La résurrection des disciples d’Emmaüs

Tous ceux qui en ont fait l’expérience le savent : lire un texte biblique dans la langue originale ménage toujours d’heureuses surprises. C’est ce qui m’est arrivé en préparant pour des étudiants du CTU le récit célèbre de l’apparition du Christ ressuscité aux disciples d’Emmaüs (Lc 24, 13-35). Certes je n’abordais pas ce texte tout à fait innocemment. Je savais qu’il est construit à la manière d’une liturgie.

Après une première étape où les deux disciples accueillent, sans le reconnaître, Jésus qui les rejoint sur leur route, celui-ci, passant en revue les Écritures, leur explique tout ce qui le concerne : magistrale leçon d’exégèse qui est déjà  une sorte de liturgie de la Parole. C’est ensuite à la fraction du pain, esquisse d’une liturgie eucharistique, que Jésus se fait reconnaître avant de se dérober à la vue des deux disciples. Alors ceux-ci, comme envoyés en mission, retournent à Jérusalem pour annoncer aux Onze que « Le Seigneur est vraiment ressuscité » (v. 34).

Mais c’est un terme employé au verset 22 qui allait plus particulièrement attirer mon attention. Après avoir exprimé leur désarroi devant la mise à mort de celui dont ils avaient espéré qu’il délivrerait Israël, les deux disciples mentionnent un événement propre à leur rendre espoir : des femmes ont en effet trouvé le tombeau vide et des anges leur seraient apparus pour leur dire que Jésus est vivant. Mais cet espoir ne s’est guère concrétisé : si certains sont bien allés au tombeau et l’ont effectivement trouvé vide, ils n’ont pas vu Jésus. Pourtant l’émoi provoqué par les déclarations des femmes les a ébranlés : « Toutefois, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont bouleversés », traduit la TOB, ou « Quelques femmes qui sont des nôtres nous ont, il est vrai, stupéfiés », selon la Bible de Jérusalem. Or le verbe grec rendu ici  par « nous ont bouleversés » ou « stupéfiés » est  exestèsan (ἐξέστησαν), un composé de  histèmi (ἵστημι), « placer » et du préverbe  ex (ἐξ) « hors de » : littéralement, « elles nous ont déplacés » ; ce qui peut certes s’entendre au sens figuré : « elles nous ont mis hors de nous-mêmes sous le coup de la stupéfaction », un sens au demeurant bien attesté dans le dictionnaire de Bailly. Cependant on ne peut s’empêcher de penser que cette forme verbale fait écho à un autre composé du verbe histèmi (ἵστημι), anistèmi (ἀνίστημι), où le préverbe ana (ἀνά) indique un mouvement vers le haut : « faire se lever », qui est un des deux termes employés pour désigner la résurrection. Et si ce déplacement n’était pas seulement une stupéfaction, mais plutôt le prélude à une mise en route des disciples –  encore bien incertaine et fragile, presque avortée –  après leur abattement initial ?

Et si l’enjeu de ce récit d’apparition du Christ ressuscité c’était aussi cette véritable résurrection des disciples d’Emmaüs qui vont se relever, sortir de leur accablement pour devenir des « apôtres », des envoyés ? Un indice au verset 33 semble confirmer cette intuition, bien que les traductions, dans leur platitude, n’en laissent rien soupçonner. A peine les disciples ont-ils reconnu Jésus à la fraction du pain que celui-ci disparaît. « A l’instant même ils partirent et retournèrent à Jérusalem » (TOB) ; « A cette heure même ils partirent et s’en retournèrent à Jérusalem » (BJ) : aucune de ces deux traductions ne rend convenablement le participe aoriste  anastantes  (ἀναστάντες) forme intransitive de  anistèmi (ἀνίστημι): « se levant à cette heure même ils retournèrent à Jérusalem ». Certes ils se lèvent puisqu’ils étaient à table, mais aussi et surtout ils se relèvent eux qui étaient plongés dans un total abattement, dans une véritable mort spirituelle, ils ressuscitent, faisant dans leur vie l’expérience de cette Résurrection du Christ qu’ils s’empressent d’aller proclamer : « Le Seigneur est vraiment ressuscité ». Et, curieusement, c’est ici l’autre verbe employé pour dire la résurrection qui est utilisé : ègerthè (ἠγέρθη), aoriste passif de égeirô (ἐγείρω), « il a été réveillé », comme s’il fallait distinguer ici, par le vocabulaire, la Résurrection du Christ des petites résurrections de chacune de nos vies, tout en exprimant le lien de l’une avec les autres.

Jean-Louis Gourdain

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