Laudato Si : un texte majeur sur la crise écologique

On reproche souvent à l’Église de tenir un discours inactuel, coupé des réalités du monde contemporain : ce n’est certes pas le cas de l’encyclique Laudato Si, qui porte sur un sujet brûlant, non seulement le réchauffement climatique ni même la seule protection de l’environnement, mais plus largement « la sauvegarde de la maison commune[1] », qui est notre terre, et de ses habitants. Il s’agit ainsi de discerner, au-delà des symptômes de la crise actuelle, ses causes, qui ressortissent largement au mode de vie de l’humanité, dominé depuis deux siècles par le « paradigme technologique[2] », et d’esquisser des solutions.

On conçoit que les destinataires d’une telle réflexion, dense et de grande ampleur, ne soient pas seulement les clercs et fidèles catholiques, comme c’est le cas habituellement pour les encycliques,  mais « chaque personne qui habite cette planète[3]». Ce souci d’ouverture se manifeste également dans les références avancées. Le titre lui-même est une citation du Cantique des créatures de François d’Assise, sous le patronage duquel est placée toute l’encyclique ; la Bible est naturellement citée, de même que les textes des Papes, de Jean XXIII à Jean-Paul II essentiellement, mais aussi, et dès l’introduction, le patriarche orthodoxe Bartholomée, les conférences épiscopales du monde entier et pas seulement des pays européens, et même, au détour d’une note[4], un maître spirituel issu du soufisme. Impossible donc de reprocher à ce texte un caractère occidentalo-centré ; on sent qu’il émane d’un homme des pays du Sud, un pasteur universel, ce qui est le sens étymologique et trop souvent oublié de l’adjectif « catholique ».

Le premier chapitre de l’encyclique, qui en comporte six, expose « ce qui se passe dans notre maison », à savoir les symptômes d’une crise d’une gravité exceptionnelle dont les pauvres sont les premières victimes : pollution, réchauffement climatique, dont l’origine humaine est affirmée sans ambiguïté, problème de l’eau, perte de la biodiversité, dégradation de la qualité de la vie humaine.  Devant toutes ces réalités, les hommes ne sont pas égaux : les plus faibles sont les premiers touchés et, alors qu’ils constituent la majorité des habitants de la planète, leurs problèmes sont trop souvent négligés parce qu’ils se trouvent éloignés des centres de décision. Alors qu’on utilise la dette financière des pays pauvres pour mieux les contrôler, le pape avance l’idée révolutionnaire d’une « dette écologique[5] » du Nord envers le Sud.  Pour solder cette dette, il faut que les pays riches limitent leurs prélèvements d’énergie non renouvelable, aident les pays pauvres par des programmes de développement et de soutien aux politiques de développement.

L’analyse ne se limite pas à l’énumération des symptômes de la crise, elle en dénonce sans faiblesse les causes, leur « racine humaine[6] ». A la source du mal est la domination absolue du « paradigme technologique » depuis deux siècles. Il ne s’agit pas de nier les bienfaits de la technique ni même sa capacité à produire de la beauté ; mais la technique nous confère « un terrible pouvoir[7] », que l’être humain n’a pas été préparé à utiliser correctement par une éducation appropriée, qui aurait développé conscience et responsabilité. Ce paradigme a développé une conception du sujet qui possède son objet, la volonté d’extraire des choses tout ce qui est possible dans une exploitation sans frein, l’idée d’une croissance sans limite, qui repose sur l’illusion de la disponibilité infinie des biens de la terre. Outre ses conséquences écologiques, la domination du paradigme technologique exerce une emprise néfaste sur l’économie, qui vise seulement au profit et non pas au bien-être, et sur la politique. « L’anthropocentrisme moderne a fini par mettre la raison technique au-dessus de la réalité[8]. »

Le culte d’un pouvoir humain sans limite conféré par la technique aboutit à un « relativisme pratique[9] » (tout ce qui ne sert pas mon intérêt immédiat est relatif), dévastateur à la fois des relations humaines et du lien de l’homme à la nature. Bref, la crise écologique est une manifestation de la crise humaine, culturelle, éthique, spirituelle de la modernité.

Mais, dira-t-on, les chrétiens sont-ils sans responsabilité dans cette exploitation éhontée des biens naturels ? N’est-il pas écrit en Genèse 1, 28 : « Emplissez la terre et soumettez-la, dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre » ? Dans le chapitre 2[10] essentiellement, et aussi dans le dernier chapitre, le pape répond à cette objection en développant toute une théologie de la création qui corrige la compréhension faussée qu’on a souvent eue de ce texte. Les trois relations fondamentales, avec le Créateur, avec la nature et avec le prochain, ont été totalement perverties par le péché. Voulant se faire Dieu, l’homme a dénaturé sa mission de « soumettre / dominer la terre ». Il a transformé en domination violente de la terre sa mission qui était d’en prendre soin : l’homme a le devoir de sauvegarder la nature, dont Dieu seul est propriétaire, pour les générations futures. Et le pape de citer plusieurs textes bibliques qui témoignent de la nécessité pour l’être humain d’instaurer des relations justes avec tous les vivants : « Tu ne prendras pas la mère sur les petits (les oisillons)[11] » ; le repos du sabbat est fait également pour « ton âne et ton bœuf[12] ». En effet tous les êtres vivants ont « une valeur propre devant Dieu[13]. » Toute la création nous parle de l’amour de Dieu ; la diversité des créatures est nécessaire pour manifester les différents aspects de sa bonté. Il faut donc louer Dieu pour et avec toutes ses créatures, comme a su si bien le faire saint François.

Créés par le même Père, nous et l’ensemble de la création sommes étroitement liés. La seigneurie du Christ ressuscité réconcilie tous les êtres[14] et les mène, comme nous les êtres humains, vers un destin de plénitude. Toute la création avance avec nous vers Dieu, la fin ultime : « Toute la création jusqu’à ce jour gémit en travail d’enfantement[15]. »  L’eucharistie[16] est un « acte d’amour cosmique » : « uni au Fils incarné, présent dans l’eucharistie, tout le cosmos rend gloire à Dieu. » Dans l’eucharistie, « la création est tendue vers la divinisation ».

Remettre ainsi l’être humain à sa juste place au sein de la création ne supprime nullement sa prééminence, qui implique sa responsabilité envers toutes les créatures, dont ses semblables en humanité, car le souci des autres espèces ne doit pas nous faire oublier les  inégalités entre les hommes. La compassion pour la nature doit s’accompagner d’une compassion pour les êtres humains[17]. L’indifférence ou la cruauté envers la nature a des implications sur les relations humaines. Inversement, il est impossible de protéger valablement la nature si on néglige les autres. La terre est un héritage commun dont les fruits doivent bénéficier à tous ; la propriété n’est pas un droit absolu, elle doit être subordonnée à la juste répartition des biens[18].

Animé de la conviction que « tout est lié[19] », le pape avance l’idée d’une « écologie intégrale[20] », soucieuse à la fois de protéger la nature et de protéger l’être humain dans toutes ses dimensions. Il faut une « écologie économique », une « écologie sociale », une « écologie culturelle » (le patrimoine culturel étant lui aussi menacé par l’uniformisation des cultures), une « écologie de la vie quotidienne ». L’homme doit également respecter la loi inscrite dans sa propre nature : gare aux manipulations, conséquences  mortifères de la volonté de toute-puissance ! Accepter son corps comme don de Dieu et non comme espace lié à notre domination déréglée est condition d’un rapport sain avec la nature. « L’écologie humaine est inséparable de la notion de bien commun[21] », une notion dont le pape rappelle la définition proposée par Vatican II dans Gaudium et spes : « l’ensemble des conditions qui permettent tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre la perfection d’une façon plus totale et plus aisée. » Le bien commun suppose le respect de la personne humaine et de ses droits fondamentaux, la reconnaissance de l’importance de la famille, la nécessité de la paix sociale, une option préférentielle pour les plus pauvres. Le bien commun inclut également le souci des générations futures : la terre qui nous est donnée appartient aussi à ceux qui viendront après nous. Quel monde voulons-nous léguer à nos enfants ? L’enjeu c’est notre propre dignité, le sens que nous voulons donner à notre propre vie sur terre. Le style de vie actuel est insoutenable et ne peut que conduire à des catastrophes. Attention à l’individualisme qui rend aveugle aux autres et à l’avenir de l’humanité !

Refusant à la fois les illusions de ceux qui accordent une confiance absolue au progrès et pensent que la technique résoudra tous les problèmes et l’extrémisme de ceux qui considèrent l’humanité comme une espèce fondamentalement nocive qu’il convient de juguler[22], le pape esquisse, dans les chapitres 5 et 6[23], quelques solutions possibles à la crise. Celles-ci passent par le dialogue, dialogue sur l’environnement au niveau mondial pour élaborer des réponses globales ; dialogue entre politique et économie, qui évite la soumission de la première à la seconde pour parvenir à un autre développement, un développement durable qui veille à mettre fin au pillage des ressources naturelles au profit de certains, sans exclure une certaine décroissance[24] dans les pays les plus riches pour permettre une saine croissance des pays pauvres ; dialogue aussi des religions entre elles et avec la science, pour mieux penser les problèmes éthiques et s’ouvrir à toutes les dimensions –  esthétique, spirituelle – , de la culture humaine.

On ne sortira pas de la crise sans promouvoir un nouveau style de vie, respectueux de la nature et soucieux de justice pour tous. Pour cela il faut renoncer à l’attrait d’une consommation effrénée, qui n’est qu’une fausse liberté imposée par le paradigme « techno-économique[25] », et dépasser l’individualisme pour développer la capacité à sortir de soi vers l’autre. C’est affaire d’éducation et c’est précisément l’objet du dernier chapitre de l’encyclique intitulé: « Éducation et spiritualité écologiques ». Il s’agit à la fois d’informer mais aussi d’induire des comportements respectueux de la nature, dans la vie quotidienne de chacun. Il s’agit également d’ouvrir au mystère et à l’émerveillement devant les beautés naturelles. Enfin le pape en appelle à une « conversion écologique[26] », une spiritualité écologique qui s’enracine dans la foi chrétienne car vivre la protection de l’œuvre de Dieu est un devoir pour les chrétiens. Cette conversion, dont saint François nous donne l’exemple, implique une démarche de réconciliation avec la création ainsi qu’un style de vie marqué par la simplicité et la sobriété, qui procure la  joie et la paix, une paix intérieure liée au respect de la nature et de l’autre dans le souci du bien commun.

On le voit, le pape, à travers une critique très sévère de la modernité, ne renonce toutefois jamais à l’espérance : même s’il déplore la lenteur et l’insuffisance des réactions, il exprime sans cesse  sa confiance en la capacité de l’humanité à se tourner vers le bien, comme le montrent déjà certaines réalisations partielles, les mesures prises pour la protection de la couche d’ozone par exemple[27] . Dieu en effet nous donne les forces nécessaires pour réagir et il ne nous abandonne jamais[28].

Cette encyclique est ainsi un appel vibrant à une prise de conscience et à l’action : « J’adresse une invitation urgente à un nouveau dialogue sur la façon dont nous construisons l’avenir de la planète[29] », s’écrie le pape François au début de son texte. Comme le dit Edgar Morin[30] : « Cette encyclique est peut-être l’acte 1 d’un appel pour une nouvelle civilisation. »

Jean-Louis Gourdain

 

Voir d’autres informations et ressources concernant l’encyclique sur le site de la Conférence des Evêques : http://www.eglise.catholique.fr/actualites/dossiers/cop21/

[1]    « Sur la sauvegarde de la maison commune » est en effet le sous-titre de ce document. On y reconnaîtra sans doute une expression employée par Mikhaïl Gorbatchev en son temps pour parler du continent européen.

[2]    Expression employée au §103

[3]    §3 « Je voudrais m’adresser à chaque personne qui habite cette planète » ; Le pape François s’autorise du précédent de Jean XXIII qui, dans Pacem in terris, s’adressait à tous les hommes de bonne volonté.

[4]    La note 159

[5]    §51

[6]    Tel est le titre du chap. 3 : « La racine humaine de la crise écologique ».

[7]    §104

[8]    §115

[9]    §122

[10]  Chapitre intitulé : L’évangile de la création ».

[11] Dt 22, 6

[12]  Ex 23, 12

[13]  § 69

[14]  Cf. Col 1, 19-20

[15]  Rm 8, 22

[16]  Voir chap 6, § 236

[17]  § 91

[18]  §93

[19]  §137

[20]  C’est le titre du chap. 4

[21]  §156-158

[22]  §60

[23]  Chap. 5 : « Quelques lignes d’orientation et d’action » ; chap. 6 : « Éducation et spiritualités écologiques ».

[24]  §193

[25]  §203

[26]  Chap. 6, III : « La conversion écologique. »

[27]  Cf. § 168

[28]  §245

[29]  §14

[30]  Entretien publié dans La Croix du 22 juin 2015

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