Double fraternité ?

Le 3 mai dernier, un débat organisé par le service de la Solidarité s’est tenu au Centre diocésain, autour de M. Haïm Korsia, Grand rabbin de France, Mgr Michel Dubost, Evêque de Corbeil-Essonnes et M. Ghaleb Bencheikh, président de la CMRP, la Conférence Mondiale des Religions pour la Paix. Le thème était « Aujourd’hui comment vivre la Fraternité, au sein de nos religions et dans le partage interreligieux ? » A propos de cette rencontre, dont la qualité était remarquable et l’esprit tout à fait dans la droite ligne de ce qui doit se faire, encore et encore pour le progrès du vivre-ensemble entre les religions, en France et plus loin, dans le monde, je dirais simplement que les intervenants savent ce que c’est que s’écouter, et mettent en pratique une forme de coexistence, mûrie par de nombreuses rencontres du même type. Ce qui n’empêche pas une parole vraie et sans concessions. Mgr Dubos par exemple a redit son opposition, peut-être non consensuelle, mais fruit de son expérience, à la proposition venant de la salle de maisons religieuses communes aux trois religions. Et Haïm Korsia n’a pas hésité à redire, preuves bibliques à l’appui, que la fraternité n’est pas naturelle, mais demeure encore et toujours à construire. Je voudrais pour ma part rebondir sur cette dernière remarque dont l’importance me semble essentielle. En s’aidant d’exemples tirés notamment de la Torah, le Grand Rabbin Korsia a démontré à quel point les textes attirent l’attention sur cette mystérieuse préférence de la Bible pour les puinés, au détriment des aînés ; à quel point aussi, et plus généralement, les liens naturels entre frères et sœurs pouvaient être source de rivalité et de conflit plutôt que de paix et… de fraternité.

C’est qu’en fait il y a deux sortes de fraternité : pour aller vite, la fraternité « naturelle » et la fraternité choisie ou construite. On pourrait dire aussi, l’identitaire et la légale. Celle qui nous identifie fils ou fille d’un même père et mère, et celle que la loi religieuse nous enjoint de suivre : « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Dans un cas, une fraternité inégalitaire, et verticale, qui part de la famille, descend vers les amis, les voisins, puis s’étend aux membres d’une même tribu, d’un même clan, d’un même pays, et enfin nous fait préférer les humains davantage que les animaux. Dans l’autre cas, une fraternité égalitaire, horizontale, où tous sont mis sur le même plan, comme fils d’un même Dieu-Père, sans que les différences entre les affinités et les distances ne jouent. Les valorisations qui s’attachent à l’une et à l’autre ont chacune leur arguments : la fraternité naturelle, celle basée sur le sang et la génétique, avec une conception de l’identité décroissante en fonction de l’éloignement, se base sur une idée pragmatique de permanence et de fatalité : on n’y peut rien, on naît le frère ou la sœur d’untel, on habite le même village, on partage la même couleur de peau, la même langue. On se sent « naturellement » plus proche de telle ou tel parce qu’on a partagé le temps de l’enfance, parce qu’on partage les mêmes parents dont on s’occupera une fois qu’eux, qui s’occupèrent de nous quand nous ne pouvions pas nous occuper de nous, ne pourront plus s’occuper d’eux-mêmes. Notre fraternité nationale, de la même manière, comprend des gens qui ont partagé ce qui nous semble être notre histoire commune.

A l’opposé, la fraternité biblique, et plus précisément même, évangélique, repose sur des arguments telle que la solidarité du genre humain, voire de la création toute entière (qui inclut donc animaux, végétaux, voire même minéraux…) car elle part du principe que le même Dieu et Père est le créateur de tout ce qui existe. Son amour s’étendant à l’ensemble des êtres, il nous propose de considérer tout le créé avec un même cœur, à son image. Nous nous efforcerons donc de fraterniser avec le prochain mais aussi le lointain, car « rien de ce qui est humain ne nous est étranger » selon la formule de Térence. Sans doute le prochain est-il plus proche que le lointain, mais aussi il l’est de manière indifférente : dès qu’un homme est homme, il est potentiellement mon frère, qu’il vienne de Syrie, de Turquie, de la banlieue chaude de l’autre côté du périphérique, ou d’une autre religion, dont je ne sais pas, peut-être, qu’elle dit la même chose que la mienne. Cette fraternité-là c’est celle qui faisait dire à Jésus, alors qu’on lui faisait dire que sa mère et ses frères le cherchaient « « Qui est ma mère ? Et mes frères ? » Et, promenant son regard sur ceux qui étaient assis en rond autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là m’est un frère et une sœur et une mère. » » (Marc 3,31-35)

Peut-être me répondra-t-on à cette étape que les deux perspectives ne s’opposent pas, en réalité, et que l’on peut rester attaché à sa famille et ne voir aucun mal à préférer des personnes avec lesquelles on vit, par contraste avec des gens dont on ignore tout. Que cela n’empêche pas de les considérer comme des frères, en droit, et de me sentir leur obligé : d’ailleurs, les informations se chargent bien de me rappeler ma responsibilité de citoyen planétaire… Peut-être, mais alors comment va-t-on gérer ce que dit Jésus ? Il semble bien pour le coup que ces paroles, pour un chrétien, doivent être prises littéralement. Non que la fraternité (et la filialité) naturelles doivent être niées, mais certainement ne pas primer. Or c’est bien cela qui pose problème : ne fonctionnons-nous pas comme si, malgré l’évangile, nous valorisions d’abord la fraternité verticale et inégalitaire, et ensuite seulement l’autre, l’égalitaire, l’horizontale ? Ne mettons-nous pas en avant nos familles proches, comme nous obligeant davantage que la famille humaine ? Et ceci ne serait pas encore grave, mais ne pensons-nous pas, en faisant ainsi, que nous avons raison ? Autrement dit, que l’évangile a tort ? Ce genre d’expression : « c’est ton frère, quand même », ou bien : « elle restera toujours ma sœur » ne veulent-elles pas dire davantage que « on ne peut pas changer les liens du sang » ? N’impliquent-elles pas : j’ai (tu as) un devoir sacré vis-à-vis de mon frère (ma sœur), même si tout se ligue pour nous éloigner, et rien ne pourra changer cela ? Rien, pas même le Christ ?

Une des manières de s’en sortir serait de se dire qu’en tant que chrétien, je dois mettre sur le même plan le frère naturel et le frère humain. Puisque je sens en moi cette obligation si forte vis-à-vis de ma famille, à tel point qu’un lien sacré (ou en tout cas indestructible) me lie à elle, ne puis-je pas m’aider de ce lien pour comprendre celui qui doit m’attacher à tout homme aimé par Dieu ? Comment autrement me dire chrétien ? Jésus-Christ me m’interpelle-t-il pas sur les « petits » qui sont les siens, et auxquels il s’identifie (Mat 25,37), et ne me dit-il pas de faire comme le samaritain vis-à-vis du blessé de la route, en ajoutant pour l’auditeur de la parabole : « va, et toi aussi fais de même » (Luc 10,37) ? Le nom de chrétien ne souffre pas de demie-mesure. Et donc ce nom, cette dignité, ne repose sur aucun autre socle que la Croix du Seigneur. Si je dois entrer dans une éthique de l’amour, par opposition à une éthique naturelle, comment me baser sur cette dernière, qui, inévitablement, fera resurgir l’échelle des priorités sur laquelle elle est fondée : famille proche, amis, nationaux, etc. ? Comment éviter qu’une préférence familiale ou nationale (laquelle n’est jamais que la première élargie au discours politique) ne s’insinue à nouveau dans ce doit être visée universaliste et, au moins en principe, absolue ?

On voit bien que malgré les tentatives de rapprochement et de conciliation, les deux conceptions de la fraternité s’opposent. En fait, dans les termes de saint Paul, l’une appartient au « vieil homme », et l’autre à l’homme nouveau : nous ne pouvons pas ne pas ressentir cet appartenance au vieil homme d’avant le Christ : c’est à cause d’elle que Christ est venu. Notre vieil homme c’est nous en tant qu’il résiste à l’Esprit, ce vent chaud qui fait toutes choses nouvelles, en tant qu’il ouvre notre regard et notre cœur, qu’il fait fondre la pierre, là au centre, et la retourne pour lui donner le visage de l’Autre pourtant depuis toujours présent en nous. Il est « naturel », effectivement, que nous préférions nos frères proches, et nos voisins plutôt que les étrangers et les êtres dont la différence nous ferait perdre notre propre identité, si nous nous approchions trop d’eux, et nous aliènerait nos proches qui ne comprendraient pas ce détachement. Aviez-vous vu le film « Danse avec les loups » de Kevin Costner ? C’est exactement ce qui arrive à ce lieutenant de l’armée américaine qui, envoyé à la frontière indienne, se rapproche de ceux qui étaient ses ennemis, et à la fin devient indien lui-même et s’aliène sa propre famille humaine.

Il pourrait être facile de terminer cette réflexion en insistant sur la nécessité d’abondonner notre « nature », nos instincts, et de nous tourner vers le (c’est-à-dire nous convertir au) monde de la grâce, où fraternité rime avec charité. Il pourrait aussi être facile, en revenant un pas en arrière, de rappeler que selon la conception catholique classique, la nature humaine (et donc les liens naturels entre frères) a été créée bonne par Dieu, et que notre chemin à la suite du Christ ne doit pas se faire en oubliant notre nature de créatures fondamentalement sociales, c’est-à-dire dépendantes vitalement de parents et de semblables. Il y a une sorte de dogmatisme spiritualiste qui désincarnerait facilement notre origine, pour nous tourner à toute force vers notre but. Donc tenir les deux conceptions en même temps : est-ce possible ? Non, car Christ est venu, il est mort pour l’instauration du monde nouveau. Le prochain est à présent mon frère, et c’est l’opposition des deux fraternités qui elle-même était une survivance du vieil homme. Dans le monde nouveau, mon frère de sang est aussi mon prochain ; il est celui que Dieu a mis à mes côtés pour m’accoutumer à vivre entre frères ; sa proximité avec moi m’indique quelle peut (et doit) être la fraternité m’unissant à tout homme. Et les rappels de ma préférence vis-à-vis de mes enfants, de mes frères et sœurs, de mes parents sont d’autant plus légitimes et vitaux qu’ils forment la substance de tout amour humain. A contrario, ils sont maudits et empoisonnés s’ils m’arment contre ces petits que le Christ attire vers lui.

En fait, les liens familiaux, c’est banal, sont le lieu d’une éducation humaine à venir : c’est en apprenant à s’aimer en famille que nous comprendrons que l’autre, que l’étranger, que l’ennemi même a du prix en lui-même, et attend comme moi la révélation d’un monde fraternel. Comment éviter que cette éducation ait comme résultat d’enfermer les membres d’une même famille dans le cocon confortable des liens naturels, ayant grandi sous l’abri du Même ? Comment éviter la peur et la méfiance de l’Autre ? Par exemple, si certains parmi nous d’entre nous ont déterminé, tout au fond de nous-mêmes, dans un fond inamovible, que nous mettrons (ou avons mis) nos enfants dans un collège ou un lycée privé, et que c’est pour les protéger, ne reconnaissons-nous pas là un droit et un devoir sacré, une responsabilité originaire ? Mais les protéger de quoi ? De qui ? Si ces questions nous dérangent, peut-être est-ce parce que nous sommes convaincus de notre bon droit : mais à quoi le rattachons-nous ? Croyons-nous concrètement en cet homme nouveau, cette fraternité trans-frontière, cette amitié avec l’étranger et l’autre que nous ?

Yves Millou

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s