Dis seulement une parole…

Téléchargement

jesus-centurionJe me suis souvent demandé si la liturgie, en plaçant cette parole du Centurion (Mat 8,8) dans le temps de la préparation eucharistique, avait comme but qu’une parole particulière soit prononcée par le Seigneur – et entendue par ceux qui en avaient besoin –  afin que celle-ci les guérisse. « Quelle » parole pourrais-tu bien dire me concernant, Seigneur, pour me guérir ? Et comment l’entendre, si un jour tu me la disais, à ta manière ? Combien de malades – bien plus que moi, d’ailleurs, qui suis en bonne santé – pensent et ont pensé à cette parole qui pourrait venir les guérir, alors qu’ils s’apprêtent à recevoir le corps de celui que l’on appelle le Médecin des âmes ?

Je suppose que la tradition liturgique n’a pas particulièrement prévu que les participants à l’eucharistie s’approprient ainsi le mot « parole », et s’interrogent sur une parole personnelle qui pourrait leur être adressée de la part du Seigneur, et qui les guérirait par son efficace miraculeuse. Elle a plutôt prévu que les chrétiens participant à la communion se placent spirituellement dans la posture de foi du centurion qui, on s’en souvient, était venu au devant de Jésus à Capharnaüm et l’avait informé de la souffrance de son enfant malade à la maison. Or, quand Jésus lui avait répondu qu’il allait aller le voir, le centurion l’avait arrêté en lui disant qu’il ne méritait pas que celui-ci entre sous son toit, mais qu’il dise seulement une parole, et son enfant serait guéri. On se souvient aussi que le centurion illustre sa demande par son cas personnel : « Car moi, qui ne suis qu’un subalterne, j’ai sous moi des soldats, et je dis à l’un : Va ! et il va, et à un autre : Viens ! et il vient, et à mon serviteur : Fais ceci ! et il le fait. » » Et Jésus, plein d’admiration, de s’exclamer : « « En vérité, je vous le dis, chez personne je n’ai trouvé une telle foi en Israël. » L’épisode se termine ainsi: « puis il dit au centurion : « Va ! Qu’il t’advienne selon ta foi ! » Et l’enfant fut guéri sur l’heure. »

Peut-on dire que cette dernière phrase de Jésus corresponde à la « seule parole » qu’attendait le centurion ? Et donc que le « malade » ou le pécheur qui s’avance vers la table de la communion reçoit sa guérison de par la foi qu’il professe ? Ainsi, s’il avance vers l’autel avec foi, celle-ci possède la puissance de le guérir, selon un pouvoir salvateur que Jésus attribue régulièrement à la foi : « ta foi t’a sauvé » (voir par ex. Mat 9,22, Marc 5,34 ou 10,52). La formule « Qu’il t’advienne selon ta foi ! » se retrouve aussi en Mat 9,29 quand, des aveugles ayant apostrophié Jésus et demandé qu’il les guérisse, ce dernier leur demande « Croyez-vous que je puisse faire cela ? », et sur leur réponse positive, il leur touche les yeux et leur dit « qu’il vous advienne selon votre foi. » On est donc fondé à considérer cette phrase comme « la seule parole » attendue par le centurion, et que Jésus prononce à son intention au vu de sa foi. Cependant, quand l’officier propose à Jésus les exemples d’ordres tirés de son expérience de commandement, et donc les paroles que Jésus aurait pu dire, il mentionne « Va », « Viens », ou « Fais ceci ». Sans doute pensait-il que Jésus allait prononcer une telle parole concernant la guérison de son enfant, ce qui (en conservant la logique du supérieur s’adressant à un subalterne) aurait donné : « Qu’il soit guéri ! » Mais Jésus dit autre chose ; en substance : « puisque tu as la foi, ton enfant vit ». Il aurait pu dire : « ta foi l’a sauvé ». Il fait ainsi coopérer le centurion au miracle, ou même il lui dit que c’est lui-même, par sa foi, qui l’a rendu possible. Et donc il nous rappelle, à nous aujourd’hui, que la prière est toute-puissante (cf. Mat 21,21-22 : « « En vérité je vous le dis, si vous avez une foi qui n’hésite point, non seulement vous ferez ce que je viens de faire au figuier, mais même si vous dites à cette montagne : Soulève-toi et jette-toi dans la mer, cela se fera. Et tout ce que vous demanderez dans une prière pleine de foi, vous l’obtiendrez. » »)

Telle est du moins la conclusion à laquelle on doit aboutir lorsqu’on lit l’histoire jusqu’au bout. Cependant, il me semble que lorsqu’on récite la prière du centurion avant la communion : « Seigneur je suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri », on se place facilement dans une attitude d’attente et de passivité, comme s’il dépendait seulement de Dieu de nous guérir, et pas vraiment de notre foi en lui. On se dit (et cela vaut peut-être pour toute prière) que la réalisation de notre prière dépend de Dieu, que c’est lui qui, s’il le veut, et comme il le veut, agira, ou pas. Et peut-être délègue-t-on assez facilement à Dieu lui-même la tâche de faire advenir, selon son bon vouloir, ou ses voies, ce que exprimons dans la prière et que du coup, nous ne le demandons pas vraiment, lui laissant la charge de « lire entre les lignes », ou de deviner ce que nous n’osons pas demander ? Or, si nous demandions « de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre intelligence et de toute notre force » (Luc 10,27), qui sait ce qui se passerait ? Et s’il ne se passait « rien », saurions-nous voir le quelque chose dans ce rien ? Savons-nous bien « qui » prie, lorsque nous prions vraiment ?

Au fait, qu’admire exactement Jésus dans la foi du centurion, au point où « nulle part en Israël il n’a observé une telle foi » ? J’ai lu quelque part que le centurion aurait perçu en Jésus son obéissance filiale vis-à-vis de son Père, et qu’il y faisait référence, en somme, quand il rappelait sa propre autorité en tant que subalterne dans l’armée. Si Jésus opère des miracles, c’est en vertu de sa propre foi de Fils soumis à l’autorité de son Père. De fait, c’est ce que dit Jésus en Jn 5,19 : « En vérité, en vérité, je vous le dis, le Fils ne peut rien faire de lui-même, qu’il ne le voie faire au Père ; ce que fait celui-ci, le Fils le fait pareillement. » Et en 5,30 :  « Je ne puis rien faire de moi-même ; (…) je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. » Mais même si ceci me semble tout à fait éclairant et intéressant, je crois que ce n’est pas tout à fait ce qui est en jeu dans l’intervention du centurion. Ce qu’il est en train de dire à Jésus, c’est : « tu n’as pas besoin de te déplacer pour voir/toucher mon enfant : ta parole suffit, une seule parole de toi suffit, comme moi je le fais quand je dis à mes soldats (moi qui ne suis pourtant qu’un subalterne) : « va ! », viens ! », et qu’ils le font sur l’audition de ce seul mot. Tu n’as besoin que de ta parole pour guérir, sauver, créer un homme nouveau. »

On peut déjà signaler le minimalisme thaumaturgique de Jésus dans cet épisode, je veux dire qu’il porte si peu le miracle à son propre crédit qu’il évite de mettre en scène la guérison elle-même. Celle-ci doit être rappelée par le narrateur (« Et l’enfant fut guéri sur l’heure »). Ceci tranche avec d’autres récits plus sensationnels, soit mis en scène ailleurs dans les évangiles (où les évangélistes ont bien dû montrer Jésus faisant des miracles, même si, comme on le sait, il tentait de minimiser leur dimension spectaculaire qui éloignait le regard de la foi, seule réellement importante, au profit du prodige), soit dans le monde hellénistique, ainsi que l’on le sait par les chroniques de l’époque, où les exploits des faiseurs de miracles recevaient le maximum de publicité. Mais l’accent mis sur la parole seule opérante de Jésus dans ce passage possède un intérêt théologique majeur : toute l’essence de Jésus, en tant que Verbe (logos) de Dieu se situe dans sa parole (logos), et lorsqu’on prononce ces mots « dis seulement une parole », on se place du point de vue de Dieu lui-même qui, pour sauver le monde, justement, n’a « dit » qu’une seule Parole : son Fils, Lui-même. Personne d’autre n’était nécessaire ; personne n’était aussi indispensable.

Si bien que lorsqu’on redit ces mots, les mots splendides du centurion : « dis seulement une parole », c’est comme si on s’adressait à Dieu, devant le mystère en train d’être réalisé, et qu’on confirmait son geste sauveur d’envoi de son Fils, son unique Parole, qu’il a « dite », et donc donnée pour que nous ayons la vie. Je crois aussi que par unique, il ne faut pas entendre cela dans l’exclusion des autres révélations religieuses ailleurs dans le monde : cette seule et unique Parole est la même, qu’elle parle au cœur de l’islam, de l’hindouisme, des autres grandes religions, et même dans la conscience des athées. L’unique Parole dite par (venue de) Dieu parle au cœur de tout homme, et se médiatise selon sa culture et son histoire. Elle peut guérir dès qu’on croit en elle avec rigueur et sincérité. En Jésus cependant, elle s’est faite homme, car rien n’empêche Dieu de se dire comme il le veut, et cette expression-là (le Verbe incarné) est celle qui nous permet de la reconnaître à l’œuvre dans ses autres expressions historiques. Sans Jésus-Christ ressuscité dont l’Esprit se répand sur toute chair, qui peut reconnaître l’unicité de la Parole de vérité présente en tout homme ? De même, c’est cet Esprit du Christ répandu universellement qui fait dire aux hommes droits que Dieu est un, et que les guerres de religion sont essentiellement un aveuglement à cette réalité créatrice. Le christianisme a, de façon particulière, une responsabilité à cet égard, lui qui s’est si longtemps cru détenteur de « la » vérité sur Dieu. C’est pourtant vrai qu’il la détient, mais cette vérité ce n’est pas que la foi chrétienne est la seule vraie et que les autres le seraient moins ; cette vérité c’est que Dieu n’a qu’une Parole. Cette Parole s’est incarnée, oui, pour notre plus grand bénéfice. Mais s’ensuit-il qu’elle ne s’exprime pas ailleurs, autrement, selon le bon vouloir d’un Esprit qui demeure où bon lui semble, pour guérir toute infirmité et toute maladie ?

Yves Millou

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s