Mère Geneviève Gallois, la fuite inutile

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En avril 2004, on vit fleurir dans les rues de Rouen de curieuses affiches annonçant la grande exposition proposée cette année-là par le musée des Beaux-Arts : loin des douces imageries impressionniste ou classique auxquelles cette ville nous a habitués, on y voyait quelque chose de très graphique, dans lequel se détachait une silhouette de religieuse maniant sans onction ni componction un fer à repasser des plus triviaux, dans un décor peint en un froid camaïeu de gris. Une écriture acérée, assurément de la même main que le trait  ayant dessiné cette figure caricaturale, se détachait ce commentaire concis : « On repasse ».

Le titre de l’exposition n’était guère plus explicite : « Mère Geneviève Gallois, le Génie et le Voile », façon de mettre en lumière une personnalité atypique du siècle dernier. La vie de cette Bénédictine, née en 1888, entrée en religion en 1917, et morte en 1962, est à mettre au nombre des parcours les plus atypiques, propres à illustrer comme aucune autre le mystère des vocations artistique et religieuse.

Fuite inutile, telle est bien l’idée qui vient à l’esprit devant la force avec laquelle cette femme a cherché à fuir, en vain, devant le double appel qui a rendu sa vie particulièrement tourmentée : celui de l’art et celui de la profession religieuse.

Née dans un milieu bourgeois, elle a vécu une enfance semble-t-il traditionnelle, à ceci près que son père, un sous-préfet franc-maçon et anticlérical, s’est passionné pour son talent de peintre, évident dès son plus jeune âge. Loin de la dissuader de suivre un enseignement encore largement réservé aux hommes, il a poussé Marcelle (vrai prénom de la future religieuse), à faire les Beaux-Arts, avant de la présenter à son ami le célèbre caricaturiste Adolphe Willette, qui lui a procuré du travail dans les journaux satiriques en vogue dans le Paris de la Belle Époque : Le Rire, Le Courrier Français…Voici donc, à partir de 1909, cette jeune fille moderne, indépendante, vivant dans le milieu de la bohème parisienne, agitée dans ces années-là par les mouvements d’avant-garde. Elle peut exercer son humour féroce dans un style proche de celui de Steinlein ou de Willette. Parmi ses cibles favorites, les bigotes, les propos hypocrites ou niais de sortie de messe.

C’est peu dire que rien ne pouvait laisser prévoir son évolution. Et pourtant, dans ce Paris capitale du monde artistique, où Picasso, Matisse, Braque, Apollinaire et tant d’autres déployaient leurs activités entre les deux ruches qu’étaient Montmartre et Montparnasse, les conversions religieuses n’étaient pas rares. C’était l’époque de tous les tourments, la repentance s’exprimait par des chantiers colossaux comme celui du Sacré-Coeur, si proche des hauts-lieux de la vie plus ou moins débauchée de la Butte, comme le Lapin Agile et le Bateau Lavoir ; des conversions spectaculaires comme celle de Huysmans ou de Max Jacob, des voix comme celles de Léon Bloy ou de Bernanos, montraient que Dieu pouvait bien se faufiler dans les failles ouvertes par la modernité…

Pour Marcelle, éprise d’absolu au point de n’avoir pu supporté l’enseignement trop académique et conformiste de ses maîtres, aux Beaux-Arts, la pratique de la dérision professionnelle ne pouvait être une voie satisfaisante. Elle a laissé des notes relatant la façon dont elle se sentait aspirée dans une profonde dépression quand elle avait été amenée, de façon fortuite, à découvrir un foyer de la vie catholique : le monastère des Bénédictines de la rue Monsieur, célèbre pour la beauté de ses liturgies, et fréquenté par Huysmans et d’autres prestigieux artistes et écrivains catholiques. Lorsque la guerre de 1914 a éclaté, rendant encore plus manifestes à ses yeux l’absurdité du monde et les travers humains, Marcelle Gallois s’est trouvée de plus en plus attirée vers ce refuge où sa rencontre avec Dom Besse, devenu son directeur de conscience, fut déterminante pour sa deuxième vocation : la rigueur, l’exigence et l’humanité profonde de ce savant complétèrent la séduction qu’exerçait sur elle la beauté du costume et du chant religieux.

Oui, à l’origine de la vocation religieuse de cette artiste, il y a un choc esthétique, elle l’explique clairement dans ses notes : la sobriété de l’habit qui donne à celui qui le porte une élégance proche de la statuaire, la force d’un chant qui synthétise tout ce qu’une âme peut receler d’inexprimable douleur, le caractère de refuge qui s’attachait à la modeste chapelle de la rue Monsieur où elle pouvait trouver « à se caser », d’après son expression, tout cela a concouru à la convaincre que sa place était là. Avec son humour caractéristique, elle raconte que, se tenant près du tabernacle, elle se dit : « Jamais je ne pourrai croire que Dieu tienne dans cette boîte ! » et c’est alors qu’elle reçut, fulgurante, cette révélation en forme de réponse lapidaire : « Je suis l’Unique Réalité. »

Et la voilà, en 1917, après avoir détruit une grande partie de son œuvre picturale, décidée à laisser pour toujours derrière elle cette passion qui avait été toute sa vie jusque là : adieu au monde et adieu aux crayons et pinceaux étaient pour elle synonymes. Une vocation semble avoir mangé l’autre.  Son renoncement est d’autant plus douloureux que son père, furieux de la voir abandonner sa carrière dans laquelle il s’était tant investi, et, qui plus est, de se faire aspirer par la religion qu’il déteste, refuse définitivement tout contact avec elle, entre dans une profonde dépression qui le conduit à vendre sa maison et tous ses biens et à s’installer à l’hôtel pour le restant de ses jours. Son épouse n’a qu’à le suivre !

ecoute-ma-filleOn imagine bien que le passage d’une vie d’artiste à celle de religieuse n’a pas été simple, et encore moins dans ce contexte familial. Le non conformisme de Marcelle-Geneviève lui vaut une grande sévérité de la part des religieuses, en particulier de la mère supérieure et de celle qui dirige l’atelier de broderie. En effet, le monastère n’allait pas se priver d’un talent comme le sien : on l’emploie à préparer des cartons de broderie. Et voilà comment, à petits pas, les fils de son destin se renouent : lors d’une vente de charité en 1931, l’amateur d’art Paul Alexandre repère une série de dessins représentant l’histoire de Jeanne d’Arc. Il passe commande et, dès ce moment, achète tout ce qui sort de ses mains. Il lui offre une presse à graver, lorsqu’elle peut enfin prononcer ses vœux définitifs en 1939, l’abbesse obscurantiste ayant cédé la place à une personne plus clairvoyante capable d’apprécier les qualités de Geneviève par-delà son mauvais caractère… Elle retrouve alors, se sentant soutenue et comprise, sa verve et son énergie, et elle se lance dans des séries sur la vie monastique, sur la messe, le chemin de croix. Humour, foi, sens du tragique, intelligence du texte souvent incrusté dans les images, soutiennent son appétit de représenter ce qui fait sa vie depuis plus de vingt ans : une sorte d’Imago Mundi, le monastère soumis à la règle bénédictine représentant un effort héroïque pour ordonner l’absurdité de la condition humaine et la sublimer en lui proposant un sens transcendant. Interaction de la vie intérieure portée à son paroxysme par l’enfermement volontaire, et de la vie quotidienne dans son prosaïsme vaguement grotesque, voilà ce qui inspire celle qui peut enfin se faire appeler révérende mère Geneviève…

Cette œuvre est unique en son genre : elle nous ouvre en quelque sorte le Saint des Saints, cette vie close tellement difficile à comprendre pour l’homme de la rue. Et la force de ce témoignage ressemble à un cadeau offert par Marcelle Gallois à ses sœurs dont elle dévoile le mode de vie, et à nous qui, à sa suite, poussons la porte interdite. Cette fonction de relais entre deux mondes, elle l’assume encore plus dans ses toutes dernières œuvres : les vitraux de l’église du Petit Appeville, à côté de Pourville sur mer, commande de son mécène Paul Alexandre, et ceux de son abbaye de Limon dans la vallée de Chevreuse, construite après la seconde guerre mondiale. Elle y a mis son génie et ses dernières forces, donnant un témoignage d’une foi torturée, grinçante, sans concession et, par là-même, lumineuse et libératrice.

Artiste profondément solitaire et originale, elle est pourtant bien de son temps : elle a intégré le dépassement des normes classiques et académiques, puisqu’on peut trouver dans son œuvre des parentés avec celles de ses contemporains Rouault ou Picasso, mais elle est aussi héritière de Goya et de Daumier. Sa synthèse montre que, si la voix de Dieu domine en elle toutes les autres, elle n’a pas été sourde à celles de certains de ses frères humains. Ses vocations se sont donc additionnées et complétées pour faire de sa vie une expérience mystique transmissible en termes plastiques. Il est vrai que ses notes écrites représentent un précieux complément pour comprendre sa spiritualité et son esthétique diamétralement opposée à la mièvrerie sulpiciarde dans laquelle l’art sacré se réfugie souvent.

Se faisant, elle dépasse aussi les frontières du genre : son travail est d’une force toute virile. La force qui émane d’elle séduit d’ailleurs Marie Laurencin qui, alertée par Paul Alexandre, se démène pour organiser une exposition dans la galerie de Marcelle Auclair dans les années 50. Peut-on imaginer peintures plus opposées que celle, maniériste et presque douceâtre de Marie, l’égérie d’Apollinaire, et celle, expres-sionniste et décapante, de mère Geneviève ? Marie Laurencin se sent pourtant réconfortée par cette religieuse qui a dépassé son désespoir et atteint une foi sans faux-semblants ; elle fait de fréquents séjours à Limon pendant ses dernières années avant de mourir d’un cancer.

Mère Geneviève, quant à elle, meurt quasiment à la tâche, en 1962, juste après l’inauguration des vitraux de son abbaye, ultime travail dans lequel on retrouve tout ce qui l’a travaillée pendant cette existence marquée par une souffrance morale comparable aux douleurs physiques endurées et exprimées par une autre femme peintre expressionniste de la même époque: Frida Kalho. L’une comme l’autre se sont représentées mortes, considérant que le passage à l’autre vie ne pouvait être qu’une délivrance par rapport à l’existence qu’elles avaient connue. L’une croyait au ciel, l’autre n’y croyait pas, mais toutes deux ont trouvé dans l’expression artistique leur moyen de vivre et leur langage mystique. Inspiration, expiration ; vie, mort et dépassement de l’une comme de l’autre pour rejoindre une forme d’éternité à travers cette fécondité spirituelle engendrée par une soif d’amour inextinguible.

Tout art authentique s’ancre sur une relation avec l’au-delà de l’apparence qui mène sur des chemins dangereux. Mère Geneviève en donne un exemple particulièrement frappant. Elle aurait pu devenir folle comme Camille Claudel, internée dans un asile quatre ans avant l’entrée de Marcelle au couvent ; se suicider comme Modigliani, l’autre protégé du docteur Alexandre ; sombrer dans l’alcoolisme et la drogue, ou se ranger comme tant d’autres restées anonymes… L’appel de Dieu, cette révélation incompréhensible, l’a sauvée de ces naufrages, et l’a en même temps ajustée à une mission, celle de faire tomber les murs du monastère pour révéler la vie monastique jusque dans ses détails les plus anodins et dans ses révélations les plus sublimes.

Voilà une source d’interrogations sans fin… et bien tonique !

                        Adeline Gouarné

 

 

Bibliographie sommaire

 

Ouvrages de Mère Geneviève Gallois :

 

Via Crucis, ed. du Cloître, Jouques 1950

La Vie du Petit St Placide, Desclée de Brouwer, 1954

Les Moniales, ed. du Cloître, Limon, 1966

Le Sacrifice de la Messe, ed. Du Cloître, 1976

Réalité unique et éternelle, ed. Du Cloître, 1980

 

Ouvrages sur Mère Geneviève :

 

Noël Alexandre : Mère Geneviève Gallois, bénédictine, peintre, graveur, verrier, ed.Marot, Bruxelles 1999

 

Jérôme Alexandre : Mère Geneviève Gallois, Mystique et artiste, ed. Parole et Silence, les Bernardins, 2015

 

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