justifier ; elle n’implique pas de faire des suppositions nombreuses et tirées par les cheveux sur le plan psychologique, ni de faire intervenir les multiples membres d’un complot ; elle ne suppose qu’une chose : admettre la possibilité des miracles (ce qui est acquis si l’on admet l’existence de Dieu). »[7]

Catholix reloaded reprend ainsi les points difficiles de la foi en Dieu (1ère partie : théisme), de la foi en Jésus-Christ (2ème partie : christianisme) et en l’Eglise et ses conséquences (3ème partie : catholicisme). Dans certains documents vidéo[8] que l’on trouvera en ligne, des commentateurs résument la méthode utilisée en disant que Frédéric Guillaud entend démontrer les thèses de la foi en ne s’appuyant sur la seule raison ; l’auteur acquiesce, mais on ne le laisse pas développer que cette raison a été repensée comme rationalité élargie, et que ce qui empêche un grand nombre d’intellectuels de même considérer l’hypothèse de la foi comme rationnelle (et donc contraignante dans son ordre), c’est que ceux-ci se basent sur une raison strictement scientifique, c’est-à-dire positiviste, qui exclut a priori tout ce qui pourrait émarger au surnaturel. Leur conception explicative de la réalité exclut par principe ce que les limites de notre raison raisonnante ne conçoivent pas. Ils ne peuvent envisager qu’au-delà des limites de notre raison, de la rationalité puisse s’épanouir et parfois surgir dans les failles de nos schèmes explicatifs. Une phrase qui revient dans le livre, c’est « ce qui surprend vraiment, c’est le réel » (p. 108 et 196). Cet aphorisme veut dire que le réel, c’est-à-dire ce qui peut survenir sans prévenir, qui peut surgir en dehors de nos cadres usuels d’interprétation scientifique, comporte une marque ininventable, qui signe son authenticité, et doit être considéré avec des yeux neufs et sans a priori. Depuis longtemps maintenant, l’épistémologie nous a appris que pour être scientifiques, les théories doivent accepter d’être falsifiables : sans ce critère, elles ne sont pas scientifiques. Cela met la barre très haut pour les expériences candidates à la falsification de la science, mais en même temps garantit que l’improbabilité d’un événement n’est pas automatiquement quelque chose de suspect : tout dépend du cadre d’émergence et du pouvoir explicatif de l’événement.

Un dernier mot sur l’apologétique : cette branche de la théologie risque toujours de passer pour suspecte parce qu’elle s’attache à vouloir prouver et démontrer ce qui, par principe, serait du domaine de la liberté et devrait sainement le rester. Mais, suggère Frédéric Guillaud, il y a deux sortes de foi : la foi qui connaît et s’appuie sur des raisonnements – celle-là peut et doit prétendre à un statut philosophique –  et la foi qui sauve, cette disposition du cœur et de la vie qui librement adhère à une personne et appartient à la sphère privée et communautaire. Le travail de présentation de ces deux fois est en lui-même une tâche urgente de cette apologétique. Le choix individuel de donner sa foi à une personne (à un autre) s’appelle confiance et humilité, et nul ne saurait l’imposer, pas même une rationalité renouvelée qui prend en compte, elle aussi avec une forme d’humilité que le surnaturel n’est pas ipso facto de l’irrationnel. Il est instructif, d’ailleurs, de constater que le mouvement d’autonomisation de la raison qui vient des Lumières prend sa source dans une limitation volontaire des capacités de l’humain face à un surnaturel dont on veut ne pas dépendre, et que cette même limitation volontaire de la raison humaine est ce qui permet de laisser s’ouvrir au-dessus d’elle l’espace de ce qui la dépasse. (↑)

Yves MILLOU

[1] Catholix reloaded, p. 11

[2] Voir l’article sur le sujet dans ce même Bulletin.

[3] http://www.reasonablefaith.org/

[4] https://stpaulcenter.com/

[5] https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/8603/dieu-existe

[6] Il donne l’exemple de François Varillon qui a écrit que « Les apôtres n’ont pas été témoins de cet acte et ne pouvaient pas l’être (même s’ils étaient restés dans le tombeau jusqu’au matin de Pâques) » Catholix reloaded, p. 147.

[7] Idem, p. 146.

[8] Voir https://www.youtube.com/watch?v=9Tbcpyn94QI et https://www.youtube.com/watch?v=CAHZxTvFwus

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