Où est « Le cœur du christianisme »?

Cette expression a été prononcée il y a quelque temps par Emmanuel Carrère, auteur du roman historique « Le Royaume » publié cette année, lors de l’émission Répliques sur France Culture. Pour essayer de cerner ce que signifie le titre du livre, Alain Finkelkraut lit ce passage du livre : « Vous me demandez, mais ce royaume, il viendra quand ? On ne peut pas le saisir, on ne peut pas dire, le voici, le voilà, il est parmi vous. Il est en vous. Pour y entrer, il faut passer par la porte étroite ; les derniers seront les premiers, les premiers seront les derniers, celui qui s’élève sera abaissé, et celui qui s’abaisse sera élevé. » Prenant alors la parole, Emmanuel Carrère répond : « Ce que vous venez de lire, ça me paraît le cœur du cœur du christianisme, infiniment plus que la résurrection, pour ne rien dire de la divinité de Jésus, de la Trinité, et de mille autres dogmes de l’Eglise catholique. »

Ailleurs dans le livre, il enfonce le clou : ayant suggéré l’hypothèse que l’auteur de l’épître de Jacques, c’est Luc, voici ce qu’il dit de l’opposition entre Paul et Luc : « L’essentiel, répétait Paul sans se lasser, c’est de croire à la résurrection du Christ : le reste est donné par surcroît. Non, répond Jacques – ou Luc, quand il fait parler Jacques : l’essentiel c’est d’être compatissant, de secourir les pauvres, de ne pas se hausser du col, et quelqu’un qui fait tout cela sans croire à la résurrection du Christ sera toujours mille fois plus près de lui que quelqu’un qui y croit et reste les bras croisés en se gargarisant de la Largeur, de la Hauteur, de la Longueur et de la Profondeur. »

Même si le propos (avec ses inexactitudes et ses amalgames) est dans le fond banal, et si donc la réponse va l’être aussi, il me semble important d’entendre ce que croit Emmanuel Carrère (même s’il revendique son agnosticisme), qui est que le « cœur du cœur » du christianisme n’est pas tant dans la foi que l’amour ; c’est pourtant bien ce que dit Paul (dans la célèbre hymne à l’amour en 1Cor 13), mais cette inconséquence n’est pas l’essentiel (l’auteur assume les contradictions de son positionnement, qui est à la fois désenchanté et passionné). Pourquoi reproche-t-on au christianisme (ou au moins à certaines de ses composantes, représentées ici par Paul, que notre auteur oppose à la tendance représentée par Luc) une insistance sur la foi au détriment de la charité ? Au nom de quoi minimise-t-on la foi, et notamment la foi en la résurrection, et porte-on au pinacle la compassion et l’humilité ? Je délaisse ici Emmanuel Carrère et son long et foisonnant roman, dont l’intérêt ne saurait être restreint à ces quelques extraits, pour m’attacher à ce qu’ils signifient dans la mentalité contemporaine, dont leur auteur s’est fait le représentant.

Une première réponse pourrait être que la foi a partie liée avec « les dogmes », et que puisque ceux-ci sont compris comme incompréhensibles, dépassés, lourds et figés – en somme, ils sont le « boulet » du christianisme – une saine attitude religieuse serait de les laisser en arrière et d’alléger la foi de tout leur fatras. Un pas de plus, et c’est la foi elle-même qui n’est plus nécessaire, dès qu’on a compris que le cœur du message se situe non dans une foi (toujours potentiellement excluante des autres croyances), mais dans la pratique de la miséricorde (ceci vis-à-vis d’autrui) et de l’abnégation (pour les relations envers soi-même). Ce déplacement du centre de gravité du christianisme le met en phase avec les traditions orientales, bouddhisme en tête, où il ne s’agit pas de croire, mais d’être ; de diminuer la souffrance et en même temps de reconnaître (pour s’en libérer) l’illusion du monde présent. Il permet aussi de consonner avec le pluralisme de la modernité où il est devenu indécent de valoriser le christianisme, ou n’importe quelle tradition, puisque l’égalitarisme démocratique s’est immiscé jusque dans les croyances de l’humanité.

Par ailleurs, la foi relève de la sphère personnelle, n’est-ce pas, alors que la solidarité, la fraternité et l’attention à ne autrui ne peuvent être vécues qu’en commun : ne sont-elles pas ce qui doit nous réunir ? La foi a si longtemps massacré, torturé, terrorisé : et si le christianisme semble avoir dépassé ce stade, combien de morts et d’attentats faudra-t-il pour que les autres fanatismes le dépassent aussi ? On dira : la foi, ce n’est pas cela ; si l’on tue au nom de Dieu, il n’y est pour rien, on l’instrumentalise. Jésus-Christ ne nous a-t-il pas montré le chemin qui rejette toute violence, et s’il a dit qu’il souhaitait apporter non la paix sur terre, mais le glaive (Mat 10,34), les lecteurs de l’évangile savent bien qu’il s’agit d’une guerre spirituelle à mener contre le mal. Il n’en demeure pas moins que le christianisme balance entre foi et charité. D’un côté on lit, « celui qui croit au Fils de Dieu aura la vie éternelle » (Jean 3,16) et aussi : « l’homme n’est pas justifié par la pratique de la loi, mais seulement par la foi en Jésus Christ » (Gal 2,15). Mais de l’autre il y a : « quand j’aurais la plénitude de la foi, une foi à transporter des montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien » (1Cor 13,2), et aussi le fameux : « Dieu est amour » (1Jn 4,16). L’association des deux qui est faite par Paul (en Gal 5,8) : « dans le Christ Jésus […] seule compte la foi opérant par la charité », apparemment n’a pas suffisamment été entendue, puisque l’on peut continuer de penser que la foi ne fait pas partie du « cœur du christianisme ».

Que la sensibilité contemporaine valorise davantage dans le christianisme l’amour que la foi pose aux chrétiens une question : croient-ils en Jésus-Christ au point d’aimer comme Dieu nous aime ? Leur foi montre-t-elle assez que Dieu nous aime ? Et sont-ils prêts à défendre l’amour de Dieu autant que leur foi en lui? Une partie de la difficulté vient de ce que la foi chrétienne n’est pas d’abord adhésion à des vérités, aussi belles soient-elles. La foi chrétienne est amour de Dieu, et cela peut, dans certains cas, passer pour une préférence qui relativise l’amour fraternel. Or puisque l’indifférence contemporaine ne connaît pas (ou mal) cette foi aimante de Dieu, seule compte pour elle l’amour entre les hommes. Le chrétien peut bien rappeler l’équivalence des deux commandements qui résume la Loi pour Jésus : l’amour de Dieu et l’amour du prochain (Mat 22,38-40), il n’est guère compris. Parmi les « personnalités préférées des français », il y a celles qui, comme l’abbé Pierre, et sœur Emmanuelle, ont démontré par leurs actes concrets ce que leur foi leur a fait faire. C’est donc ce type de foi rendue visible dans des actes que la modernité peut comprendre, qui est éventuellement valorisée, mais en tout état de cause, d’abord les actes eux-mêmes, et la foi seulement ensuite.

Dans ce contexte, comment rendre à la foi sa stature existentielle et vivifiante ? S’il est vrai que, même pour des chrétiens, la charité n’a pas fondamentalement besoin de la foi, que celle-ci encombre un agir dont la valeur est proportionnelle au coefficient d’humanisme horizontal, et qu’on peut fort bien in fine être sauvé en négligeant Dieu, on mesure l’importance de la tâche. Un des signes classiques du discrédit de la foi comme élément constitutif du christianisme est le manque d’importance accordée à la réalité de la résurrection de Jésus-Christ, ou encore davantage, à sa naissance virginale, dont on souligne le caractère mythologique et anti-naturel. Concernant la résurrection, le fait est souvent mentionné, mais que signifie-il ? Pourtant, s’il y a un événement candidat à être le cœur du christianisme, c’est bien la résurrection (cf. Rom 10,9), et ce qu’elle signifie pour l’identité de Jésus. Mais, outre que les esprits d’aujourd’hui croient difficilement au miracle (même si techniquement la résurrection n’en est pas un), le mal est sans doute plus profond : on n’est pas vraiment intéressé par l’histoire de Jésus, elle est trop lointaine, trop suspecte. Ce qui vaut la peine d’être gardé, c’est « le message », comme c’est le cas pour Emmanuel Carrère. Ce qui fait l’originalité du christianisme, en somme, c’est une collection de pensées paradoxales, que l’on pourrait ranger aux côtés de celles d’Héraclite ou de Bouddha, et qui bien sûr ouvrent à un agir compatissant et fraternel.

Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche a cette fameuse exclamation : « pour que j’apprenne à croire en leur Sauveur, il faudrait que ses disciples aient un air plus sauvé ! » : difficile de repousser cette pique exaspérante de justesse. Car de fait, l’important n’est pas d’abord de croire en une résurrection historique, mais que cette résurrection, si vraiment elle nous sauve, nous fasse bouillonner de la joie d’être sauvé !  Oui, si nous sommes ressuscités avec le Christ et si dorénavant, ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi, mais que cela ne se voit pas…alors, qu’est-ce que c’est que la résurrection ? Il est vrai que les disciples le matin de Pâques n’ont pas vu tout de suite leur maître ressuscité, ils ne l’ont pas reconnu immédiatement. Il y a peut-être là une délicate allusion à mieux regarder, à ne pas juger trop vite que tels ou tels chrétiens qui, à l’église, « ont l’air triste » extérieurement, demandent à être mieux fréquentés pour connaître leur secret. Cependant, quand on est joyeux, c’est difficile de le cacher très longtemps ! Donc : le Jésus-Christ qui nous a transformés (et il faut prier pour cette conversion) n’est pas le Jésus-Christ mort: c’est le Jésus-Christ vivant et vrai, c’est le Jésus-Christ ressuscité présent en moi et qui a bouleversé ma vie.

Il n’est pas besoin d’un long discours à présent : si la foi n’est pas vécue comme une rencontre avec le cœur brûlant présent en nous, elle n’est pas grand-chose, et de fait, elle vaut bien moins que le moindre acte d’attention à nos frères. Mais de même qu’une rencontre amoureuse nous entraîne impérieusement à toujours connaître mieux l’être aimé, de même l’Eglise garde pour tous ceux qui cherchent le visage du Seigneur ce qu’elle a reçu des apôtres concernant celui qui l’a appelé son Épouse : les événements et les récits qui font revivre le témoignage des premiers chrétiens, ainsi que les sacrements de vie qui médiatisent sa présence. La révélation que Dieu nous a faite en Jésus-Christ a eu lieu selon une histoire impossible à inventer. La redécouvrir et nous laisser surprendre par elle illumine toute la vie. « Croire en la résurrection du Christ » devient ainsi le contraire d’une profession verbale : c’est voir Son Visage dans ceux que nous croisons, et qui est le secret propre à chacun. La charité c’est voir dans le regard de l’autre cette reconnaissance qu’il est aimé du Dieu vivant.

Yves Millou

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