CHARLES DE FOUCAULD – Pierre Sourisseau

biographie-charles-de-foucauldCHARLES DE FOUCAULD – Pierre Sourisseau   Editions Salvator  2016 – 29,90€

« Pas de professeurs en l’ordre spirituel : seulement des découvreurs qui révèlent à autrui en s’inventant eux-mêmes à mesure. Ceux-là qu’on essaie de rejouer en soi, qui vous mettent en marche sans le vouloir.»

On ne saurait trouver mieux que ces mots de Jean Sulivan dans Matinales (Gallimard, 1976, p. 296) que l’auteur a placés en exergue, pour exprimer à la fois la singularité de ce parcours spirituel (« s’inventant lui-même à mesure ») et le rayonnement de celui qui, de son vivant, n’a jamais eu de disciple, mais dont l’exemple, la volonté d’imiter Jésus dans la pauvreté à la manière de Nazareth et auprès des pauvres a inspiré de nombreuses vocations de frères et de sœurs, mais aussi de laïcs. Il en a aussi mis d’autres « en marche » en vivant une présence contemplative parmi les Musulmans, et l’on songe en particulier aux moines de Tibhirine en Algérie. Peut-on parler à son sujet d’un précurseur de la spiritualité de Vatican II, d’un pionnier du dialogue « interreligieux », islamo-chrétien ? Le parcours biographique proposé par Pierre Sourisseau peut offrir sur ces questions de solides éléments de réflexion, mais il vise d’abord à suivre au plus près un chemin spirituel original qu’illustrent de nombreuses citations de Frère Charles, de ses correspondants, des témoins de sa vie.

L’auteur est depuis plus de trente ans archiviste de la Postulation de la cause de canonisation. Il a donc pu travailler sur une masse documentaire considérable, et en partie nouvelle. On sent une forte empathie avec la pensée et la spiritualité de Charles de Foucauld, nourrie par une longue et minutieuse fréquentation des sources.

L’ouvrage suit un parcours chronologique, en trois parties :

  • De 1858 à 1890 : l’enfant et l’étudiant, de Strasbourg à Paris et vers l’Afrique ; militaire puis civil, voyage au Maroc, conversion d’octobre 1886 et recherche de sa vocation particulière.
  • De 1890 à 1900 : le moine trappiste et l’ermite domestique en Terre sainte
  • De 1900 à 1916 : prêtre pour l’Afrique du Nord, Frère Charles à Beni Abbès, Sud algérien, chez les Touaregs, à Tamanrasset. Sans oublier trois voyages en France et un séjour de quelques mois à l’ermitage perché de l’Asekrem. Mort presque accidentelle à Tamanrasset, et jamais revendiquée par ses héritiers comme un « martyre », bien qu’il en ait plusieurs fois exprimé le désir.

Chaque partie se conclut par un utile « portrait-étape » en indiquant au passage les noms qu’il se donne ou lui sont donnés : nom de famille « vicomte Charles de Foucauld », nom monastique « Père Marie-Albéric, trappiste », nom qu’il se donne « Frère Charles de Jésus » en Algérie, puis « Père de Foucauld » parfois « Révérend Père de Foucauld », comme l’appellent à partir de 1905 militaires et scientifiques de passage, tandis que lui-même veut se faire désigner  comme « Abd Issa » (serviteur de Jésus) auprès des autochtones qu’il visite, et que les populations sahariennes-touarègues le nomment couramment « le marabout ».

De cette biographie très consistante, on peut dégager quelques lignes de force :                                                                                  une vie de ruptures  et de réorientations mais avec des continuités ; l’énergie, le goût du travail et de la recherche ; un cœur généreux, de très larges et très profondes amitiés ; le désir de créer une confrérie de pauvres parmi les pauvres à la manière de Nazareth, avec des projets, des statuts sans cesse réécrits ; sa vocation d’ermite-missionnaire parmi les musulmans ; son rapport à la mère-patrie, aux militaires et à la colonisation.

On peut s’étonner d’un parcours fait de ruptures successives, et de tâtonnements avant qu’il ne trouve sa véritable vocation d’ermite au Sahara. Avant d’être l’élève-officier dissipé de Saumur, plusieurs fois sanctionné, l’auteur repère des traits qui annoncent l’adulte, l’aventurier-explorateur et le savant linguiste : l’enfant et l’adolescent a reçu, orphelin dès six ans, a reçu une bonne éducation par son grand-père, il a le goût de l’activité physique, il aime  le cheval, la chasse, les bains de mer, mais il est aussi passionné de livres et bibliophile, et suit son grand-père aux réunions d’une Société de géographie. Avant de lire les Ecritures et les auteurs spirituels, l’adolescent et le militaire a pratiqué des lectures peu « catholiques », Rabelais, Voltaire, Sterne, les auteurs païens de l’Antiquité, qui critiquent la religion, et  il dit avoir alors perdu la foi. A Saumur, comme dans les garnisons successives, où il s’ennuie, il se distingue par son peu d’application, par des « dégagements » qu’il organise sur ses fonds propres ; mais dès qu’il trouve le terrain et les opérations, c’est un officier énergique et très aimé de ses hommes, toujours prêt à partir « où l’on se remue ». Il fait preuve sur le terrain, note l’auteur, des vraies qualités de l’officier de cavalerie, le goût de la carte, de la décision, de « l’en-avant ».

L’aventure de l’exploration au Maroc, une fois quittée l’armée, est évidemment une expérience décisive, le moment d’un retournement, d’un nouveau style de vie, qui disposait et préparait peut-être à la conversion spirituelle. Des projets de mariage n’ont pas eu de suite, c’est l’aventure,  la découverte qui appelle. Il ne fait rien à moitié. Il a soigneusement préparé cette Reconnaissance au Maroc, il a suivi à Alger auprès des spécialistes des cours de cartographie, de météo, il a étudié l’arabe, le berbère, l’hébreu et voyagera habillé en « médecin juif de Russie visitant ses cousins d’Afrique du Nord » en compagnie de son guide Mardochée. La rencontre des musulmans, au cours des marches et des haltes, lui ouvre un horizon spirituel : « L’islamisme – entendons la religion musulmane – m’a séduit à l’excès ». Le très riche bilan scientifique, en géographie, ethnographie, décrit dans son Reconnaissance au Maroc, lui vaut à Paris le Premier prix de la Société de géographie. Dès lors, l’homme a changé, sa nourriture est frugale, il dort par terre et ses amis mettront du temps à comprendre ce qui l’anime et ce qu’il cherche, croyant à « une crise de mélancolie ». C’est pendant cette période que sa recherche spirituelle s’exprime par la célèbre prière : « Mon Dieu, si vous existez, faites que je vous connaisse ». La foi retrouvée, l’engagement spirituel, le désir d’imiter et l’amour de son bien-aimé Jésus vont requérir toutes ses énergies, comme l’écrit son confesseur et conseiller, l’abbé Huvelin qui ne cessera d’admirer cette ardeur et de s’en étonner : « Le boulet est lancé, qu’est-ce qui l’arrêtera ? ».

Elle est longue la liste de ses affections et de ses amitiés, dont témoigne sa très abondante correspondance à peu près totalement éditée aujourd’hui. Sa sœur Marie, mariée à Raymond de Blic ; sa très chère cousine, Marie de Bondy dont la tendresse, la simplicité et la piété lui ont « rendu la vertu attirante », il l’appelle sa mère sur le plan spirituel, si bien qu’à la Trappe, pourtant très austère, on autorisera cette correspondance bienfaisante pour lui. La séparation d’avec les siens quand il entre à la Trappe a été un douloureux arrachement, signe des profonds attachements. Amitiés et correspondances très diverses : l’abbé Huvelin, de nombreux moines, des amis de toujours comme Gabriel Tourdes ; des évêques, le préfet apostolique du Sahara, des prêtres ; des savants, des géographes, des militaires ou des islamologues, le général Laperrine, Henry de Castries, qui ont échangé avec lui une abondante correspondance, où l’on parle aussi bien de son quotidien d’ermite, des informations sur la région,son insertion dans le pays, les relations avec les tribus. Sans oublier les administrateurs coloniaux et les amis Touaregs comme le chef des tribus, l’aménokal Moussa Ag Amastane qui viendra un jour en voyage en France.

Tout au long de sa vie, il aura le désir de penser, de fonder, d’organiser une petite communauté vivant « en pays non chrétien », dans l’imitation de Jésus à Nazareth et le culte de l’Eucharistie. La vie à la Trappe ne répondant pas à son désir de pauvreté à la manière de Jésus, il pense à un monastère, tout en travail et pauvreté, ouvert aux « Arabes, Turcs, Arméniens catholiques » ; ermite-jardinier à Nazareth, il commence à rédiger l’un de ces nombreux projets de fondation avec statuts et règlements qu’il remettra sans cesse sur le métier. Ordonné prêtre, il songe à établir au Sahara « une zaouïa de prière pour faire rayonner  l’Evangile, la charité, Jésus, pour que toute la contrée en soit éclairée ». Il rédige une Constitution pour des petits frères, dont l’opus Dei ne serait plus celui des moines, mais le salut des hommes par la vie commune au milieu d’eux, par l’action  et le service; il y faudrait des hommes mystiques, rayonnants, ouverts à tous les hommes ; mais ces frères, très haute exigence, devraient être « de bons religieux, prêts à mourir de faim, prêts à avoir la tête coupée avec grande joie, pour Jésus ». Les candidats ne seront pas nombreux et renonceront vite. Le livre permet de suivre ces étapes et le dialogue qu’il poursuit autour de ces projets avec l’abbé Huvelin, avec des moines qu’il a connus, avec le préfet apostolique du Sahara. Et quand l’abbé Huvelin lui répète qu’il n’est « pas fait pour conduire les autres », on voit son obéissance, mais il continue à prier et à réfléchir.

Comment conçoit-il sa « mission », sa place comme prêtre et ermite, au Sahara en pays musulman ? Il comprend assez vite qu’il ne va pas prêcher pour faire des conversions. Il s’agit d’être présent par le travail, la contemplation, l’hospitalité, l’accueil des pauvres : « On fait du bien par ce qu’on est, lui écrit l’abbé Huvelin – qui est bien conscient de sa ‘vocation spéciale’ – rester, ramasser de la mousse, laisser pénétrer, affermir dans l’âme les grâces de Dieu ». Trouver la juste attitude, être « discret…attirer à soi, plutôt qu’aller vers eux…entrer en petit canot, non pas à voiles déployées ». Etre attentif aux Touaregs, dont il ne cesse de mieux découvrir la langue, la culture, la poésie, « causer, donner des médicaments, des aumônes, l’hospitalité, répéter que nous sommes tous frères en Dieu ». « Ermite missionnaire, mais pas missionnaire » dit-il, sa présence, ses travaux linguistiques sont une étape nécessaire pour l’avenir « en vue de ceux que Dieu enverra ». Pour l’avenir, il souhaite une association de chrétiens et de chrétiennes, prêtres, religieux ou laïcs, prenant en charge par la prière et le témoignage de vie l’évangélisation des pays non-chrétiens.

L’ancien officier, l’explorateur qu’il restera toujours, le frère parmi les pauvres, l’ami des Touaregs, l’ami et l’informateur des militaires sahariens qu’il ne cesse de rencontrer, l’ardent  patriote qui s’affirme pendant la guerre de 14…ces différentes facettes de Charles ne risquaient-elles pas d’apparaître comme une bien commode justification religieuse pour la colonisation française au Sahara ? Il visite les camps et les forts, il est l’aumônier des militaires et célèbre pour eux la messe. Il connaît admirablement le pays, la langue, les tribus, « il connaît notre langue mieux que nous » disaient les touaregs. Et ceci qui pourrait donner prise à l’image d’un colonisateur : « Nous pouvons compter sur lui comme instrument de pacification et de moralisation » estime son ami Laperrine. Cependant, il perçoit assez vite qu’il faudrait aux yeux des populations « séparer entre les soldats et les prêtres ». Il lutte contre l’esclavage, il voit pour la France un devoir de civiliser, d’instruire, de se faire aimer des populations, proteste contre certains abus des militaires et avertit qu’aux yeux des gens « français et chrétien ne font qu’un  il importe…que les peuples inférieurs à nous par leur ignorance…deviennent progressivement nos égaux, ce qui ne peut se faire par des décrets leur donnant nos droits, mais par une administration juste…les faisant progresser moralement, intellectuellement et matériellement jusqu’à devenir, en cela, pareils à nous. »

Importantes annexes, 60 pages : Chronologie – Généalogies familiales – Répertoire des personnes citées (familles, religieux, clergé, Pères blancs, militaires, méharistes, civils, adoptés, Touaregs, populations et tribus. auteurs spirituels)Sources documentaires : Travaux linguistiques, Ecrits spirituels, Correspondances – Bibliographie – Index des personnes – Index des lieux – Index des sujets traités – Cartes. (↑)

Henri COUTURIER

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