Le thème de la soif du Christ dans la spiritualité de Mère Teresa

mere-teresaNous venons de fêter la canonisation de Mère Teresa, le 4 septembre dernier. Elle a traversé le XXème siècle, étant née le 26 aout 1910 et décédée le 5 septembre 1997. Ce Bulletin a choisi de lui faire honneur, en publiant plusieurs articles liés à sa spiritualité et au thème de la sainteté. Pour comprendre quelque peu la foi de la sainte, il est utile de parcourir les textes qui témoignent des moments douloureux qu’elle a traversés, et notamment Viens, sois ma lumière[1], qui sert de base aux réflexions qui suivent.

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La première mention de ce thème de la soif de Jésus en croix dans la spiritualité de mère Teresa remonte à la « nuit de l’Inspiration », le 10 septembre 1946 (elle a alors 36 ans), lors de son « appel dans l’appel » par le Seigneur alors qu’elle se rendait en train à Darjeeling pour une retraite :

« C’est en ce jour de 1946 dans le train pour Darjeeling que Dieu m’a donné « l’appel dans l’appel » à apaiser la soif de Jésus en le servant dans les plus pauvres des pauvres ». (p. 78-79).

Le livre indique à la suite (p. 79-80) comment Mère Teresa expliquait ce thème :

« J’ai soif », dit Jésus sur la Croix, au moment où il était privé de toute consolation, mourant dans une Pauvreté absolue, abandonné de tous, méprisé et brisé dans Sa chair et Son âme. Il parla de Sa soif – non pas d’eau – mais d’amour, de sacrifice. Jésus est Dieu : donc son amour, Sa soif, sont infinis. Notre but est d’étancher cette soif infinie d’un Dieu fait homme. Tout comme les anges en adoration au Ciel ne cessent de chanter les louanges de Dieu, les sœurs, pratiquant les quatre vœux de Pauvreté Absolue, de Chasteté, d’Obéissance, et de Charité envers les pauvres, ne cessent, par leurs amour et l’amour des âmes qu’elles amènent à lui, de désaltérer le Dieu assoiffé ».

Ces « Explications des premières Constitutions » contiennent un programme à la fois missionnaire et spirituel élaboré, qui associe l’offrande et les vœux des sœurs Missionnaires de la Charité secourant les pauvres, à la prière de louange des Anges au ciel, dans le but de procurer au Dieu fait homme l’apaisement de sa soif, appel entendu en Jean 19,25-27 et transposé comme demande d’amour et de sacrifice au profit des pauvres. Or, explique Mère Teresa, cette soif est infinie car Dieu lui-même est infini : on n’aura jamais fini de l’étancher ; la mission n’est donc jamais finie. Même cette soif est un amour (dirigé vers l’extérieur, offert), une soif d’aimer, et mère Teresa le comprendra donc autant comme une avidité (un besoin), que comme une source (un don). Dans cet amour infini du Christ en croix, il y a un désir infini d’amour, le besoin ou la soif infinie d’un amour qui le consolera d’autant mieux que les âmes seront nombreuses à l’aimer et qu’ils pourra ainsi les aimer dans leur amour pour lui.

Cependant pour Mère Teresa cette soif ainsi expliquée n’est pas encore suffisamment claire. Elle cherche à rendre son intuition par d’autres mots et phrases :

« Jésus veut que je vous dise encore […] combien est grand l’amour qu’il porte à chacun de vous, au-delà de tout ce que vous pouvez imaginer […] Non seulement il vous aime, plus encore, il vous désire ardemment. Vous lui manquez lorsque vous n’approchez pas de lui. Il a soif de vous. (…) Tout chez le MC[2] n’existe que pour désaltérer Jésus ». (…) Pourquoi Jésus dit-il « J’ai soif » ? Qu’est-ce que cela signifie ? Quelque chose de tellement difficile à expliquer avec des mots.  […] En disant « J’ai soif », Jésus dit quelque chose de tellement plus profond que simplement « Je vous aime ». Tant que vous ne savez pas tout au fond de vous que Jésus a soif de vous – vous n’avez pas la moindre idée de ce qu’il veut être pour vous. Ni de qui il veut que vous soyez pour lui. » (p. 81)

La profondeur proprement divine, absolue, de cette soif ne saurait être traduite en mots, suggère Mère Teresa : elle appelle une expérience : « tant que vous ne savez pas tout au fond de vous », et l’intérêt de ce recueil de ses lettres qui retracent son itinéraire spirituel est de nous faire toucher ou ressentir quelque peu ce qu’elle-même en comprenait et en vivait. C’est à travers ce qu’elle a vécu à cause, et de, cette soif de Jésus que l’on peut entrevoir quelque chose de sa profondeur.

Tout d’abord il faut dire que la spiritualité de Mère Teresa repose sur sa méditation de la passion du Seigneur, et le thème de la soif sur la croix en résume pour elle la douleur et la déréliction. Celle-ci est mentionnée dans l’évangile de Jean (19,28) dans une perspective d’accomplissement des Ecritures :

« Après quoi, sachant que désormais tout était achevé pour que l’Ecriture fût parfaitement accomplie, Jésus dit : « J’ai soif. » Un vase était là, rempli de vinaigre. On mit autour d’une branche d’hysope une éponge imbibée de vinaigre et on l’approcha de sa bouche. Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit : « C’est achevé » et, inclinant la tête, il remit l’esprit ».

Nous sommes ainsi renvoyés aux Ps 22,16 et 69,22 qu’il vaut la peine de citer:

« L’insulte m’a brisé le cœur, jusqu’à défaillir. J’espérais la compassion, mais en vain, des consolateurs, et je n’en ai pas trouvé. Pour nourriture ils m’ont donné du poison, dans ma soif ils m’abreuvaient de vinaigre. »

Pensons aussi aux versets d’ouverture du Ps 42 :

« Comme languit une biche après les eaux vives, ainsi languit mon âme vers toi, mon Dieu. Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant; quand irai-je et verrai-je la face de Dieu ? Mes larmes, c’est là mon pain, le jour, la nuit, moi qui tout le jour entends dire : Où est-il, ton Dieu ? »

Et ces psaumes sont eux-mêmes à situer dans le cadre de prière des « Chants du serviteur » chez Isaie. Donc quand les évangélistes mentionnent la soif de Jésus, celle-ci est lourde de la thématique de l’attente messianique exprimée chez les prophètes de l’AT, et de l’expérience palestinienne commune liée à l’eau, son manque, son essence vitale et son symbolisme divin. Voir par ex. Jér 2,13 :

« Car mon peuple a commis deux crimes : Ils m’ont abandonné, moi la source d’eau vive, pour se creuser des citernes, citernes lézardées qui ne tiennent pas l’eau. »

En rapport avec Jn 19,28 on peut aussi penser aux mots dits lors de l’arrestation en 18,11 :

« Jésus dit à Pierre: « Rentre le glaive dans le fourreau. La coupe que m’a donnée le Père, ne la boirai-je pas ? » »

Non que la soif de Jésus en croix puisse être comprise comme un désir contre-nature de la passion pour elle-même, mais comme volonté d’aller jusqu’au bout dans l’amour pour son Père. Cf. Mt 26,39.42 et par. :

« Etant allé un peu plus loin, il tomba face contre terre en faisant cette prière : « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux. »

Cette coupe (pothrion) sert à la fois chez Jn et les synoptiques comme métaphore de la Passion et symbole de l’Alliance et du Salut au dernier repas (Mat 26,27-28 et par). Or nous voyons qu’elle est invoquée par mère Teresa dans son exégèse eucharistique du rôle des coopérateurs souffrants de sa Congrégation (les « Alter ego ») :

« Le but de notre congrégation est d’apaiser la soif d’amour des âmes de Jésus sur la croix en travaillant au salut et à la sanctification des pauvres des bidonvilles. Qui pourrait faire cela mieux que vous et les autres qui souffrent comme vous ? Votre souffrance et vos prières seront le calice dans lequel nous autres membres actifs déverserons l’amour des âmes que nous rassemblons. Vous êtes donc tout aussi importants et indispensables pour l’accomplissement de notre objectif. Pour apaiser sa soif nous devons avoir un calice, et vous et les autres hommes, femmes, enfants, vieux ou jeunes, pauvres ou riches, vous êtes tous les bienvenus pour devenir ce calice ».  (p. 220, Janvier 1953)

Plus loin, on note une formulation légèrement différente de la même intuition :

« Nous portons dans nos corps et dans nos âmes l’amour d’un Dieu infini et assoiffé. Et nous, vous et moi et toutes nos chères sœurs et nos alter ego apaiserons cette soif brûlante – vous par vos souffrances indicibles, nous par notre dur labeur. » (p. 231) « Nous missionnaires de la charité, comme nous devons être reconnaissants, vous de souffrir, et nous de travailler – Nous complétons les uns dans les autres ce qui manque au Christ. (…) Votre vie de sacrifice est le calice ou plutôt nos vœux sont le calice et vos souffrances et notre travail sont le vin – l’hostie immaculée. Ensemble nous levons le même calice et ainsi avec les anges en adoration nous apaisons Sa brûlante Soif des âmes. » (p. 236, mars 1955)

La théologie qui sous-tend ces exhortations prend appui sur les gestes et les objets sacramentels : il faut la patène et le calice pour porter le pain et le vin devenus corps et sang du Christ. De la même façon, enseigne Mère Teresa, les souffrances, les prières et le travail missionnaire permettront de recueillir l’amour des âmes afin d’en désaltérer le Dieu assoiffé. De la même manière que Dieu sauve en se faisant homme et chair de l’homme, de la même manière il faut inventer les moyens efficaces que sont souffrances, prière et travail pour pouvoir permettre le salut des âmes, et ainsi de quelque manière coopérer à (ou en tout cas permettre) l’action salvatrice de Dieu. La référence à Col 1,24 :

« En ce moment je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous, et je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est l’Eglise »,

Mère Teresa la reformule pour souligner comment elle pense et vit cette action de participation salutaire : « Nous complétons les uns dans les autres ce qui manque au Christ. » C’est le mystère de la communion des saints, rendu actif par l’Eglise souffrante, orante et œuvrante. Dans la version de mars 1955, la conception du calice désaltérant la soif d’amour de Jésus s’articule à partir de la sanctification rendue possible par les vœux religieux, alors que le contenu du calice devient l’offrande même des membres de l’Eglise à son Sauveur : « vos souffrances et notre travail sont le vin – l’hostie immaculée ». Il faut sans doute comprendre cette formulation osée en la replaçant dans le contexte familier de Mère Teresa où toute manifestation d’amour, tout sacrifice prenant sa source dans l’unique Amour, ils sont eux-mêmes sacrifice et offrande d’action de grâce. Les Missionnaires de la Charité, leurs coopérateurs souffrants, et les Anges au ciel forment un Corps mystique que mère Teresa identifie sans problème à l’hostie immaculée.

Cette dimension eucharistique joue aussi dans son enseignement missionnaire, spécialement celui dirigé vers les prêtres, ici le père Van der Peet :

« Vous devez permettre à Jésus de vous transformer en pain pour être mangé par ceux avec qui vous serez en contact. Laissez les gens vous dévorer – par la parole et la présence vous proclamez Jésus (…) Même Dieu ne pouvait pas offrir de plus grand amour qu’en se donnant lui-même comme pain de vie – pour être rompu, pour être mangé afin que vous et moi puissions manger et vivre – nous puissions manger et satisfaire ainsi notre faim d’amour.  Et pourtant il ne semblait pas satisfait car lui aussi avait faim d’amour – Il s’est donc fait l’Affamé, l’Assoiffé, le Nu, le Sans-logis, et n’a cessé d’appeler : j’avais faim, j’étais nu, j’étais sans logis. C’est à moi que vous l’avez fait – Le pain de vie et l’affamé ». (p. 411-12) 

Mère Teresa articule ici très clairement son intuition fondatrice, l’appel suscité par la soif de Jésus la croix, et la particularité de cet appel en faveur des pauvres : Mat 25,35-40 lui donne l’occasion de structurer le lien entre les deux aspects de sa vocation[3], et c’est l’eucharistie qui la fait naturellement associer la soif et la faim, le calice et l’hostie.

Que devient dans cette perspective le thème de la soif de Dieu ? Un Dieu « assoiffé » d’amour, qu’entendre par là ? Naturellement, Mère Teresa part de son propre désir de Dieu, et du sentiment déchirant qui l’étreint devant la contemplation de Jésus en croix :

« Je brûle de l’aimer avec chaque goutte de Dieu en moi (…) Pour ma méditation je me sers de la Passion de Jésus – j’ai bien peur de ne pas méditer – je regarde seulement Jésus qui souffre – et je ne cesse de répéter – « que j’aie une part de Ses tourments ! » (p. 297)

La soif « brûlante » de Jésus devient besoin « brûlant » d’amour car le croyant qui l’aime n’a de cesse de le désaltérer en lui prouvant son amour et que ce dont il manque, il va le lui procurer. Plus il y aura d’amour (et ceci veut dire aussi, plus le nombre d’âmes aimantes augmentera), plus la soif pourra être apaisée, mais comme celle-ci est infinie, elle ne peut être diminuée, et la seule issue est alors la participation continue de l’aimant aux souffrances de l’aimé : là au moins il peut y avoir identification, ou en tout cas parallélisme puisque « Notre but est d’étancher cette soif infinie d’un Dieu fait homme ». Du fait de l’incarnation, le Dieu infini a souffert au niveau de notre finitude humaine. Mère Teresa écrit cependant « Son amour, Sa soif sont infinis ». Mais en droit le désir d’amour en l’homme est aussi infini, ou du moins il ne se satisfait que de l’absolu, de l’infini de Dieu. L’Imitatio Christi passe donc par l’identification à la Passion, et c’est ce qui arriva à Mère Teresa.

« L’agonie de la désolation est si grande et en même temps le désir ardent de l’absent si profond que la seule prière que je puisse encore dire est : Sacré cœur de Jésus j’ai confiance en vous – j’apaiserai votre soif des âmes ». (p. 244)

Dans les terribles descriptions que fait Mère Teresa de ses « ténèbres », on se rend compte que tous les éléments négatifs : la solitude, la séparation, la souffrance, la froideur, l’absence de foi, etc. sont la face sombre d’un désir, d’un manque, d’une absence, bref d’une soif de Dieu : ils caractérisent l’état de la créature privée de Dieu, qui l’a connue présente et aimante et donc, sait ce que Dieu donne (cf. Jn 4,10 : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : « Donne-moi à boire », c’est toi qui l’aurais prié, et il t’aurait donné de l’eau vive »), mais à présent se trouve dans l’état de privation et d’obscurité par rapport à cette source. Très logiquement Mère Teresa décrit cette absence de Dieu en termes de soif, sa soif à elle cette fois :

«  Voyez ce que fait notre Seigneur – Il se déverse sur la petite Congrégation – et pourtant Il ôte à mon âme la moindre goutte de consolation. » (p. 368)

« Durant cette année j’ai eu de multiples occasions d’apaiser la Soif d’amour de Jésus – Sa soif des âmes. Cela a été une année remplie de la Passion du Christ. – Je ne sais pas quelle est la plus grande soif, la Sienne ou la mienne de Lui. » (p. 432)

Le désir brûlant (elle dit aussi « terrible », p. 358) qui caractérisait la soif divine du Dieu assoiffé est utilisé pour décrire sa propre douloureuse situation intime :

« Quant à moi – que vous dire ? Je n’ai rien puisque je ne l’ai pas – Lui que mon cœur et mon âme brûlent de posséder. » (p. 364)

« Vous voyez, Père, la contradiction dans ma vie. Je désire Dieu profondément – je veux l’aimer – l’aimer beaucoup – ne vivre que pour l’amour de Lui – aimer seulement – et pourtant il n’y a que de la souffrance – un désir brûlant, et pas d’amour. » (p. 310)

L’interprétation des commentateurs des témoignages de Mère Teresa selon laquelle ses ténèbres sont une participation à la Passion du Christ (voir p. ex p. 359) trouve donc un fondement lorsqu’on prête attention à la similitude des expériences décrites.

Un autre élément caractérise la souffrance de la sainte : le vide qu’elle ressent, et il est intéressant de voir que là encore elle le place dans le même cadre d’expérience spirituelle que celui qui lui sert pour évoquer la soif du Christ.

« Pardonnez-moi de vous avoir demandé de venir et de ne vous avoir rien dit. – Cela vous montre combien mon âme est terriblement vide (…) Priez pour moi afin que dans ces ténèbres je n’allume pas ma propre lumière – ni que je ne remplisse ce vide de moi-même. – De toute ma volonté je ne veux que Jésus. » (p. 375)

Et elle explique :

« Sans Lui je ne peux rien faire. Mais même Dieu ne pourrait rien pour quelqu’un qui est déjà plein. Vous devez être totalement vide pour le laisser entrer et faire Sa volonté. » (p. 379)

Avec un sens presque scientifique de sa condition spirituelle, elle écrit :

«  Il est tout pour moi – et moi – Sa toute petite – si démunie – si vide – si petite. Je suis si petite que toutes ces choses que les gens déversent sur moi – ne peuvent pénétrer en moi. » (p. 395)

Elle parle ici des honneurs et louanges qui auraient pu lui faire attribuer à son mérite personnel les succès qui marquent son Œuvre, et vis-à-vis desquels elle déclare se sentir imperméable. Mais ce faisant, elle utilise ce vocabulaire du vide et de la sécheresse qui lui sont si habituels pour décrire le phénomène de la soif. La soif dessèche, et au-delà d’un certain stade, étanchéifie les voies par où une eau bienfaisante pourrait couler pour l’assouvir et l’apaiser. Ceci est cohérent avec l’infini de cette soif : ni celle du Christ, ni la sienne ne se peuvent étancher, et puisqu’elles ne sont pas assouvies, elles demeurent brûlantes et douloureuses malgré l’amour et les sacrifices qui seraient destinées à l’assouvir. L’image du vide correspond bien à celle d’une absence et d’un désir, et l’on pourrait presque parler d’une kénose (au moins en participation), puisque Mère Teresa revit l’abaissement et l’abandon de Dieu qui furent celles du Fils sur la croix vis-à-vis de son Père. Par conséquent, malgré la réalité objectivement négative de l’Imitatio Christi qui se joua dans ces expériences de soif, de vide et d’obscurité, elles se fondent sur une théologie trinitaire, qu’elles contribuent à placer au niveau de l’humain pris dans sa relation avec Dieu. Elle écrit d’ailleurs que son expérience mystique constitue un enseignement positif pour l’Eglise :

« Après avoir lu la lettre du Saint-Père sur « J’ai soif », j’ai été tellement frappée – je ne peux pas vous dire ce que j’ai ressenti. Sa lettre m’a plus que jamais fait prendre conscience de la beauté de notre vocation. Comme il est grand l’amour de Dieu pour nous, puisqu’il a choisi notre Congrégation pour apaiser cette soif de Jésus, soif d’amour et des âmes – nous donnant notre place particulière dans l’Eglise. En même temps nous rappelons au monde sa soif, une chose qui était oubliée. J’ai écrit au Saint-Père pour le remercier. La lettre du Saint-Père est un signe pour notre congrégation tout entière – d’approfondir ce qu’est cette grande soif de Jésus pour chacun de nous. » (p. 461)

Le signe de la positivité de ce qui jouait dans les épreuves de Mère Teresa est que cette soif – transposons : son épreuve de déréliction – ne fut pas destructrice. Malgré la violence de ce qui s’abattit sur elle, il lui fut permis de savoir que c’était là l’œuvre de Dieu ; elle passe son temps à le dire, à affirmer qu’elle « accepte tout ce qu’il donne et je donne tout ce qu’il prend » (p. 349), et cela dans une condition désolante de non-foi, de non-amour des plus éprouvantes.

Il reste un dernier aspect de ce thème de la soif du Christ à ajouter : en 1987, un prêtre, seul dans l’oratoire de sa maison générale à Rome, et qui n’avait jamais eu de contact avec Mère Teresa, entend une voix intérieure lui parler par trois fois : « Dis à Mère Teresa : j’ai soif ». La Voix qui s’était fait entendre en 1946 à la religieuse, mais qui depuis, s’était tue, se fait à nouveau entendre depuis Rome. L’auteur du livre, Brian Kolodiejchuk, n’insiste pas beaucoup. S’agissant de cette voix, il écrit : « Son message était clair : Il avait toujours soif et cherchait quelqu’un pour Le consoler. Et elle brûlait toujours d’être « ce quelqu’un » (p. 451-52) Cependant, comment accepter ce constat peu audacieux, après 450 pages de récit et surtout au vu de l’ensemble du parcours spirituel de la sainte ? Il ne s’agit sans doute pas de prétendre interpréter précisément les paroles entendues par ce prêtre en 1987, mais on peut essayer de le situer dans l’évolution du parcours de foi de Mère Teresa.

Nous avons dit que la compréhension par Mère Teresa de cette soif divine était celle d’un infini ; on peut donc sans doute écrire : « Il avait toujours soif, et elle brûlait toujours d’être « ce quelqu’un » [qui apaiserait cette soif]. De fait, les réalisations missionnaires étonnantes dues à la réponse de Mère Teresa à l’appel de Dieu, et de ses sœurs et coopérateurs de par le monde depuis plus de quarante ans (en 1987) n’étaient certes pas encore suffisantes, si la soif de Dieu est considérée comme infinie. Mais on peut aussi se demander si la glose du père Kolodiejchuk n’est pas symptomatique d’un certain activisme, voire d’un certain dolorisme (que d’ailleurs Mère Teresa elle-même n’élude pas toujours), que cependant l’enseignement de sa « voie négative » doit minimiser au profit d’un accent autrement plus résurrectionnel et eschatologique. Ce « Dis à Mère Teresa : j’ai soif » de 1987 ne peut pas, me semble-t-il, s’entendre de la même manière que ce qu’elle a entendu dans l’appel de 1946. Car entre les deux, il y a eu les ténèbres, la dépossession, l’abandon total de la « toute petite » entre les bras de son Dieu. Il y a eu tout l’approfondissement du sens de ce cri, perçu puis lentement mis en œuvre dans la mission, médité à travers les réalisations, les confirmations et les interrogations de la sainte. Ce « J’ai soif » a accompagné les 40 ans de la marche quotidienne mais aussi la nuit mystique. Cette voix entendue à Rome, et que le Seigneur destine à son amie qui l’a suivi au fil de son labeur terrestre et jusque dans sa Passion résonne donc comme celle de l’homme au bord de la mer de Galilée, qui demanda à ses amis « Avez-vous ici quelque chose à manger ? » (Luc 24, 41). Et cette voix leur avait dit : me voici, je suis avec vous, je suis comme vous, de la même humanité, vous êtes les amis que je n’ai jamais cessé d’aimer, et que je ne cesserai jamais d’aimer. Cette voix s’adresse à celle qui comme lui, a tout donné et le retrouve au-delà des ombres. Dorénavant, comme Mère Teresa n’a cessé de le comprendre, il existe une autre manière de dire « je t’aime » : J’ai soif.

Yves MILLOU

[1]Ecrits Intimes de la « Sainte de Calcutta », textes édités et commentés par Brian Kolodiejchuk, M.C., Livre de Poche, 2011

[2] MC : Missionnaire de la Charité. Les MC forment une congrégation religieuse catholique fondée à Calcutta le 7 octobre 1950 par mère Teresa. Outre les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, les MC prononcent un quatrième vœu : celui de se vouer au service des plus pauvres d’entre les pauvres, de ceux qui ne peuvent les dédommager de leur peine, dont on n’attend rien en retour. (source Wikipedia).

[3] Elle écrira ainsi : «  La situation physique de mes pauvres abandonnés dans les rues, indésirables, mal aimés, délaissés – est l’image fidèle de ma propre vie spirituelle et de mon amour pour Jésus », Extrait d’une lettre à son directeur spirituel le père Neumer (http://fr.wikipedia.org/wiki/Mere_Teresa)

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