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LE PECHE ORIGINEL, UNE TRADITION MISE AU DEFI ET LE DEFI D’UNE TRADITION[1]

INTRODUCTION : position du problème

La Bible nous enseigne que l’homme a été créé bon dans un monde très bon. Ce n’est pas l’expérience que nous en faisons. Nous faisons quotidiennement l’expérience du péché qui habite l’humanité et du mal qui ne cesse de parcourir son histoire. Est-il besoin de rappeler les horreurs du siècle passé et celles qui maculent déjà les marches de ce siècle balbutiant ? Le mal semble régner en maitre dans l’histoire et dans le cœur des hommes. Notre condition est marquée par la maladie et la mort, inéluctables finitudes. Nous souffrons, d’une souffrance souvent injuste et aveugle, qu’aggravent également l’avidité, l’égoïsme des grands systèmes économiques et financiers qui corsètent nos vies. Les guerres, souvent menées au nom de Dieu labourent notre planète, forçant à l’exode des populations martyrisées, dont les cadavres d’enfants morts sur nos plages, n’en finissent pas de hanter nos consciences. La cupidité financière règne en maitresse absolue dans les échanges internationaux, les plus riches s’enrichissent, les plus pauvres s’appauvrissent. L’horizon ne cesse de s’assombrir.

Comment comprendre qu’un Dieu bon puisse tolérer cela ? La tragédie de la Shoa n’a-t-elle pas sonné le glas de toute possible théodicée ? Sommes-nous condamnés à errer dans un monde désenchanté, gouverné par la violence, le mensonge, l’orgueil et l’avarice ? Sommes-nous condamnés, tels Job, à  brandir nos poings et insulter Dieu, dans le vain espoir qu’il daigne nous répondre ? Faut-il avec Albert Camus privilégier la révolte contre la prière, bien piètre remède contre ces maux qui nous assaillent? Comme le souligne Bernard Sesboué : « Le Christianisme ne serait pas sérieux s’il n’était pas capable d’affronter en vérité et donc en actes, cet effroyable mystère négatif, ces ténèbres du mal. »[2]

Quel est donc le message de la Bible à cet égard ?

C’est avant tout le message du Salut. « Ce serait une tragique erreur de penser que la foi chrétienne nous révèle avant tout le péché, pire, qu’elle nous demande de « croire » au péché. Elle nous demande de croire au salut et à la libération du péché. » Il est vrai que « le Credo, charte de notre foi chrétienne ne mentionne le péché qu’une seule fois, pour affirmer notre foi au « pardon des péchés » En un sens, tout est dit. ».[3]  La foi au Christ, vrai Dieu et vrai homme, mort et ressuscité est le seul viatique indispensable à notre Salut. Mais ici se pose la question du Salut. De quoi sommes-nous sauvés, interroge la modernité. Quelle est cette invention qui me rendrait coupable, sans que j’ai conscience de l’être, et prétendrait me sauver, mais de quoi ? De quelle faute, de quel péché s’agit-il ? Bien plus, argumente-t-elle, nous naîtrions porteur d’un péché originel qui nous infecterait, de générations en générations, qui nous rendrait aveugles sur l’existence même de ce bandeau qui est sur nos yeux et nous empêcherait de voir la réalité de notre péché. Il y aurait donc une fatalité du péché qu’annoncerait l’Eglise ?  Ainsi donc, l’Ancien et le Nouveau Testament nous révéleraient que nous sommes libérés du péché, d’un péché originel dont les profondeurs nous échapperaient parce qu’il est théologal, c’est à dire qu’il s’adresse à Dieu d’abord ? Voyons sur quoi reposent ces affirmations, qu’est ce qui justifie ce discours ? Raisonnons ensemble ! réclame la modernité. En effet, reconnait Jean Michel Maldammé, résumant Gn 2 -3,  « le discours traditionnel a enraciné dans la mémoire que le péché originel consiste en l’affirmation de l’existence d’un premier couple, Adam et Eve, les ancêtres de tous les hommes ; ils ont désobéi en mangeant un fruit défendu, aussi, en punition, ils ont été chassés du Paradis et tous les descendants naissent pécheurs et sont voués à la mort. Un tel discours est une source majeure de l’athéisme moderne qui rejette ce qui lui semble être une farce culpabilisante[4]

Comment concevoir qu’un Dieu bon, Dieu d’amour et de justice, accable l’humanité de maux à cause d’une faute passée à laquelle elle n’a pas eu part ? Comment comprendre que la simple manducation d’un fruit défendu ait de telles conséquences pour des millions de générations ? N’est-ce pas dérisoire, ricane la modernité. Spontanément, nos contemporains sont allergiques à une telle présentation de la théologie chrétienne du péché. Nous avons changé radicalement d’époque, l’homme moderne ne craint plus Dieu comme le craignaient Augustin, Luther ou Pascal. Il n’est désormais plus question de justifier l’homme de son péché, problème premier de la foi de ces époques. C’est Dieu à présent qui doit être justifié, à qui on objecte la Shoah. L’homme moderne lui demande des comptes sur l’existence du mal, sur son excès. Il se vit comme un accusateur, une victime qui exige une explication de l’état de déréliction du monde. La vraie question de la théodicée aujourd’hui, souligne Bernard Sesboué, n’est plus de dégager Dieu de toute responsabilité sur l’existence du mal, mais de l’interroger sur l’injustice régnant dans ce monde.[5] Qui donc est responsable de cette injustice ? Est ce Dieu, est-ce l’homme ? En quoi la Révélation chrétienne apporte-t-elle une réponse audible par nos contemporains ? Audible car compatible a minima avec les données les plus récentes de la science. La difficulté est radicale. C’est à cette très difficile question que doit répondre le dogme du péché originel, dont on sait qu’il est la réponse officielle de l’Eglise catholique depuis les conciles de Carthage (418) et d’Orange (529). Doctrine reprise ensuite au Concile de Trente (1546), et de Vatican II (1965).

A cet égard, il faut signaler « l’incertitude dogmatique »[6] de la notion de péché originel, pour reprendre l’expression de Marcel Neusch. Citant  A.-M. Dubarle, il remarque « qu’il n’a jamais fait l’objet d’une définition dogmatique explicite, selon des normes précises, et il ne constituerait donc qu’un enseignement commun à la tradition occidentale, alors que l’Orient en ignore le concept. » Ceci, bien entendu, s’empresse-t-il d’ajouter, « n’autorise cependant pas  rejeter l’expression de péché originel »,  car « ce terme est là et (…) l’individu ne peut s’en débarrasser par arbitraire privé », il appartient à l’histoire de la formulation de la foi. Preuve de son actualité, les propos tenus par Benoit XVI lors de ses catéchèses du 3 décembre 2008 et du 8 décembre 2008, fête de l’Immaculée Conception, lors de l’Angélus : « L’existence de ce que l’Eglise appelle le péché originel est, hélas, d’une évidence écrasante. Il suffit de regarder autour de nous et surtout en nous. L’expérience du mal est si concrète qu’elle s’impose d’elle-même et nous amène à nous demander : d’où vient le mal ? Pour un croyant, en particulier, la question va encore plus loin : si Dieu, qui est la Bonté absolue, a tout créé, d’où vient le mal ? »[7] Développant sa conviction, il s’interroge : « Mais nous, aujourd’hui, nous devons nous demander : quel est ce péché originel ? Qu’est-ce que Paul enseigne, qu’est-ce que l’Eglise enseigne ? Est-il possible de soutenir cette doctrine aujourd’hui encore ? Un grand nombre de personnes pensent que, à la lumière de l’histoire de l’évolution, il n’y a plus de place pour la doctrine d’un premier péché, qui ensuite se diffuserait dans toute l’histoire de l’humanité. Et, en conséquence, la question de la Rédemption et du Rédempteur perdrait également son fondement. Le péché originel existe-t-il donc ou non ? »

On ne saurait poser plus clairement la question qui nous agite. Tenter d’y répondre, c’est trouver un chemin de crête entre l’acquiescement de Blaise Pascal, ou la raison semblerait reconnaître ses limites, prélude peut être à l’acquiescement de la foi, et l’indignation de Paul Ricœur, qui, au nom de cette même raison, tente de retrouver le « trésor caché dans le symbole adamique. »

« Certainement, écrivait Blaise Pascal, rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine. Et cependant sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous même. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abime. De sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère, que ce mystère n’est inconcevable à l’homme. »[8]

A quoi s’opposera la charge de Paul Ricœur quelques siècles plus tard : « On ne dira jamais assez le mal qu’a fait à la chrétienté l’interprétation littérale, il faudrait dire « historiciste », du mythe adamique ; elle l’a enfoncé dans la profession d’une histoire absurde et dans des spéculations pseudo-rationnelles sur la transmission quasi biologique d’une culpabilité quasi juridique de la faute d’un autre homme, repoussé dans la nuit des temps, quelque part entre le pithécanthrope et l’homme de Neandertal. Du même coup, le trésor caché dans le symbole adamique a été dilapidé ; l’esprit fort, l’homme raisonnable, de Pélage à Kant, Feuerbach, Marx ou Nietzsche, aura toujours raison contre la mythologie ; alors que le symbole donnera toujours à penser par-delà toute critique réductrice. »[9]

Peut-on saisir en ces opinions, en apparence si opposées, une part de la vérité qu’elles exprimeraient chacune à leur façon et qui expliquerait le retour lancinant de cette doctrine inadaptée, pour d’aucuns,  à la culture moderne qui la mettrait au défi par bien des aspects ? Mais selon quels critères doit-on mesurer cette inadaptation ? « Cette doctrine est-elle inexacte parce qu’inadaptée à son objet ?…est-elle inadaptée parce qu’elle porte une vérité à laquelle nous résistons tous et qu’il nous faut laisser venir à travers ces discours rébarbatifs ? »[10] Il est nécessaire de faire retour sur les textes qui présentent la tradition théologique du péché originel, non pas pour nécessairement y trouver des certitudes, mais pour accompagner cette tradition jusqu’à la limite de son discours.

Il est donc nécessaire de prendre la question du péché originel à la racine. Suivre l’évolution dogmatique de ce concept permettra de comprendre que l’enjeu du débat ne réside pas tant dans une tentative de conciliation de ce que dit la Bible avec les acquis récents de la science, mais bien de répondre à une situation bien plus fondamentale, celle de la conscience confrontée à la question du mal : pourquoi le mal, quelle est son origine ?

Le terrain ainsi balisé, il sera possible si nécessaire de revenir sur les grandes étapes de cette trajectoire et s’interroger sur la situation actuelle. Ainsi seront fournies les pièces d’un dossier permettant au lecteur de se forger sa propre opinion sur « l’irréductible vérité du péché originel ».

Quelques précisions de vocabulaire s’imposent, afin de dissiper toute confusion, nous suggère Marcel Neusch : « La scolastique distinguait judicieusement entre le péché originel originant (peccatum originale originans), qui désigne le péché personnel d’Adam, et le péché personnel originé (peccatum originale originatum), lequel désigne les répercussions néfastes de ce péché d’Adam sur la nature humaine : privation de la justice originelle, nature blessée, mort. Quand on parle de péché originel, sans autre précision, c’est dans ce deuxième sens qu’il faut l’entendre. »[11]

Que retenir de l’enseignement biblique sur le péché ?

Du récit de la chute et du péché d’Adam dans Gn 3, 1-5 jusqu’à l’Epitre aux Romains de Saint Paul court un même fait d’expérience : la faute et le mal coupable sont là, partout et toujours. L’homme naît dans un monde ou règne le mal, un mal opaque vis-à-vis duquel il se sent pour une part innocent. C’est un fait d’expérience que nous constatons. C’est l’état de péché personnel originé (peccatum originale originatum). Au cœur de ce mal général gît un mal que l’homme accomplit personnellement, car il fait l’expérience en lui d’un désordre et de son incapacité à faire le bien qu’il désire accomplir et à éviter le mal qu’il ne veut pas commettre. C’est ce constat que Saint Paul dresse en Rm 7. C’est désigné techniquement sous le nom de péché des origines ou péché originel originant (peccatum originale originans). « En terme de révélation, le paradigme de ce péché est celui d’Adam et d’Eve. Le rapport à l’origine exprimant la radicalité et l’universalité du péché. Comme le dit Paul en Rm 5, c’est le moment de l’entrée et le point de départ du péché du monde. Mais cette histoire est aussi de quelque façon notre histoire à chacun d’entre nous (…) Nous sommes habités par cette structure de péché fondamentale, sous la forme d’un état de désordre que notre liberté ratifie. »[12]

– Adam et Eve, figures de l’universalité du péché : On voit habituellement dans le péché d’Adam et d’Eve l’origine du mal. Ce n’est évidemment pas un récit qui prétendrait au statut de vérité historique. C’est un mythe, c’est-à-dire un mode de représentation (et non pas une fable !) « C’est l’expression sur un mode narratif, historique, d’une vérité anthropologique (…)  La véracité du récit n’est pas à chercher dans sa véracité historique mais dans sa portée existentielle. Ce récit ne raconte pas le commencement du péché, mais son origine dans la liberté actuelle de chacun (structure ontologique). »[13] Ce récit tend à souligner l’universalité du péché.

– « Là où le péché a proliféré, la grâce a surabondé » : Les Evangiles, qui n’ignorent pas le péché ne font aucune allusion à l’existence d’Adam. Le Christ n’en parle pas. Il ne répond pas à la question de l’origine du mal, il ouvre au pécheur une perspective de salut, un avenir. C’est Paul qui élabore la figure d’Adam, non pas comme figure isolée mais comme anti-type du Christ. C’est dans son rapport au Christ historique qu’Adam prend la consistance d’une figure historique singulière, note Marcel Neusch. Mais le Christ ne vient pas simplement annuler le péché, mais le surcompenser. « Où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé.» Rm 5, 20

La théologie des Peres grecs : une « corruption » objective de l’humanité

Leur témoignage se fonde essentiellement sur le message paulinien. Le premier à le faire en profondeur est Irénée de Lyon. Pour lui, le véritable responsable du péché d’Adam est le serpent corrupteur, Adam est plus victime que coupable. Au terme de ce péché des origines, l’humanité issue d’Adam est captive du démon ravisseur, captivité injuste. Dieu est indulgent à l’égard d’Adam qu’il punit afin que celui-ci ne le méprise pas. L’humanité captive est devant Dieu dans une situation de mort et de désobéissance dont l’obéissance du Christ la libérera. Irénée, réfléchissant sur le problème du mal réfléchit sur le mystère de la liberté créée de l’homme qui ne pouvait pas être parfaite dès le commencement mais devait se réaliser par l’exercice de son libre arbitre, par la connaissance du bien et du mal. Origène, lui, s’inscrit dans cette perspective d’une situation objectivement pécheresse de l’homme dés sa naissance. Il anticipe l’argument d’Augustin sur le baptême des enfants. Et l’existence d’un état de péché originel : « Assurément, s’il n’y avait rien chez les petits enfants qui doit relever de la rémission et de l’indulgence, la grâce du baptême parait superflue. »[14] Ainsi, les Peres grecs des IVème et Vème siècles parlent objectivement de la situation de l’humanité : c’est une condition native de celle-ci, affectée de la mort, de la corruption, de la perte partielle de l’image de Dieu. Le péché est entré dans le monde et ses conséquences mettent celui-ci en besoin radical de salut.

Augustin, « inventeur » du péché originel

Jusqu’à la période d’Augustin, « l’Orient chrétien n’a pas le concept propre d’un péché originel affectant toute l’humanité mais il tient vigoureusement que l’humanité est dans une situation de séparation de Dieu, de « corruption » par rapport à sa vocation et de besoin radical de salut. Sans le Christ l’humanité irait à sa perte », écrit  Bernard Sesboué. C’est Augustin qui invente ce concept. On sait l’influence d’Augustin sur la doctrine de l’Eglise. A telle enseigne que l’on confondra, peu ou prou, sa doctrine du péché originel avec celle de l’Eglise, bien que celle-ci n’ait pas ratifié un certain nombre de points de la doctrine du grand docteur. Trois grands textes, dans son œuvre, La Cité de Dieu, la Trinité,  La Genèse selon la lettre, abordent le thème du péché originel.

Cette « invention » se situe dans un contexte précis, la lutte sur deux fronts, d’un côté contre les manichéens, de l’autre contre les pélagiens.

C’est la conception sur l’origine du mal, thème qui a préoccupé Augustin toute sa vie qui est, notamment, à l’origine de la controverse. Augustin a découvert que la source du mal n’est pas hors de nous, dans un principe mauvais, comme le pensent les manichéens mais en nous, introduite dans notre nature humaine dès l’origine par la faute d’Adam. La source du mal réside dans la déficience de la liberté, prisonnière de chaînes héritées d’Adam. Dès lors, le péché originel est une alternative à leur conception de l’origine du mal.

Contre les pélagiens, l’argument que développe Augustin en faveur du péché originel est celui du baptême des enfants. Que fait l’Eglise quand elle baptise les petits enfants qui, venant juste de naître, n’ont pas de volonté propre et n’ont encore pu commettre aucun acte délictueux ? L’Eglise baptise pour la rémission des péchés. Pourquoi l’Eglise baptiserait elle le nouveau-né s’il n’était pas marqué dès sa naissance par le péché originel ? Ainsi, en niant le péché originel, les pélagiens nient la nécessité de la Rédemption. C’est donc l’acte du salut qui révèle le péché. Il révèle l’universalité de la Rédemption. Le Christ est venu sauver tous les hommes sans exception. C’est un article majeur de la foi chrétienne. Cela suppose que tous les hommes se trouvent dans une situation fondamentale de péché.

La question que se pose ensuite Augustin porte sur les effets, en nous, du péché d’Adam. Athanase Sage observe trois phases dans l’évolution d’Augustin. Jusqu’en 397, il pensait que la seule peine héritée d’Adam était la mort corporelle. A partir de 397, il inclut également la mort de l’âme. «  C’est à partir de 412, début de la crise pélagienne qu’il ajoute l’idée d’une transmission du péché d’Adam lui-même et ceci par mode de génération. Ce péché hérité d’Adam suffit à entrainer une condamnation de l’humanité à la mort éternelle, à moins qu’il ne soit remis par la grâce du baptême. »[15]

Cette thèse deviendra la doctrine commune de l’Eglise au fil des conciles. « Il faut mesurer l’importance de cette évolution, souligne Marcel Neusch. Alors que pour l’Ancien Testament, Adam était la figure de l’humanité pécheresse, le premier d’une série de pécheurs – chacun étant responsable de son propre péché – ; alors que chez Paul, Adam, figure d’une humanité tout entière enfermée sous la loi du péché, ne survenait qu’en contraste avec le Christ sauveur, chez Augustin Adam devient responsable par son péché personnel d’un péché qui rejaillit, de génération en génération sur toute l’humanité, et dont seul le Christ peut libérer. »[16]

Le concile de Carthage en 418, légiférant sur le péché originel, s’oppose à l’hérésie pélagienne  et reprendra l’argumentation d’Augustin. Les enfants ont besoin d’être sauvés par le Christ et donc d’être baptisés pour la rémission des péchés car ils ont contracté, du fait de leur génération, le péché originel. Il fonde son affirmation sur Rm 5, 12. Le concile d’Orange en 529 reprendra ces affirmations.

Du concile de Trente (1545-1563)  à Vatican II (1965)

L’un des premiers décrets fut consacré au péché originel (session V du 17 juin 1546). Le débat ne se comprend que sur l’arrière-plan des thèses de Luther. Ce concile est resté très prudent dans ses affirmations, maintenues au plus près de celles d’Orange, dont il ne fait que confirmer et expliciter un peu la doctrine. Le concile précise le péché d’Adam et son mode de transmission. Celui-ci se fait par propagation et non par imitation, comme le soutenait Pélage. Le concile précise que nous ne sommes pas seulement pécheurs à la manière d’Adam, mais notre nature a été affectée par le péché d’Adam qui s’est propagé à tout le genre humain. Le décret ne dit nulle part que celui-ci est héréditaire, selon un ajout malheureux des traductions. Le terme de propagation est préféré à celui de generatio utilisé par Augustin. Le concile insiste sur l’universelle « diffusion » du péché d’Adam, il évite de se prononcer ainsi sur le mode de diffusion.

C’est probablement l’évolution des sciences naturelle, entre autres la cosmologie, la biologie et les diverses branches de l’anthropologie culturelle qui a conduit à reprendre le texte biblique de Gn 1-3, à frais nouveaux. On souleva de nouveau la question du péché originel et de sa compatibilité avec l’hypothèse d’un polygénisme de l’humanité, qui s’opposait au monogénisme traditionnel du récit biblique. Hypothèse contestée par l’encyclique Humani generis (1950). La question du péché originel fut de nouveau abordée sous le pontificat de Paul VI dans son allocution du 11 juillet 1966 aux participants du Symposium sur le péché originel, où il rappelle les interventions du concile Vatican II à ce sujet. La discrétion du Concile sur le péché originel est à noter. Bien qu’un schéma préparatoire ait été élaboré (il s’intitulait « Le péché originel dans les fils d’Adam »), qui visait à combattre les erreurs modernes, il fut d’emblée écarté du programme définitif qui n’abordera à aucun moment la question. Celle-ci reste dans l’ombre. Le sujet est abordé assez brièvement dans  Lumen Gentium 2 et  Gaudium et Spes 13. Vatican II reprend le contenu doctrinal des affirmations antérieures mais dans un discours aussi dépourvu que possible des représentations qui avaient habillé ce dogme de manière classique, soulignent Bernard Sesboué et Vittorino Grossi. [17]Après avoir cité et commenté des extraits des constitutions conciliaires Lumen Gentium et Gaudium et Spes , Paul VI déclarait : « Comme le montrent clairement ces textes, sur lesquels il nous a paru opportun d’attirer à nouveau votre attention, le Concile de Vatican II n’a pas cherché à approfondir et à compléter la doctrine catholique relative au péché originel, déjà suffisamment formulée et définie lors des conciles de Carthage (418), d’Orange (529) et de Trente (1546). Il a seulement voulu la confirmer et l’appliquer en fonction de ce qu’exigeaient ses objectifs, principalement pastoraux  ».[18]

Deux ans plus tard, en 1968, Paul VI incluait un paragraphe sur le péché originel dans sa profession de foi. Le texte récapitule les données de la tradition et des conciles de manière très sobre : « Nous croyons qu’en Adam tous ont péché, ce qui signifie que la faute originelle commise par lui a fait tomber la nature humaine, commune à tous les hommes, dans un état ou elle porte les conséquences de cette faute et qui n’est pas celui où elle se trouvait d’abord dans nos premiers parents, constitués dans la sainteté et la justice, et où l’homme ne connaissait ni le mal, ni la mort. C’est la nature humaine ainsi tombée, dépouillée de la grâce qui la revêtait, blessée dans ses propres forces naturelles et soumises à l’empire de la mort, qui est transmise à tous les hommes, et c’est en ce sens que chacun nait dans le péché. Nous tenons donc avec le concile de Trente que le péché originel est transmis avec la nature humaine, « non par imitation, mais par propagation », et qu’il est ainsi « propre à chacun » ».[19]

 La doctrine du péché originel trouve des défenseurs dans les papes Jean Paul II et Benoit XVI. Jean Paul II abordera la question du péché originel dans ses audiences générales du 3 septembre au 8 octobre 1986, suivi par Benoit XVI. Ce dernier insiste à maintes reprises sur la réalité de ce que l’Eglise appelle péché originel, contre « les nombreuses personnes qui pensent qu’il n’y aura plus de place pour la doctrine d’un premier péché, qui se diffuserait ensuite dans toute l’histoire de l’humanité ». Il consacre à ce sujet deux audiences du mercredi consécutives, celle du 3 et du 10 décembre 2008.[20]

De manière surprenante, il n’y a pas que chez les papes que la doctrine du péché originel trouve des défenseurs. Elle a été évoquée récemment par un non catholique, apprécié par les milieux progressistes du monde entier et que l’on ne peut certainement pas, taxer de sympathies pro conciliaires. Il s’agit de Barak Obama dans son célèbre discours prononcé en 2009 à la Notre Dame University qui lui valut les éloges du cardinal Georges Cottier, théologien émérite de la maison pontificale.[21] Mais parallèlement à ces marques de soutien, il existe toujours une opposition au dogme du péché originel qui s’est manifestée au sein des milieux catholiques progressistes notamment. On a pu en voir la résurgence lors d’un colloque (« Eglise de tous, Eglise des pauvres »), tenu en septembre 2012 à Rome, qui célébrait Vatican II, en présence de plus de mille personnes représentant plus de cent organismes de la gauche italienne. Dans son discours, La Valle, éminente personnalité de la gauche catholique, a réaffirmé son hostilité à ce dogme.

Rappelons enfin que le Catéchisme de l’Eglise catholique, publié en 1992 est le fruit du pontificat de Jean Paul II et qu’il a été composé sous la direction d’une commission présidée par celui qui était alors le cardinal Joseph Ratzinger. Il parle de la « réalité du péché des origines » et réaffirme que « à leur descendance, Adam et Eve ont transmis la nature humaine blessée par leur premier péché et donc privée de la sainteté et de la justice originelles. Cette privation est appelée « péché originel ».[22] Ce catéchisme expose la position classique des différents conciles que l’on a présentée

Conclusion provisoire

Au terme de ce bref parcours, on ne peut que constater l’aspect controversé de la doctrine du péché originel. Les efforts tentés pour donner une interprétation de cette proposition de sens de l’actuelle situation existentielle de l’homme ne sont pas considérés comme satisfaisants par nos contemporains. La modernité met cette tradition au défi de fournir un sens raisonnable, i.e. justifiable rationnellement, de l’existence du mal, notamment du mal moral en l’homme. La réponse que propose la Bible est celle d’un récit symbolique des origines du mal, récit dont nous ne comprenons en définitive le sens qu’au regard du salut offert en Christ, qui nous révèle la gravité de la situation pécheresse de l’homme. Sans la lumière du Christ, il nous est impossible de comprendre que notre état est une situation de rupture d’amitié avec Dieu et de non-participation à sa vie. Il nous est impossible de voir le bandeau qui couvre nos yeux et nous empêche de voir notre situation native de pécheurs. C’est donc le salut annoncé qui nous conduit à nous interroger sur notre condition et la découvre prisonnière du péché, situation dont le récit d’Adam et Eve prétend proposer un sens. Comme le souligne Marcel Neusch, « Le gain le plus clair de ces débats sur le péché originel, c’est une mise en perspective plus correcte, à savoir la subordination du péché au salut, le positif prenant le pas sur le négatif. »[23]

Il n’en reste pas moins que si notre situation de rupture avec l’amitié de Dieu nous est révélée à travers l’annonce du salut incarnée par Jésus Christ, l’opacité de l’origine du mal demeure un mystère : comment expliquer ce dévoiement de notre volonté ? « Qui a mis en moi, et y a planté, cette pépinière d’amertume, alors que j’étais fait tout entier par mon Dieu plein de douceur ? » se lamente saint Augustin dans ses Confessions VII, 3, 5.[24]

Permanence d’une interrogation. N’est-il pas troublant de constater l’actualité de cette plainte ?  Tous ces siècles de réflexions, cette tradition sans cesse mise au défi par la modernité, n’aboutiraient donc qu’au constat de l’échec du défi lancé par cette tradition pour comprendre l’origine de cette « pépinière d’amertume » ? Nous n’aurions rien appris ? Mais une satisfaction demeure : savoir que cet effort d’intelligence de la foi nous a permis, tout au moins, de lever une partie du voile qui obscurcissait notre vue et nous rendait aveugle à notre condition pécheresse, comprendre que celle-ci n’est pas condamnation mais peut être mère d’un Salut qu’incarne Jésus, le Christ.

Gérard Vargas

[1] J’emprunte ce titre à Louis Panier, Le péché originel, Naissance de l’homme sauvé, Paris,  Cerf, 1996, p. 11

[2] Bernard Sesboué, L’homme, merveille de Dieu, Paris, Salvator, 2015, p. 163

[3] Ibid., p. 163

[4] Jean-Michel Maldamé, Le péché originel, Paris, Les éditions du Cerf, Cogitatio Fidei, 2008, p. 23

[5] Bernard Sesboué, L’homme, merveille de Dieu, Paris, Salvator, 2015, p. 158

[6] Marcel Neusch, L’énigme du mal, Paris, Bayard, 2007, p. 158

[7] Benoit XVI, audience générale du 3 et 8 décembre 2008

[8] Blaise Pascal, Pensées, Brunschvicg 434, Lafuma 131

[9] Paul Ricœur,  Le conflit des interprétations, Paris, seuil, 1969, p.280

[10] Louis Panier, Le péché originel, Naissance de l’homme sauvé, Paris,  Cerf, 1996, p. 8

[11] Marcel Neusch, L’énigme du mal, Paris, Bayard, 2007, p. 159

[12] Bernard Sesboué, L’homme, merveille de Dieu, Paris, Salvator, 2015, p. 189

[13] Marcel Neusch, L’énigme du mal, Paris, Bayard, 2007, p. 160

[14] Christophe Boureux et Christoph Théobald, Le péché originel, heurs et malheurs d’un dogme, Paris, Bayard, 2008, p. 16

[15] Marcel Neusch, L’énigme du mal, Paris, Bayard, 2007, p. 162-163

[16] Ibid., p. 163

[17] Vittorino Grossi, Luis-F Ladaria, Philippe Lécrivain, Bernard Sesboué, L’homme et son salut, Paris, Desclée Histoire des dogmes t. 2, p. 252

[18] In Journal du Vatican / Qui refuse le péché originel – Chiesa

[19] Vittorino Grossi, Luis-F Ladaria, Philippe Lécrivain, Bernard Sesboué, L’homme et son salut, Paris, Desclée Histoire des dogmes t. 2, p. 253

[20] Benoit XVI, Audience Générale du 3 décembre 2008: Saint-Paul (15 …

[21] In 30 jours dans l’Eglise et dans le monde, 05/ 2009

[22] In Journal du Vatican / Qui refuse le péché originel – Chiesa

[23] Marcel Neusch, L’énigme du mal, Paris, Bayard, 2007, p. 171

[24] Ibid., p. 172

 

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