L’évêque et le territoire, Florian Mazel

Florian Mazel – L’Evêque et le territoire : l’invention médiévale de l’espace (Ve-XIIIe siècle) collection L’univers historique – Editions du Seuil 2016- 541 pagesleveque-et-le-territoire

Réviser la position traditionnelle de la géographie historique qui faisait dériver les diocèses médiévaux des circonscriptions de la cité antique, tel est le propos et la nouveauté de ce livre. En effet les historiens du 19e  surestimaient sur ce point l’importance des normes juridiques romaines ou des canons ecclésiastiques, en privilégiant certaines sources ; et l’auteur note aussi que l’Ecole des Annales n’avait pas travaillé cette question.

Nous avons aujourd’hui une meilleure conception de l’espace, comme assemblage discontinue de pôles différenciés. Dans le haut Moyen Age l’espace fut surtout « structuré par la concentration du sacré en des objets et des lieux singuliers, autels, reliques des saints, puis autels et sites funéraires, avant que n’apparaissent des territoires sacrés » d’un genre nouveau, par les monastères, puis par les seigneuries, communautés, enfin l’Etat. L’auteur définit alors le territoire en ces termes : une communauté territoriale qui possède les éléments d’un Etat – avec un pouvoir centralisé – et qui dispose d’une fiscalité et d’une monnaie.

L’auteur précise ensuite ses sources et son champ d’exploration. A côté des sources attendues, conciles, traités juridiques, il étudie les hagiographies, Vies, Miracles, les « histoires » comme les Gestes d’évêques ou chroniques, sans oublier les sources diplomatiques (chartes, cartulaires) et enfin fiscales (comptes de redevances épiscopales ou canoniales). Il visite deux terrains de « chasse » privilégiés, bien documentés, l’Anjou-Maine, autour des villes d’Angers et du Mans, Rouen parfois, puis la Provence avec des excursions vers les autres pays d’Europe « de l’ouest », la France encore, mais aussi Italie, Allemagne, Angleterre, Espagne…

L’auteur développe sa démonstration en cinq chapitres, dont les trois premiers tuilent sur des périodes analogues, mais sous des angles différents utiles à son propos.

L’évêché-Cité : Ve –Xe siècle

Ce chapitre-préambule « traite du rapport privilégié entre l’évêque et la ville, la Cité, en ce sens un legs de Rome ». L’évangélisation s’est faite autour de ces villes, et l’évêque y occupe une position stable. D’ailleurs la Cité est vue comme une « ville sainte » ; l’évêque s’y fait bâtisseur de sanctuaires, de communautés ; au Mans, il construit même un aqueduc ; il ordonne des processions, il rassemble des reliques (cf. à Rouen St Victrice et le « De laude sanctorum »), qui protègent la cité et font des miracles ; il est le pôle, il veille, surveille, pilote, protège le troupeau, et son pouvoir s’appuie sur l’ordination des prêtres et les sacrements. Il est souvent le véritable prince quand fait défaut le pouvoir civil par ex. au temps des invasions barbares. Des concurrences apparaissent aussi avec les rois et princes, qui peuvent se résoudre quand des familles comme les ducs de Normandie réunissent la couronne et la mitre dans une même famille.

Au-delà de la Cité : Ve- XIe siècle.

Ce deuxième chapitre aborde les facteurs possibles de l’extension territoriale, la parochia de l’évêque. En cercles concentriques, avec comme exemple bien développé, Le Mans : d’abord la Civitas au sens romain, avec son église-mère « cœur liturgique et symbolique de l’évêché », puis les « faubourgs de la cité », et au-delà les domaines bourgs et hameaux du pays manceau. Le vrai pouvoir de l’évêque n’est pas d’abord fait d’espace délimité, on pourrait dire qu’il est fonction du lien à sa personne, par sa capacité à créer, à contrôler un ensemble d’églises, à maintenir un lien avec des lieux privilégiés, sanctuaires, monastères, avec les églises qu’il a consacrées et les prêtres qu’il a ordonnés, et qui sont invités chaque année à venir au centre y chercher les saint-chrême pour les baptêmes. Les évêques « sortent » et convoquent à des rites comme les Rogations, ils font des visites aux églises pour ordonner et confirmer, ils font des synodes, des tenues d’assemblées (souvent en présence de seigneurs laïcs) qui manifestent « au large » leur véritable influence. A Auxerre, on a des chiffres sur les effectifs et les personnels de ces réunions. A Clermont, l’éloignement dû au relief conduit l’évêque à créer trois assemblées annuelles qui permettent synodes, ordinations, également tribunal et justice pour régler les conflits, mais où les prêtres ruraux sont moins présents. Au Mans, nous avons des inventaires, en 863 une liste d’églises compte 89 églises avec ce que chacune doit à la cathédrale, en cire, huile et numéraire. Mais dans l’ensemble, « l’emprise de l’évêque sur sa parochia  restait fragile, mouvante et incertaine ».

La « paroisse » de l’évêque : un espace plastique (Ve-XIe siècle)

Ici l’auteur cherche à préciser sa thèse de la non-adéquation entre l’héritage des frontières issues de Rome et le domaine d’influence de l’évêque au moins en ce premier Moyen Age. Il montre la fragilité des cartes historiques, issues du 19e en particulier (Longnon, Jullian) qui affirmaient cette continuité et il s’appuie sur deux points : la dîme et la question des confins. La dîme prélevée auprès de tous les baptisés sur les fruits de la terre et de l’élevage devait être versée dans l’église du lieu et au bénéfice de celle-ci. Lorsque, sous les Carolingiens on affirme qu’elle doit être « levée selon l’ordre et le conseil de l’évêque dans la paroisse (entendons : la zone d’influence de  l’évêque) duquel elle se trouvait », cela ne signifie pas que le profit ou une quote-part en revienne à l’évêque. S’il s’agit maintenant d’influence territoriale, elle est extrêmement mouvante, elle peut se limiter à la périphérie urbaine ; elle est constamment dépendante  de l’emprise du pouvoir « laïc-civil » des rois et des seigneurs ; elle est bornée par les domaines des monastères, ou même par la concurrence d’un évêque voisin  qui y tient des églises. C’est dans ce chapitre que Florian Mazel brasse une riche matière documentaire et étudie de nombreux cas de « frontières » diocésaines, dessine des « cartes » qui sont  à considérer plutôt comme des croquis de situation. La relation personnelle à l’évêque et l’échange des biens symboliques ou sacramentels reste prégnante. Et l’auteur conclut avec le Décret de Gratien, compilé dans les années 1150, qui d’une part distingue les diocèses aux frontières bien établies, mais n’en affirme pas moins que « le territoire ne fait pas le diocèse ».

La fabrique du diocèse : genèse d’un territoire (Xe-XIIIe siècle) 

Les délimitations du diocèse se précisent souvent lors de conflits ou d’interfaces (voir la compétition épiscopale autour du Mont St Michel) entre évêchés voisins, mais les empereurs germaniques, et de plus en plus le  pape de Rome, qui dès le Xe va « revendiquer l’entière gestion de la géographie ecclésiastique », assurera la nomination des évêques et leur investiture, affirmera haut et fort leur autorité sur les prêtres et lieux de culte, tous ces facteurs vont accélérer ce processus territorial. Théologiquement, on assiste aussi à la redéfinition de l’office épiscopal grâce à la distinction entre son pouvoir d’ordre (les sacrements) et le pouvoir de juridiction lié à la « cura animarum ». La clarification des limites territoriales s’accompagne d’une clarification terminologique : « il ressort (de divers sondages) que les termes episcopatus et diocesis s’imposent peu à peu pour désigner l’espace diocésain, entraînant l’effacement du terme jusque là dominant de parochia dont on sait qu’il finit au XIIIe siècle, par ne plus renvoyer qu’aux seules paroisses ». La volonté des évêques d’ancrer leur diocèse dans une glorieuse antiquité et d’attester par des écrits l’ancienne légitimité de leur siège a souvent conduit à une production « mémorielle » au moyen de vieux documents issus des « archives » et à la production de faux ou d’interpolations qui feront autorité pour de longs siècles.

L’Eglise institution territoriale (XIIe-début XIVe siècle)

C’est au tournant du XIIIe siècle que l’Eglise, l’évêque, le diocèse territorial deviennent l’institution par excellence de l’Occident chrétien : des cartes sont alors possibles. Plusieurs actions, délégations de pouvoirs, inventaires, documents administratifs, marquent le virage qui définira l’espace des diocèses pour les siècles à venir : la création d’archidiacres chargés de contrôler une partie du diocèse, les lieux et leurs personnels, desservants d’églises, de gérer aussi la collecte des redevances épiscopales ; la nomination d’archiprêtres et doyens, qui sont eux aussi « les yeux de l’évêque » (episcopos, i.e. veillant sur…) ; les visites de l’évêque sur son territoire, dont à Rouen, celles d’Eudes Rigaud entre 1248 et 1269, (moine franciscain et prédicateur rompu à la mobilité, il est vrai, mais il ne visitera ni le Caux ni la Bresle) ; tous ces processus vont achever alors un véritable maillage territorial et pérenniser l’influence de l’évêque. On assiste à tout un travail d’inventaire des églises, des redevances perçues, au travail des chancelleries dont les écrits repèrent et affirment la juridiction de l’évêque. L’auteur parle d’une « perception cohérente du territoire diocésain, …derrière les églises se profilent des paroisses de plus en plus territorialisées et des desservants de mieux en mieux contrôlés ». La construction d’un palais épiscopal, la construction ou rénovation de sa cathédrale donnant lieu à d’amples cérémonies religieuses, viennent aussi accroître le prestige de l’évêque. Enfin, mais ceci est bien connu, on assiste à l’affirmation d’une véritable monarchie pontificale sur toute la chrétienté occidentale, dont l’énoncé théorique se cristallise dans les Dictatus Papae sous Grégoire VII : le pontife romain peut nommer les évêques, reconfigurer les diocèses. Il commence à sortir au-delà des Alpes, ou y envoie des légats ; de plus en plus des visites ad limina conduisent évêques, abbés de monastères et clercs au siège de Pierre.

Le travail de Florian Mazel est impressionnant  par la richesse de la documentation dans le temps et l’espace, il a produit un travail très analytique et une synthèse fondés sur un large panel de situations et d’histoires locales qui souvent donnent à voir. Naturellement on y trouvera la liste des sources, une bibliographie, l’index des noms et des personnes, celui des noms de lieux, la liste des cartes et des figures.

Henri COUTURIER

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