Vous avez dit radicalisme ?

Radicalisme… Quand ce mot résonne dans les colonnes des journaux ou les contributions d’intellectuels, il évoque à juste titre une tendance dangereuse des religions (ou des idéologies) à affirmer leur identité de manière unilatérale, intolérante et violente. La radicalisation des croyances ou des choix politiques signifie non seulement leur éloignement d’un centre où les options opposées sont comme équilibrées, mais aussi leur affirmation intransigeante qui, sous prétexte d’en revenir à l’origine (la racine, radix) du mouvement ou du positionnement, s’érige en absolu et en vient à rompre avec les tenants d’une version plus conciliante ou accueillante du mouvement.

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On parle ainsi de la radicalisation d’une grève, quand les exigences des premiers temps et les moyens à utiliser pour les obtenir sont jugés par certains insuffisants ou inutiles, et que des moyens violents s’ajoutent aux pratiques légales ; ou bien du radicalisme de certains propos, quand leur niveau de violence ou de parti-pris, aussi justifié qu’il puisse être en lui-même, a pour conséquence de braquer les destinataires, notamment par l’utilisation de termes choquants et outranciers. Une utilisation démonétisée a cours dans le champ des partis politiques, où les radicaux de toute tendance sont connus depuis longtemps : le mot n’a plus le sens provocateur qu’il garde quand il s’agit de croyances et d’engagements religieux, par exemple.

Dans le domaine religieux, précisément, le radicalisme désigne les tendances extrémistes, fondamentalistes ou encore intégristes, même si les termes ne sont pas tout à fait interchangeables. L’extrémisme se dit des tendances placées au bout du spectre idéologique, avec des caractéristiques de poursuite armée des fins recherchées, et de propagande musclée ; le fondamentalisme se distingue par son littéralisme vis-à-vis des textes fondateurs et leur hantise de la liberté de penser et de s’exprimer, et l’intégrisme concerne certains conservateurs qui veulent revenir à une version ancienne de la croyance jugée par eux achevée et parfaite. Ils sont fermés à l’idée même de progrès religieux. Il y eu, et il y a toujours du radicalisme dans toutes les religions. En règle générale, dès qu’une religion (plus souvent l’une des ses branches) use de moyens violents, soit verbaux soit physiques, pour imposer sa vérité, on peut dire qu’elle se radicalise, qu’elle met en œuvre une version radicalisée de son discours ou de son action. Ce radicalisme est aussitôt compris comme une menace pour les tenants des autres religions, ou bien des hommes en général, puisqu’ils y détectent vite une emprise dans le domaine médiatique, politique, éducatif et social. Les atteintes aux droits des femmes, notamment, sont caractéristiques de cette phase expansionniste. Le radicalisme religieux a tendance à se rigidifier sous forme de secte car il doit sans cesse vérifier l’appartenance de ses membres à la pureté des dogmes érigés en absolus. En effet les exigences du radicalisme sont difficiles à imposer à 100% du groupe, et elles doivent donc être constamment rappelées et revivifiées par des discours et des rituels minutieux. La violence et la guerre sont logiques dans cette perspective, puisqu’il est plus facile de s’assurer l’allégeance de soldats-croyants qui ont versé le sang, que de personnes ayant rejoint l’organisation sur la seule base des idées. Enfin le fanatisme représente la dernière étape : le religieux fanatisé voue un culte au chef qui représente pour lui l’instance suprême ; il a abdiqué son libre arbitre et devient aveugle à tout esprit critique. Il entre dans le cercle infernal de l’auto-justification des moyens et des fins.

On voit que le radicalisme peut menacer toute institution religieuse mise en difficulté et qu’en ce sens il est négatif et constitue un danger. Mais il existe une autre sorte de radicalisme religieux, ou peut-être devrait-on dire de radicalité : les deux termes cependant sont voisins. C’est la position où le croyant se rapproche des exigences de la foi qui l’anime et les applique selon un niveau de fidélité dépassant l’ordinaire. On parle du radicalisme évangélique, notamment, ou bien du radicalisme des mystiques. Il s’agit alors de mettre en pratique, à la lettre, ou bien de façon particulièrement poussée, les préceptes jugés par beaucoup hyperboliques ou exagérément rhétoriques. Qu’on songe à ce que Jésus dit des relations familiales : « Je suis venu opposer l’homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa famille. Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. Qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. » (Mat 10,34-37) ou bien encore ceci : « Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi, celui-là la sauvera. » (Luc 9,23) Voici enfin un dernier exemple, peut-être le plus frappant : « Si ta main t’entraîne au péché, coupe-la. Il vaut mieux entrer manchot dans la vie éternelle que d’être jeté avec tes deux mains dans la géhenne, là où le feu ne s’éteint pas. Si ton pied t’entraîne au péché, coupe-le. Il vaut mieux entrer estropié dans la vie éternelle que d’être jeté avec tes deux pieds dans la géhenne. Si ton œil t’entraîne au péché, arrache-le. Il vaut mieux entrer borgne dans le royaume de Dieu que d’être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne, là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas. » (Marc 9,43-47).

On a beau se dire que Jésus n’a pas pu vouloir enseigner ces choses littéralement, qu’elles sont symboliques et exemplaires, que, par exemple, il n’a pas pu vouloir instituer à la fois l’indissolubilité du mariage (Marc 10,6-9) et le dédain des liens familiaux, malgré tout cela quelque chose demeure de cette exigence radicale dans l’évangile qu’il proclame, et c’est en cela qui ceux qui s’en rapprochent davantage sont appelés radicaux. Et que ceux qui transigent avec une foi de compromis savent qu’ils sont visés par le mot de l’Apocalypse : « Je sais tes oeuvres : tu n’es ni froid ni bouillant. Que n’es-tu froid ou bouillant ! Mais parce que tu es tiède, et non froid ou bouillant, je vais te vomir de ma bouche. » Il y a donc bien, semble-t-il, au moins dans le christianisme, un radicalisme assumé et originel, qui vient du cœur de l’évangile et non pas de ses franges. Si l’on préfère le mot de radicalité, pour le différencier de radicalisme, que l’on préfère réserver aux formes de déviance décrites plus haut, pourquoi pas, mais on voit bien cependant que cette radicalité sépare ses tenants du reste des croyants presque aussi fortement que les formes violentes et extrêmistes. La radicalité qui sépare les jeunes de leur famille et les font s’enfermer derrière les murs d’un monastère, ou bien celle qui poussent les martyrs à refuser de transiger leur foi devant les tyrans athées, on sait bien qu’elle relève de l’évangile le plus authentique. Mais on sait surtout que lorsque cet évangile n’est pas pratiqué, soit par faiblesse, soit par opportunisme, il ne peut plus porter ce nom. En fait, il n’y a pas le choix : l’évangile est radical ou il n’est pas. Et le christianisme véritable se doit, lui aussi, d’être radical : sinon il perd son âme.

Mais une fois qu’on a affirmé ces principes, on n’a encore pas dit grand-chose. En quoi consiste, pratiquement, la radicalité évangélique pour le chrétien «   de base »? Il me semble qu’elle doit ressembler à un certain aveuglement volontaire, qui d’ailleurs, bien compris, n’est qu’un autre nom pour la foi. Le bon sens mondain, la logique humaine commande de faire nombre de choses selon des principes et des valeurs acceptables par tous, et il faut que ces principes soient élevés, que ces valeurs soient exigentes. L’exercice de responsabilités professionnelles, civiques, familiales, et morales incombe à chacun et demande beaucoup d’efforts. Mais tout cela est dicté par une sorte de regard de la nature humaine sur elle-même, qui, lucidement, sait que l’homme est faillible et s’en tient à des recommandations égalitaires, inspirées par une justice possible pour tous, au moins dans le principe. L’aveuglement volontaire de l’évangile, lui, retire, chez ceux qui le comprennent dans sa radicalité fondamentale, la vision humaine et rationnelle qui règle les affaires religieuses courantes. Le croyant qui a décidé de mettre en œuvre l’intégralité de l’évangile, sa radicalité, qui a décidé d’y croire vraiment, ne fait plus confiance à ses yeux humains qui le font redescendre au niveau de cette justice équilibrée et moyenne dont il voit bien qu’elle consiste en un accomodement de l’évangile. Il ne sert à rien d’essayer d’augmenter l’acuité de nos yeux : ce sont nos yeux humains qui nous trompent, ce sont eux qui nous font éviter d’entrer dans une compréhension des voies divines, que saint Paul décrit si bien comme une folie au yeux des hommes. Il faut accepter de s’aveugler, c’est-à-dire de renoncer au bon sens, à la raison raisonnante et à la logique humaine, pour être guidé par la foi en Christ. Cette attitude est la même que celle recommandée par Pascal quand il demande que l’on « s’abêtisse », que l’on « s’agenouille », autrement dit que l’on accepte de perdre le pouvoir que l’homme possède de par sa nature sur lui-même et le monde. L’évangile d’ailleurs ne nous recommande pas, dans la ligne pascalienne, de privilégier le cœur à la raison : le cœur peut autant, sinon plus, se faire la voix du bon sens que la raison. La foi serait davantage du côté d’une raison qui aurait compris et accepté ses propres limites, et s’en remettrait à la sagesse de Dieu, raison combien plus sensée, sous les apparences de sa folie.

La question qu’on pourrait se poser où point où nous en sommes arrivés est : sommes-nous toujours dans le christianisme, ou bien ne sommes-nous pas tombés dans une forme de mysticisme, ou d’illuminisme, et l’évangile ne doit-il pas n’être compris que comme tangente, comme idéal, comme perfection, dont l’humanité peut certes essayer de se rapprocher, mais qu’il est sage de garder à quelque distance ? En somme, qu’est-ce que le christianisme ? Est-il compatible avec l’humanisme, ou le combat-il ? Il suffit de fréquenter un peu les évangiles pour comprendre que s’il n’est pas le moins du monde un illuminisme, car la voie qu’il propose est on ne peut plus concrète, il se dénature quand on le met au même niveau qu’une philosophie ou qu’un art de vivre. Certains d’entre vous connaissent sans doute le père Marie-Dominique Molinié, ce dominicain décédé en 2002 qui, comme converti et disciple de sainte Thérèse, enseignait ce radicalisme évangélique[1] si typique des saints, et dont j’ai entendu certains dire « ah, c’est le père Molinié… ! » (c’est-à-dire : la voie qu’il propose est quand même trop excentrique, trop excessive) : pour lui, tout se jouait sur l’amour, et la confiance en Dieu, posée comme sans conditions, au risque d’aller marcher sur l’eau, comme Pierre sur le lac à la suite de Jésus. Voici un extrait d’un entretien[2] :

Perdre pied ?

« C’est la condition obligatoire de la confiance. Pour suivre Jésus-Christ, il faut fermer les yeux, accepter de partir à l’aventure, de « perdre son âme », de tout quitter – emportés dans un mouvement où nous sommes certains d’être débordés, de ne plus avoir pied. Or, cela, nous le refusons. Nous voulons bien courir, mais nous ne voulons pas voler. Nous disons « Non, pas tout de suite… ».

N’êtes-vous pas trop radical ?

Je crois que Dieu l’est plus que moi. La flamme de la vie divine – « Je suis venu allumer un feu sur la Terre… Acceptez-vous que cela aille jusqu’au feu ? » -, si les chrétiens lui ouvraient leur cœur, serait assez violente pour tout emporter. Nous, nous voulons bien aimer Dieu, mais à condition que cela n’aille pas trop vite, pas trop fort, que ce ne soit pas trop déroutant. En résistant ainsi, nous nous rendons la vie plus difficile et plus âpre : nous faisons des prouesses épuisantes pour éviter de devenir des saints !

Comment se convertir ?

Se laisser couler. Nous sommes des nageurs qui coulent et qui essaient désespérément de remonter à la surface. C’est ce qu’il ne faut pas faire : il faut nous laisser emporter au fond – alors seulement nous pourrons remonter. Nous ne sommes jamais assez au fond. Une prière qui jaillit des profondeurs de la détresse est toujours exaucée immédiatement. C’est pour cela que Dieu nous y accule parfois, parce qu’il a envie de nous exaucer. »

Peut-être que le problème, c’est que notre foi chrétienne a trop longtemps été accoutumée au monde, à cette vie et à cette humanité. Le temps des concessions a été si long, et la patience de Dieu est si grande, infinie… Alors on se dit que mieux vaut un christianisme à hauteur d’homme que pas de christianisme du tout. Mais ce vieux christianisme, quels sont les jeunes à qui il parlera ? S’il n’est pas radical, peut-il attirer à lui les cœurs et les intelligences qui cherchent la vérité ? Si sa douceur n’est pas en même temps brûlante, elle ne sera que fade. Et tiède. Et les paroisses, les mouvements, seront pleines de vieux chrétiens, ce qui ne veut pas dire âgés ! mais dont le cœur a perdu sa vitalité et son courage, et qui ne bat plus que doucement. Que faut-il préférer ? Des cœurs qui battent doucement ? Ou bien qui se révoltent et refusent un rythme habitué ? Si l’on se tourne vers le Christ, on voit bien que le mot habitué ne lui correspond pas. Il n’a pas eu le temps de s’habituer, dira-t-on. Mais en fait, c’est le contraire : c’est l’humanité qui n’a pas pris de temps de s’habituer à ce Dieu qui est venu lui montrer sa violence et son égoïsme : elle l’a vite et bien évacué.

Terminons en redisant que le radicalisme religieux dont la violence se déchaine sur autre chose que notre suffisance, notre soif de pouvoir, et l’image que nous avons de nous-même, et par exaspération blesse et tue ceux qui ne les reconnaissent pas, cette attitude-là trahit le mal profond de l’homme. Seule la violence contre ce mal qui réside en nous, à notre racine, doit être encouragée[3]. Contre ce mal-là, un radicalisme vigoureux doit nous habiter, si nous voulons par ailleurs pouvoir disposer de l’énergie pour oser mettre en œuvre l’évangile. Le radicalisme religieux violent qui s’abat sur autrui (et dans le cas des kamikazes, sur notre propre corps, don de Dieu) détruit l’image de Dieu en nous, et nous éloigne de lui dans un mal stérile et désertique. Le radicalisme de l’amour, voilà, au risque de sembler prêcher, ce vers quoi l’homme peut tendre pour ouvrir sa porte à celui qui pourra le sauver. 

Yves Millou

[1] On trouvera ici le texte de sa réflexion intitulée précisément « le radicalisme évangélique » : http://pere-molinie.com/index_fr.php?nid=16

[2] http://pere-molinie.com/index_fr.php?nid=26

[3] C’est le sens du grand djihad que l’islam recommande aux croyants, la lutte contre le mal tapi en nous (cf. aussi la parole de Dieu à Caïn en Gen. 4,7 : « Si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. Mais toi, domine-le. »)

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