Le martyre aux premiers siècles de l’Église

martyr-on-a-circus-ring-1869Le martyre, qu’on avait un peu oublié, du moins en Occident, est revenu, hélas ! au cœur de l’actualité. Les chrétiens persécutés aujourd’hui sont plus nombreux dans le monde qu’ils ne l’ont jamais été dans toute l’histoire de l’Église et l’assassinat du père Hamel a montré qu’on pouvait périr martyrisé aujourd’hui dans notre pays. D’un autre côté les terroristes islamiques recherchent, en sacrifiant leur propre vie dans les attentats qu’ils commettent, une mort en martyrs, qui, croient-ils, leur assurera le transfert direct en paradis !

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Dans ces conditions, il n’est peut-être pas inutile d’évoquer le martyre chrétien dans sa réalité et sa spiritualité aux origines de l’Église. En effet les chrétiens ont été affrontés à la persécution durant plusieurs siècles, de 64, date à laquelle ils sont accusés par Néron d’avoir provoqué l’incendie de Rome, jusqu’en 313, où ce qu’on appelle couramment, bien que de manière sans doute erronée, l’Édit de Milan établit définitivement la paix de l’Église. Ces persécutions sont limitées dans le temps et l’espace :  on ne persécute pas tout le temps ni partout,  elles ne s’étendent à tout l’Empire qu’à partir du 3ème siècle, à une époque où de nombreux empereurs, effrayés par la menace que font peser les barbares sur l’existence même de l’Empire, pensent qu’il faut retourner aux anciennes traditions religieuses et honorer les dieux du paganisme qui ont fait la grandeur de Rome.

Si les chrétiens sont ainsi persécutés c’est qu’ils sont l’objet, dès qu’ils commencent à se  distinguer des juifs au cours du 1er siècle, d’une hostilité populaire importante. On ne comprend pas leur obstination à refuser de sacrifier aux dieux de l’Empire : c’est même aux yeux des païens une sorte de trahison, d’atteinte à la sûreté de l’État. Sur eux pèse l’accusation qui avait déjà été portée contre les juifs : celle de misanthropie, la haine du genre humain, l’exact opposé de la philanthropie qui définit l’humanisme antique. Des rumeurs également circulent : ces gens qui s’appellent entre eux frères et sœurs, ne pratiquent-ils pas l’inceste ? On prétend même, par une incompréhension totale de ce qu’est l’eucharistie, qu’ils se réunissent pour des repas sanglants où ils dévorent les nouveau-nés qu’ils viennent de sacrifier!

A travers les nombreux témoignages qui nous ont été conservés, depuis les procès-verbaux d’audiences devant le tribunal où les martyrs ont comparu jusqu’aux récits faits par des témoins oculaires, le plus souvent pour l’édification des croyants, avec le risque d’enjolivement, on peut dégager une véritable spiritualité du martyre.

Ceux qui vont être martyrisés ne manifestent aucune peur de la mort. C’est qu’ils ont la conviction que celui qui reste fidèle jusqu’à la mort recevra sa récompense auprès de Dieu : « Attentifs à la grâce du Christ, ils méprisaient les tortures de ce monde, et en une heure, ils achetaient la vie éternelle », lit-on dans Le Martyre de Polycarpe[1], évêque de Smyrne mort martyr le 23 février 167.  C’est là un point commun avec les martyrs juifs de l’Ancien Testament : « Nos frères, après avoir enduré maintenant une douleur passagère en vue d’une vie intarissable, sont tombés pour l’alliance de Dieu, tandis que toi, par le jugement de Dieu, tu porteras le juste châtiment de ton orgueil[2]. », proclame, à la face du roi Antiochus Épiphane, le dernier des sept frères martyrisés, au chapitre 7 du Deuxième livre des Macchabées. C’est que le martyre a valeur expiatoire et on ne va pas tarder à parler de « baptême de sang ». Tertullien, à la fin de son Apologétique, écrit : « Qui s’est joint à nous sans aspirer à souffrir pour acheter la plénitude de la grâce divine, pour obtenir de Dieu un pardon complet au prix de son sang[3] ? »

Ainsi passe-t-on de la fermeté nécessaire devant la persécution à une véritable aspiration au martyre, qui ne laisse pas d’être quelque peu inquiétante. C’est sans doute Ignace d’Antioche qui exprime le mieux cette soif du martyre. On se souvient qu’arrêté à Antioche[4], il est emmené sous escorte jusqu’à Rome où il doit être livré aux bêtes. Au cours du voyage, il écrit des lettres aux Églises dont il a reçu des délégations. A l’Église de Rome, qu’il ne connaît pas encore, il adresse cette demande: « Je vous en supplie, n’ayez pas pour moi une bienveillance inopportune. Laissez-moi être la pâture des bêtes, par lesquelles il me sera possible de trouver Dieu. Je suis le froment de Dieu, je suis moulu par la dent des bêtes, pour être trouvé un pur pain du Christ[5] . » Voilà qui peut sembler tout à fait effrayant et dénoter le fanatisme le plus extrême. Cependant la comparaison du corps brisé sous la dent des bêtes et du blé moulu pour en faire de la farine permet d’éclairer la vraie motivation d’Ignace et de ses semblables. Nulle attirance malsaine pour la mort, aucun nihilisme, bien au contraire : c’est l’imitation du Christ qui motive le martyr. Comme le Christ, le martyr est prêt à livrer sa vie dans une sorte de sacrifice eucharistique qu’évoque ici très clairement l’image du pain. 

Voici, dans le même sens, la prière que prononce Polycarpe au moment d’être supplicié : « Je te bénis pour m’avoir jugé digne de ce jour et de cette heure, de prendre part au nombre de tes martyrs, au calice de ton Christ, pour la résurrection de l’âme et du corps, dans l’incorruptibilité de l’Esprit- Saint[6]. » Et son corps, entouré par le feu du bûcher, est « comme un pain qui cuit ». Aussi les récits de ces supplices mettent-ils l’accent sur la ressemblance du martyre et de la passion du Christ. C’est déjà remarquable dans le récit du martyre d’Étienne, tel que le fournissent les Actes des Apôtres. A l’imitation du Christ en croix, il meurt en prononçant ces paroles : « Seigneur Jésus reçois mon esprit » et « Seigneur ne leur compte pas ce péché[7]. » Polycarpe quant à lui est arrêté, comme un bandit, un vendredi. Alors qu’il aurait pu s’échapper, il se soumet en disant : « Que la volonté de Dieu soit faite. » C’est qu’en réalité c’est le Christ qui souffre et triomphe en ses martyrs. A propos du vieil évêque Pothin, les actes des martyrs de Lyon[8] précisent : « Son corps s’en allait de vieillesse, mais il gardait son âme en lui afin que par elle le Christ triomphât[9]. »

Quelque violent que soit le désir de subir le martyre et d’imiter ainsi le Christ jusque dans la mort, l’enseignement de l’Église est constant : s’il ne faut pas fuir le martyre s’il se présente, il ne faut pas non plus le rechercher. Significativement, à la fermeté de Polycarpe et de ses compagnons, s’oppose le fléchissement d’un seul, « pris de peur à la vue des bêtes », qui est précisément celui qui s’était présenté spontanément aux autorités et en avait entraîné d’autres à agir de même. Thomas d’Aquin écrit très clairement : « Il n’est pas louable de rechercher le martyre, car cela paraît plutôt présomptueux et périlleux[10]. »

Le martyr, c’est la signification du mot en grec, est un témoin du Christ et de la foi chrétienne. Le supplice du martyr réactualise le supplice du Christ sur la croix et sa victoire paradoxale sur le mal et la mort. On comprend que, très tôt, se soit développé tout un culte des martyrs. On vénère leur souvenir et on prend soin de recueillir des témoignages sur leur supplice. On se rassemble autour de leur tombe le jour de leur mort, qui est comme une nouvelle naissance, leur naissance à la vie éternelle. On invoque leur assistance. Ce culte s’amplifie après Constantin : on construit des édifices (martyria) sur leurs tombes ; on se fait ensevelir à proximité de leurs tombeaux,  ad sanctos ; on commence à vénérer leurs reliques : « Celui qui touche les os du martyr participe à la sainteté et à la grâce qui y réside[11] », dit Basile de Césarée.

Mais, contrairement aux héros païens divinisés, « Pour nous, précise saint Augustin dans la Cité de Dieu[12], les martyrs ne sont pas des dieux, car nous savons qu’il n’y a qu’un seul et même Dieu pour nous et pour les martyrs (…) Nous construisons à nos martyrs des monuments comme à des hommes morts, dont l’âme vit auprès de Dieu et là, nous avons élevé des autels pour sacrifier non aux martyrs mais au seul Dieu, celui des martyrs et le nôtre. A ce sacrifice, ils sont nommés à leur place et à leur rang, comme des hommes de Dieu qui ont vaincu le monde en confessant son nom, et sans être invoqués par le prêtre dans son sacrifice. C’est à Dieu en effet et non à eux qu’il sacrifie, bien qu’il le fasse en leur mémoire, car il est le prêtre de Dieu et non le leur. Et le sacrifice est en lui-même le corps du Christ, qui ne leur est pas offert à eux, car ils sont eux-mêmes ce corps. » Quant à la permanence du martyre tout au long de l’histoire de l’Église et jusqu’à nos jours, Karl Rahner, la justifie en ces termes : « Il faut que la crucifixion de l’Église soit sans cesse rendue visible jusqu’à la fin. Et le moyen le plus clair de se montrer ainsi jusqu’à la fin lui est offert par le martyre[13]. »

Jean-Louis GOURDAIN

[1]Martyre de Polycarpe II, 3, traduction de P.-Th. Camelot, SC n° 10 bis

[2]2 M 7, 36 (TOB)

[3]Apologétique, L, 12, trad JP Waltzing, CUF. Cet ouvrage a été écrit en 197 lors d’une persécution qui sévissait à Carthage.

[4] A la fin du règne de Trajan, au début du 2ème siècle.

[5]Lettre aux Romains, IV, 1, traduction de P.-Th. Camelot, SC n°10 bis

[6]Martyre de Polycarpe XIV, 2, SC 10bis

[7]Ac 7, 59-60

[8] Exécutés en 177

[9]Texte cité par Willy Rordorf, article « Martyre » du Dictionnaire de spiritualité.

[10]Somme théologique, secunda secundae pars, question 124

[11]Sermon sur le ps 115, 4.

[12]XXII, 10, « Bibliothèque de la Pléiade », édition publiée sous la direction de Lucien Jerphagnon,

[13]Zur Theologie des Todes, 1958

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