Qu’est-ce que la Miséricorde ?

Nous sommes entrés dans l’année de la miséricorde qu’a voulue notre pape François. Cet article s’appuie essentiellement sur sa lettre d’invitation, de ‘convocation’ (bulle d’indiction) publiée le 11/04/2015[i]

Pour en comprendre le sens, commençons simplement par l’étymologie. Miséricorde vient directement du latin « misericordia », adj. « misericors » : qui a le cœur sensible à la pitié, à la misère. Les mots grecs correspondant sont ελεοσ, ελεημοσυνη et le verbe ελεω, qui signifie « avoir pitié, prendre en pitié », bien connu en raison de son emploi dans le « Kyrie » : où nous disons, ou chantons : « Kyrie eleison », c’est à dire « Seigneur prends pitié ». Quant à l’hébreu « RaHaMÌM », il désigne le cœur, les viscères, les entrailles en même temps que miséricorde : RaHaM ou RèHèM est l’utérus de la mère. L’hébreu est donc plus fort encore plus réaliste puisque il évoque non seulement un  sentiment, mais un mouvement venant des profondeurs, de nos entrailles.

Avec notre pape François (appelé simplement François dans la suite de cet article) allons au cœur du sens théologique : « Miséricorde est le mot qui révèle le mystère de la Sainte Trinité. La miséricorde, c’est l’acte ultime et suprême par lequel Dieu vient à notre rencontre. La miséricorde, c’est la loi fondamentale qui habite le cœur de chacun lorsqu’il jette un regard sincère sur le frère qu’il rencontre sur le chemin de la vie. »

Nous distinguerons deux aspects, comme deux faces d’une même pièce ou 2 profils d’un même visage :

 – amour et pardon, le pardon étant sans doute la forme la plus haute de l’amour quand il concerne nos ennemis

– compassion, le sentiment de générosité qui jaillit du cœur devant une détresse et qui génère une action.

Amour et pardon

Selon François (§9), la miséricorde est, dans les Ecritures, « le mot-clé  pour indiquer l’agir de Dieu envers nous ».[1] Il convoque l’apôtre pour déclarer (§8) que Dieu est amour (1 Jn 4,8.16). Cet amour est rendu visible et tangible dans toute la vie de Jésus. (Ce sont, du reste, les premiers mots de la bulle, la lettre du pape « misericordiae vultus » : le visage de la miséricorde du Père, c’est Jésus-Christ !) François appuie en écrivant : « Tout en Lui parle de miséricorde. Rien en Lui ne manque de compassion. Le regard fixé sur Jésus et son visage miséricordieux, nous pouvons accueillir l’amour de la Sainte Trinité ».

Cet amour se manifeste par la recherche constante d’une alliance avec les hommes, recherche, invitation dont l’acmé est l’incarnation du Verbe et le sacrifice que Jésus fait de sa vie. Cet « amour déçu » par les ruptures d’alliance des hommes (et des femmes!) s’exprime évidemment dans le pardon, comme François nous invite (§9) à le (re)voir dans les paraboles de la miséricorde où Jésus révèle la nature de Dieu comme celle d’un Père « qui ne s’avoue jamais vaincu jusqu’à ce qu’il ait absous le péché et vaincu le refus, par la compassion et la miséricorde ». Nous connaissons ces paraboles, trois en particulier : celle de la brebis égarée, celle de la pièce de monnaie perdue, et surtout celle du père et des deux fils (cf. Lc 15, 1-32) souvent appelée « l’enfant prodigue ». Dans ces paraboles, Dieu est toujours présenté comme rempli de joie, surtout quand il pardonne. Arrêtons nous au moment où le Père aperçoit son fils qui revient : « Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Alors, le fils lui dit : « Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils », mais le père ne lui répond pas, il a déjà répondu en courant vers son fils et en l’étreignant, le couvrant de baisers. La réponse du père, son pardon a précédé la parole, la confession du fils. Le père ne relève pas l’aveu du fils mais s’adresse à ses serviteurs : “Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons ! » Pardonner est une joie (c’est moi qui souligne).

François nous exhorte à avoir confiance en la miséricorde de Dieu et son pardon que nous pouvons :

– recevoir dans le sacrement de réconciliation

– exprimer en pardonnant nous-même, et ce jusqu’à…77 fois 7 fois !

Gardons nous cependant de ne voir dans l’année de la miséricorde qu’un encouragement à la confession ! Ce à quoi nous invite François est bien plus qu’une tentative de réhabilitation d’une pratique devenue obsolète. Voyons maintenant l’autre visage de la miséricorde : la compassion.

Compassion

Dans son paragraphe 8 toujours, François cite l’évangile de Mathieu: « Face à la multitude qui le suivait, Jésus, voyant qu’ils étaient fatigués et épuisés, égarés et sans berger, éprouva au plus profond de son cœur, une grande compassion pour eux » (cf. Mt 9, 36). Au chapitre 14, Mathieu nous dit aussi qu’« en raison de cet amour de compassion, il guérit les malades qu’on lui présentait (14, 14) et, au chapitre 15, il ajoute : « il rassasia une grande foule avec peu de pains et de poissons » (15, 37).

François évoque aussi l’émotion qui étreignit Jésus quand, arrivant à Naïm, il vit une femme éplorée qui conduisait son fils à la tombe : « c’était un fils unique, et sa mère était veuve. Une foule importante de la ville accompagnait cette femme », nous dit Luc et, « voyant celle-ci, le Seigneur fut saisi de compassion pour elle et lui dit : « Ne pleure pas » (7,13) et, comme vous le savez, « Jésus rendit le fils à sa mère. » Dans les évangiles, les récits exprimant la compassion de Jésus sont nombreux… précisément parce que la compassion, la miséricorde, le pardon sont dans la nature même du Dieu trinitaire qui est amour et veut, par Jésus, nous révéler et exprimer cet amour… et l’éveiller, le susciter en nous. « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux »

Déjà les prophètes disaient : « Dieu veut la miséricorde plutôt que les sacrifices » (Osée 6,6). C’est ce que révèle la vie, les paroles et les actes de Jésus qui reprend la parole prophétique lorsque, nous dit Mt (9,10 et s.),  « il  était à table à la maison, et voici que beaucoup de publicains (c’est-à-dire des collecteurs d’impôts) et beaucoup de pécheurs vinrent prendre place avec lui et ses disciples. Voyant cela, les pharisiens disaient à ses disciples : « Pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs ? » Jésus, qui avait entendu, déclara : « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Allez apprendre ce que signifie : Je veux la miséricorde, non le sacrifice. En effet, je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs ». »

Parole toujours d’actualité… de même qu’est toujours d’actualité la merveilleuse parabole de miséricorde, de compassion active qu’est la parabole du bon samaritain : le prêtre et le lévite, fidèles observant des rites religieux méconnaissent l’essentiel : la compassion et le geste de secours fraternel que le samaritain, lui le « hors la loi » ou du moins le déviant, le marginal, va mettre en pratique, n’écoutant que son cœur. Nul doute que, comme le disait le prophète Jérémie, la loi d’amour était au fond de son être et inscrite sur son cœur ! (Jr 31,33)

C’est pourquoi François exprime au paragraphe 15 de sa lettre « un grand désir que le peuple chrétien réfléchisse durant le Jubilé sur les œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles.  Redécouvrons, nous dit-il « les œuvres de miséricorde corporelles: donner à manger aux affamés, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, accueillir les étrangers, assister les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts. »

C’est ce que Matthieu exprime plus sévèrement puisque au chapitre 25 de son évangile, il en fait le critère du jugement, « quand le Fils de l’homme viendra et prendra place sur son trône de gloire » ! En effet, la miséricorde, même infinie, n’exclut pas la justice. Mais, écrit François, « Si Dieu s’arrêtait à la justice, il cesserait d’être Dieu ; il serait comme tous les hommes qui invoquent le respect de la loi. La justice seule ne suffit pas et l’expérience montre que faire uniquement appel à elle risque de l’anéantir. C’est ainsi que Dieu va au-delà de la justice avec la miséricorde et le pardon. Cela ne signifie pas dévaluer la justice ou la rendre superflue, au contraire. Qui se trompe devra purger sa peine, mais ce n’est pas là le dernier mot, mais le début de la conversion, en faisant l’expérience de la tendresse du pardon. Dieu ne refuse pas la justice. Il l’intègre et la dépasse dans un événement plus grand dans lequel on fait l’expérience de l’amour, fondement d’une vraie justice ». (§21) Justice et miséricorde ne sont  pas contradictoires ; ce sont deux dimensions d’une unique réalité qui se développe progressivement jusqu’à atteindre son sommet dans la plénitude de l’amour (§ 20) La miséricorde n’est pas contraire à la justice, mais qu’elle  illustre le comportement de Dieu envers le pécheur, lui offrant une nouvelle possibilité de se repentir, de se convertir et de croire.

Et n’oublions pas, ajoute-t-il, les œuvres de miséricorde spirituelles : conseiller ceux qui sont dans le doute, enseigner les ignorants, avertir les pécheurs, consoler les affligés, pardonner les offenses, supporter patiemment les personnes ennuyeuses, prier Dieu pour les vivants et pour les morts. De même que le pardon des ennemis est le sommet du pardon, supporter patiemment les personnes ennuyeuses est certainement le sommet de la bienveillance. La bienveillance est une expression de l’amour de Dieu pour chacun d’entre nous. Elle est peut être mise en œuvre sans vertu héroïque. Elle peut s’exprimer tout au long de la journée au travers de choses simples : une parole aimable, un geste de prévenance, un sourire etc.

Voilà à quoi nous invite François au travers de ce jubilé de la miséricorde.

Bernard Paillot

[1]     Les citations de François sont toutes issues de sa lettre « Misericordiae vultus » dont je reprend la numérotation des paragraphes

[i]       Disponible sur le site du Vatican consulté le 08/01/2015 http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/apost_letters/documents/papa-francesco_bolla_20150411_misericordiae-vultus.html

        Disponible en version papier aux éditions du Cerf, Salvator, Téqui et autres et, accompagnée de différents textes, discours et homélies sur la miséricorde chez Bayard sous le titre ‘Miséricorde’. D’autres ouvrages sont parus dont un livre d’entretiens avec Andrea Tornielli intitulé « le nom de Dieu est miséricorde » et co-édité en France par R. Laffont et les Presses de la Renaissance.

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