L’évangile c’est pour aujourd’hui

L’Evangile, c’est pour aujourd’hui, Monique Baujard, entretien avec Dominique Quinio, Bayard, 2015.levangile-cest-pour-aujourdhui

Dominique Quinio souligne, dans la conclusion de ce livre, présenté en huit chapitres, l’intérêt qu’elle a trouvé dans ce long entretien avec Monique Baujard : « Femme, nommée à un poste de responsabilité dans l’univers catholique. » Et le lecteur, la lectrice, acquiescent à cette chance qui leur est donnée d’exercer leur curiosité à la suite de la journaliste et ancienne directrice du journal quotidien La Croix envers cette sorte d’exception : « Quelles circonstances ont poussé cette femme juriste, polyglotte, profondément européenne, dotée d’un esprit libre, à assumer une lourde mission au sein de la Conférence des évêques de France ? »

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On attend de la lecture de cet entretien de savoir quelles sont les leçons tirées de son expérience unique par cette laïque après deux mandats à la tête du service national Famille et société, soit six années de travail sur des dossiers très variés et des sujets qui ont agité la France entière, on s’en souvient ! Car certains restent brûlants : la tourmente du « mariage pour tous », l’élan du synode sur la famille, l’église du dialogue selon François, prêtres et laïcs ensemble… pour reprendre quelques titres de chapitres. Parmi les sujets du vaste domaine couvert par le service Famille et société on citera les aumôneries de prison, celles des hôpitaux, la pastorale des personnes handicapées, la pastorale du tourisme et des loisirs, les questions environnementales et les dossiers européens.

C’est parce que Monique Baujart travaillait déjà depuis dix ans pour la Conférence des évêques, à titre bénévole, forte de sa formation juridique et théologique, que sa disponibilité, et sans doute le manque de prêtres aussi, lui ont permis d’être la première femme nommée à la tête d’un service pastoral de la Conférence. « C’est peut-être plus un heureux hasard qu’une orientation délibérée. » (p. 13) Ce faisant, il faut probablement abdiquer sa liberté, suggère Dominique Quinio. Son interlocutrice répond finement qu’il lui semblait servir au mieux l’Evangile en étant au cœur de l’institution et servir les évêques, certes, mais en tant que serviteurs de l’Evangile. Le féminisme n’était pas sa motivation première, mais enfin…

C’est l’intérêt de lire ce livre que d’avoir aussi une petite information sur l’organisation et le travail du service Famille et Société, dans le premier chapitre. Le but de ce service est de préparer des dossiers experts sur des chantiers lancés par les évêques, de travailler les thèmes selon les lignes directrices qu’ils définissent, et au bout d’un certain nombre d’allers et retours des textes entre le service Famille et Société et le Conseil Famille et Société (formé de huit évêques, quatre laïques, un président, un secrétaire général et « la » chef du service) d’arriver à un consensus sur un texte élaboré, destiné à la publication. Au quotidien, Monique Baujart travaillait avec le président et tels ou tels évêques suivant plus particulièrement tel document ou tel secteur. Le problème des divergences existe. On comprend clairement s’il s’agit d’aboutir après débat à un texte acceptable par tous.

La journaliste ne manque pas d’aborder la question de la liberté de parole de la laïque en responsabilité, et la réponse est claire : « L’institution vous instille la peur de ne pas dire exactement ce qui devrait être dit » (p. 21) Il faut entendre « dire » ici au sens de « dire publiquement ». Monique Baujart souligne que tel n’est pas, selon elle, l’enseignement du pape François et regrette ce manque de confiance qu’elle a expérimenté. « Si notre religion devient si compliquée qu’un laïc bien formé et avec une bonne expérience de l’Eglise, ne peut plus prendre la parole sur une question religieuse sans crainte de se tromper, c’est qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. »(p. 22) Elle aspire à une Eglise en dialogue, une Eglise qui « se fait conversation », en référence à Ecclesiam suam 67. Ce thème sera repris au chapitre sept intitulé « L’Eglise du dialogue selon François ».

Par sa connaissance des Pays-Bas et de l’Allemagne, par ses origines familiales et son parcours personnel, Monique Baujart est bien placée pour apprécier les particularités de l’Eglise catholique en France, qui n’a pas eu à composer avec les Eglises protestantes mais fait face à un Etat fort et à une conception particulière de la laïcité. Elle a pu constater – ce n’est pas un scoop – la mauvaise image que beaucoup se font de l’Eglise catholique en France et pense, sans pouvoir l’influencer, que celle-ci peut mieux faire. Son optimisme persistant se nourrit des rencontres faites sur le terrain, dans les diocèses, « même si les troupes vieillissent » (p.27). Elle a une image saisissante pour rendre compte de son expérience : « Au cours de ces années, j’ai appris à connaître les coulisses de l’Eglise. C’est comme au théâtre, une fois que vous connaissez les coulisses, vous ne regardez plus le spectacle de la même façon » (p.28).

Les chapitres deux et trois, qui retracent l’itinéraire de vie de Monique Baujart et son témoignage de foi sont, comme tous les bilans sincères, très attachants et notamment la manière dont elle noue sa relation à Dieu à travers le néerlandais, sa langue maternelle, ainsi que l’importance qu’elle accorde à la beauté, beauté naturelle mais surtout artistique, comme entrée et cheminement dans la foi. L’humour n’est pas totalement absent, quand elle évoque les rencontres qui l’ont marquée spirituellement, dont cet évêque qui lui a donné des « cours de psychologie épiscopale ». Chacun aussi pourra suivre et prolonger les pages sur la transmission, à partir du constat que « croire et pratiquer une religion, cela est devenu un choix personnel » (p. 57).

Les chapitres du milieu du livre toutefois restent les plus importants de par les sujets abordés : le récit de l’affaire du mariage pour tous et l’évocation du synode de la famille, pour la méthode. Ce qui est intéressant, que l’on ait été ou que l’on soit un fidèle catholique impliqué ou pas, c’est d’entendre le point de vue de quelqu’un qui avait un double point de vue, sur la société et singulièrement les catholiques, et sur le service Famille et Société et les évêques, directement concernés depuis l’élection présidentielle de 2012. Monique Baujart revient sur l’élaboration et la parution prudentes de deux textes du Conseil Famille et Société : »Elargir le mariage aux personnes de même sexe ? Ouvrons le débat ! » (septembre 2012) et « Poursuivons le dialogue ! » (juin 2013), textes accessibles sur le site de la Conférence des évêques de France. Elle tente de s’expliquer l’ampleur des réactions en faisant des comparaisons avec d’autres pays européens. Elle condamne le fait que certains prêtres aient appelé à manifester non pas en dehors de l’office mais pendant celui-ci. Elle cite la phrase du deuxième texte, la plus sensible, comme un pas en avant :

« Tout en affirmant l’importance de l’altérité sexuelle et le fait que les partenaires homosexuels se différencient des couples hétérosexuels par l’impossibilité de procréer naturellement, nous pouvons estimer le désir d’un engagement à la fidélité d’une affection, d’un attachement sincère, du souci de l’autre et d’une solidarité qui dépasse la réduction de la relation homosexuelle à un simple engagement érotique. »

Elle note la difficulté aussi pour certains catholiques à accéder à la culture du dialogue en matière de religion, quand on préfère par éducation et par conviction, une autorité verticale. Il ressort que certains responsables d’Eglise ont bien une volonté de dialogue avec la société mais se heurtent à des incompréhensions.

Michèle Beauxis-Aussalet

Concernant le synode sur la famille, Monique Baujart en garde un souvenir au contraire lumineux :

« L’Eglise, par sa hiérarchie, se met à l’écoute du peuple de Dieu dans le monde entier, où se vivent des situations très différentes d’un continent à l’autre. Cette écoute devrait permettre de mieux articuler son discours avec la réalité des familles. (…) Un des fruits du synode : la naissance de petits groupes qui ont envie de continuer à réfléchir en Eglise. » (p. 91)

Concernant la position de l’Eglise sur la place des  divorcés-remariés et celle des personnes homosexuelles, Monique Baujart reprend les conclusions du synode avec leurs nuances, pas forcément à son compte, mais c’est la démarche synodale, la notion de dialogue qu’elle met principalement en valeur. Revenant sur Ecclesiam suam, qui en 1964 introduisait le mot de dialogue, et sur la rencontre du Christ avec les pèlerins d’Emmaüs, dans l’Evangile selon saint Luc (24, 13-35), elle conclut : « Ce récit est un concentré de pédagogie. Je crois profondément que c’est dans cette attitude d’écoute, d’attention à l’autre, de partage de vie, de dialogue, que la flamme du message évangélique se communique. »

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