Ne nous soumet pas à la comparaison…

Le pharisien et le publicain.jpgIl dit encore cette parabole, en vue de certaines personnes se persuadant qu’elles étaient justes, et ne faisant aucun cas des autres: deux hommes montèrent au temple pour prier; l’un était pharisien, et l’autre publicain. Le pharisien, debout, priait ainsi en lui-même: « O Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont ravisseurs, injustes, adultères, ou même comme ce publicain; je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tous mes revenus ». Le publicain, se tenant à distance, n’osait même pas lever les yeux au ciel; mais il se frappait la poitrine, en disant: « O Dieu, sois apaisé envers moi, qui suis un pécheur. » Je vous le dis, celui-ci descendit dans sa maison justifié, plutôt que l’autre. Car quiconque s’élève sera abaissé, et celui qui s’abaisse sera élevé. (Luc 18, 9-14)

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Prêche ce dimanche sur ce texte propre à Luc, si connu et pourtant toujours si riche, du Pharisien et du Publicain.  Le prédicateur insiste sur la suffisance du premier, qui n’arrête pas de dire « je, je, je… », alors que le second, lui, s’abaisse et invoque Dieu en se frappant la poitrine. Cependant lui aussi dit « je », même si l’on sent bien qu’il ne s’agit pas de la même attitude. Et en commentant la parabole Benoît XVI (voir ici) montre Jésus qui met en scène ce « publicain anonyme comme exemple appréciable d’humble confiance dans la miséricorde divine, alors que le pharisien se vante de sa propre perfection morale. » Tout ceci est parfaitement légitime et recevable. Pourtant, en lisant ces lignes, je me demande s’il n’y a pas quelque chose dans ce petit récit qui pourrait être moins directement moral et plus existentiel. Et en cherchant, je remarque ces deux « comme » présents dans la prière du pharisien : je ne suis pas comme le reste des hommes, je ne suis pas comme ce publicain…

Ce qui m’intéresse c’est que je sais que ce genre de comparaison est permanente, nous n’arrêtons pas de nous comparer les uns aux autres, nous sommes des êtres mimétiques. Une grande part de notre identité est faite de ces comparaisons avec autrui ; nous nous définissons en nous rapprochant de certaines personnes, et en nous différenciant d’autres, à l’aide de comparaisons subtilement évaluées, la plupart du temps inconscientes. Mais la comparaison est aussi utilisée comme principe éducatif : « ne fais pas comme ces voyous qui trainent dans la rue, ne parle pas comme ton oncle qui n’arrête pas de jurer, si tu commences à faire comme eux, tu vas mal finir… » etc. N’est-il pas exact que nous comparons notre comportement, soit en positif, soit en négatif, avec tous ceux que nous rencontrons ? Si nous observons quelqu’un dont nous admirons la conduite, dans notre esprit passe une comparaison avec ce que nous avons déjà fait de semblable, ou avec ce que nous pourrions faire pour lui ressembler ; au contraire si une personne se laisse aller à un comportement blâmable ou ridicule, nous nous considérerons avec une certaine satisfaction, l’air de dire : je suis content de n’être pas descendu aussi bas (ou : grâce à Dieu…). Cela peut être pour des choses aussi futiles qu’une manière de se parler ou de s’habiller (« ben dis-donc, elle n’a jamais appris à … » ou : « ouhlà ! celui-là, il a aucune chance de… ») ou plus graves, et du coup on se sent d’autant plus justifié de faire la comparaison : « moi, mes enfants ne sont pas comme ça, heureusement, ils ont appris à éviter ce genre de piège »…

En fait, se comparer avec autrui fait partie de notre nature. Nous sommes des êtres de comparaison et de compétition. Nous avons tous ce sixième sens qui nous fait comprendre lorsque nous sommes dans le peloton de tête (pour nous en estimer), ou au contraire quand nous pourrions y être, et n’y sommes pas. Et si nous n’y sommes pas, nous trouvons souvent des bonnes raisons pour nous justifier de ne pas y être. Nous avons des catégories de personnes qui nous servent de modèles, et grâce auxquelles nous tâchons de devenir meilleurs. Mais nous avons aussi des repoussoirs, contre lesquelles nous mettons nos proches en garde, même si peut-être ce n’est pas toujours parfaitement évangélique… Cette dernière pratique, d’ailleurs, est celle de quelqu’un de très bien : l’évangéliste saint Matthieu. Dans le passage sur la correction fraternelle (18,17), il s’agit de reprendre le frère qui a péché, d’abord en lui parlant seul à seul, puis en petit groupe et enfin en en informant l’Eglise, mais « s’il refuse d’écouter même l’Église, qu’il soit pour toi comme le païen et le collecteur d’impôts. » Or ce collecteur d’impôt, c’est le publicain (telwnhs en grec). Comment ? On lit cela chez Matthieu, qui fut publicain lui-même (cf. la liste des apôtres en Mat 10,3) et qui rapporte la fraternisation de Jésus avec ces « gens de mauvaise vie » (Mat 11,19) qu’étaient les publicains impurs à la solde des romains ? Nous ne savons pas si le Matthieu de la liste des apôtres ci-dessus est vraiment le même que l’auteur de l’évangile, malgré la tradition qui les identifie, mais qu’importe, le contraste est grand entre la figure de ce publicain effondré sur lui-même, dans la misère de son péché, mais qui en demande pardon, et cette figure détestée du publicain chassé de la société, signe d’opprobre et de bannissement qui attend le pécheur impénitent.

Comme quoi la tâche n’est pas aisée, et le préjugé, profond. Et comme quoi chez Jésus, blâmer ce pharisien ne va pas de soi, car il utilise comme repoussoir une catégorie de gens qu’il avait toutes les raisons de rejeter, au nom même de sa foi et de sa loyauté à son pays. Les juifs patriotes dénigraient les publicains un peu comme les victimes des collaborateurs traîtres à leur patrie pouvaient haïr les délateurs qui les avaient dénoncés. Donc à travers la parabole du pharisien et du publicain, Jésus nous fait comprendre combien notre propension à nous comparer les uns aux autres nous est fatale, puisqu’elle nous décentre de la seule relation verticale indispensable en matière de mérite, mais aussi combien elle est naturelle, car ce publicain si humble que Jésus admire redevient vite une figure repoussoir.

La dernière étape de la comparaison mortifère est celle que trace René Girard dans son système mimétique : il l’appelle le « médiateur », l’acteur ultime de cette guerre comparatrice qui gangrène les relations humaines. Le médiateur est celui qui, ayant atteint un point où le modèle le plus enviable à imiter est soi-même, comme source de toute mode, de toute comparaison. Le médiateur a compris le jeu social, il voit qu’il faut publiquement (mais négligemment) s’aimer soi-même pour que les autres aient besoin de vous imiter, de vous prendre comme modèle, et cela fonctionne efficacement dans le monde moral, au moins superficiellement. Il y a une forme de distance sacrée entre le médiateur et sa cour, multipliée par l’image qu’il donne de lui, car si l’on s’approche trop près de lui, il ne peut pas cacher qu’il est comme tout le monde. René Girard avait compris que seule la figure du Christ en croix nous sauve de ce système mortifère où l’on croit grandir en se comparant à autrui, et en entrant dans ce jeu de la vertu apparente qui ne trompe que ceux qui s’y laissent prendre. La figure du publicain repentant, et plus encore celle du Christ abolissant les frontières sociales pour ne voir que le cœur digne d’être aimé chez ceux que l’on rejette, voilà de quoi nous élever, ou nous éduquer, à travers son Fils, vers le Père qui nous pardonne.

Yves MILLOU

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