La croyance dans la vie humaine

La croyance n’a pas bonne réputation dans le monde contemporain. On l’oppose volontiers à la connaissance, et, en particulier, à la connaissance scientifique, réputée seule fiable parce que seule rationnelle. La croyance serait ainsi un mode dégradé du savoir, une maîtresse d’erreur quand ce ne serait pas une source de fanatisme. Ainsi la croyance religieuse est-elle dévalorisée, considérée par beaucoup comme une forme d’obscurantisme devant s’effacer tôt ou tard (et le plus tôt serait le mieux !) devant les lumières de la raison.

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Cependant la lecture d’un texte d’Augustin peut nous aider à revaloriser la place de la croyance dans la vie humaine. Dans sa quête éperdue de Dieu, qui est indissolublement celle du sens de sa vie, Augustin a longtemps erré et il nous fait le récit de son parcours sinueux dans les huit premiers livres des Confessions, depuis la découverte éblouissante de la philosophie comme recherche de la sagesse à travers la lecture de l’Hortensius de Cicéron, l’année de ses 19 ans, en 373, jusqu’à l’illumination du jardin de Milan[1], en août 386 : il a alors  32 ans. Déçu par la lecture de la Bible, qu’il entreprend aussitôt après avoir lu l’Hortensius, il adhère au manichéisme et va demeurer une bonne dizaine d’années, de 373 à 384 environ, dans cette doctrine qui se prétend purement rationnelle et qui, enseignant qu’il y deux principes coéternels du bien et du mal, règle entièrement le problème du mal, qui tourmente tant le jeune Augustin comme il nous tourmente nous aussi. Toutefois Augustin ne tarde pas à être déçu par les manichéens. La rencontre d’un de leurs évêques, Faustus de Milev –  un personnage très réputé pour sa science –  en 383 à Carthage ne lui apporte pas les réponses qu’il attendait : il n’a trouvé qu’un beau parleur. Nommé professeur de rhétorique à Milan en 384 sur un poste très prestigieux, Augustin se met à l’écoute d’Ambroise, l’évêque du lieu,  dont les sermons, proposant une lecture spirituelle de la Bible, lèvent plusieurs difficultés qu’une lecture purement littérale ne lui permettait pas de résoudre (la polygamie et l’immoralité des patriarches en particulier ainsi que les anthropomorphismes pour parler de Dieu). Aussi, fin 384, Augustin décide-t-il de se considérer comme catéchumène de l’Église catholique, se détachant ainsi du manichéisme. C’est son état d’esprit de cette période qu’il décrit au livre VI, 5, 7 :

A partir de ce moment toutefois, je donnais déjà ma préférence à la doctrine catholique, et je me rendais compte qu’il y avait ici plus de mesure et nulle tromperie, à imposer de croire ce qu’on ne démontrait pas — soit qu’une preuve existât, mais inaccessible peut-être à tel ou tel, soit qu’il n’en existât pas — tandis que, chez les Manichéens, la croyance était tournée en ridicule par une téméraire promesse de science, et après cela on imposait une foule de fables complètement absurdes, auxquelles il fallait croire parce qu’elles ne pouvaient se démontrer. Puis peu à peu, toi, Seigneur, d’une main très douce et très miséricordieuse, tu maniais et disposais mon cœur, m’amenant à considérer l’infinité de choses, auxquelles je croyais sans les voir, ou sans avoir assisté à leur production: ainsi, tant de choses sur l’histoire des nations, tant de choses sur des lieux et des villes que je n’avais pas vus, tant de choses que sur la foi des amis, sur la foi des médecins, sur la foi de tels et tels autres nous croyons, sinon nous ne pourrions absolument rien faire dans la vie d’ici-bas. Enfin, avec quelle foi inébranlable n’étais-je pas bien assuré des parents dont j’étais issu, ce que je n’aurais pu savoir sans croire sur parole !

Et par là, tu m’as persuadé que ce n’était pas ceux qui croyaient à tes Livres, dont tu as si fermement fondé la haute autorité dans presque toutes les nations, mais ceux qui n’y croyaient pas, qu’il fallait accuser de faute ; et qu’il ne fallait pas écouter ceux qui me diraient peut-être : « D’où sais-tu que ces livres ont été procurés au genre humain par l’esprit du seul Dieu de vérité et de parfaite véracité ? » Oui, voilà surtout ce qu’il fallait croire, puisque nul âpre conflit d’objections calom­nieuses, à travers les opinions si nombreuses que j’avais lues de philosophes opposés entre eux, n’a jamais pu m’arracher le refus de croire que tu « es » — quoi que tu fusses, car je ne le savais pas — ou que le gouvernement des choses humaines relève de toi.

Confessions, VI, 5, 7. Traduction Tréhorel et Bouissou, BA 13, Etudes Augustiniennes, 1962

L’attitude des catholiques, qui disent qu’il faut croire ce qu’on ne peut pas démontrer, est ici confrontée à celle des manichéens, qui tournent la croyance en dérision et  prétendent démontrer rationnellement tout ce qu’ils enseignent. Dans ce débat, Augustin commence par donner l’avantage de l’honnêteté aux catholiques, qui proclament qu’il y a un au-delà de la raison, alors que les manichéens ne tiennent pas leurs promesses et déploient des mythes absurdes (« tam multa fabulosissima et absurdissima ») qu’ils imposent de croire, incapables qu’ils sont de les démontrer.

A partir de là, Augustin va approfondir sa réflexion pour s’interroger sur l’importance de la croyance dans la vie humaine. Il se rend compte alors que la croyance est un élément essentiel de toute vie. Nous croyons en effet en l’existence de faits historiques auxquels nous n’avons pas assisté, nous croyons à ce qu’on nous a décrit des lieux et des villes que nous ne connaissons pas et nous croyons bien d’autres choses « sur la foi des amis, sur la foi des médecins, sur la foi de tels et tels autres. ».Cette croyance n’est donc pas aveugle, elle se fonde sur la confiance, fides en latin, qui a donné « foi », et credere, « croire », signifie également « se fier à ».  Elle repose sur le témoignage de personnes auxquelles il ne nous semble pas déraisonnable de nous fier soit parce que ces personnes sont pourvues d’une autorité reconnue (les médecins, les maîtres…), soit parce que leur proximité affective (nos amis, nos parents) nous semble exclure qu’elles puissent vouloir nous tromper.

Avec l’exemple de nos parents, que nous ne reconnaissons comme tels que parce qu’ils nous l’ont dit, Augustin va encore plus loin : c’est notre propre identité, c’est le récit qu’est chacune de nos vies qui est nourri de toute une série d’éléments que nous croyons, sans pouvoir les démontrer. Ainsi la croyance, loin d’être un phénomène adventice, dont on pourrait aisément se débarrasser, apparaît-elle comme au centre de nos existences. Elle est un phénomène typiquement humain car elle se tisse dans un réseau de relations humaines.

Naturellement cela ne veut pas dire qu’on doive croire n’importe quoi sur la foi de n’importe qui. La réflexion rationnelle n’est nullement exclue : il faut savoir à qui j’ai des raisons de faire confiance et pourquoi. C’est la démarche qu’Augustin applique à la foi religieuse, qui constitue évidemment l’aboutissement de sa réflexion. La croyance en l’existence de Dieu se fonde, dit-il,  sur une certitude intérieure qui résiste à toutes les objections, et qui émane de Dieu lui-même, présent au cœur de l’homme. Quant à la  foi chrétienne, c’est  l’expansion du christianisme et son autorité « dans presque toutes les nations » qui en démontre, aux yeux d’Augustin,  la validité.

Ces arguments ne suffiront sans doute pas à nous convaincre aujourd’hui, mais nous pouvons en retenir la nécessité de chercher des raisons valides de croire. Luther écrit quelque part[2] : « La foi, la confiance du cœur fait l’un et l’autre, Dieu et l’idole. Si la foi et la confiance sont justes et vraies, ton Dieu lui aussi est vrai et inversement, là où cette confiance est fausse et injuste, là non plus n’est pas le vrai Dieu. » La foi suppose donc la nécessité d’un discernement où la raison a largement sa part, d’où l’ardente obligation de la réflexion théologique. Si la foi est une rencontre avec le Dieu vivant qui se donne à connaître par sa Parole, mais aussi à travers les autres et à travers le monde qu’il a créé, j’ai toujours à m’interroger sur la validité de cette rencontre : en me confrontant à la Parole, en me confrontant à la foi de l’Église,  en me confrontant à ma conscience et à ma raison.

Jean-Louis Gourdain

[1]    Alors qu’il est en plein désarroi, converti intellectuellement à la foi chrétienne mais incapable de se détacher des liens de la chair, il entend, au fond du jardin où il s’est réfugié pour pleurer, une voix mystérieuse qui dit « Prends, lis  (Tolle, lege) ». Il ouvre alors le livre des épîtres de Paul et tombe sur un passage de l’épître aux Romains (Rm 13, 13-14) où l’apôtre intime l’ordre de ne pas céder aux convoitises de la chair. Aussitôt le calme se fait en lui, résolu qu’il est désormais à mener une vie où il se consacrera uniquement à Dieu.

[2]    Cité par Wolfhart Pannenberg dans La foi des Apôtres : commentaire du Credo, Cerf, 1974.

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