La laïcité entre modèles « top down » et « bottom up »

La loi du 9 décembre 1905[1] a été pensée et votée comme une loi de conciliation. Aboutissement d’un processus de laïcisation entamé depuis au moins le XVIIIe siècle, elle sépare l’État et les Églises catholique, protestante et juive[2]. Elle garantit la neutralité de l’État. Celui-ci ne doit ni ne peut privilégier aucun culte et garantit à chacun la liberté de consciences, c’est-à-dire la liberté de croire ou de ne pas croire, et la liberté de culte. Cette loi est un principe. Elle ordonne des comportements. Par exemple, tout agent de l’État doit respecter une « stricte neutralité ». En cela, comme toute loi, la loi de 1905 est normative. Conçue ainsi, la loi de 1905 répond à un modèle « top down », c’est-à-dire un modèle normatif, imposé du haut au bas.

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Dans sa note d’orientation du 27 mai 2014, l’Observatoire de la laïcité remarque que « la France se caractérise aujourd’hui par une diversité culturelle plus grande que par le passé »[3]. Il invite l’État à faire face aux nouveaux enjeux contemporains. Le contexte a en effet changé depuis 1905 : la Convention européenne des droits de l’homme et des libertés fondamentales signée à Rome le 4 novembre 1950, insiste sur la préservation des libertés individuelles et le refus de toute discrimination et notamment religieuses ; les pratiquants sont désormais minoritaires et l’islam est devenu la deuxième religion de France. L’Observatoire définit la laïcité comme ce qui « garantit à tous les citoyens quelles que soient leurs convictions philosophiques ou religieuses, de vivre ensemble dans la liberté de conscience, la liberté de pratiquer une religion ou de n’en pratiquer aucune, l’égalité des droits et des devoirs, la fraternité républicaine ». Explicitement, il rappelle que la laïcité « n’est pas une conviction mais le principe qui les autorise toutes, sous réserve du respect des principes de liberté de conscience et de liberté des droits ». Selon cette approche, la loi de 1905 garantit les libertés individuelles. Elle permet donc l’adoption d’un nouveau modèle « bottom up », c’est-à-dire un modèle fondé sur les initiatives de la base.

Ces deux modèles répondent à deux logiques inverses et suscitent des interrogations.

Conçue selon le modèle « top down », la loi de 1905 impose des comportements qui, pour être bien vécus, doivent être acceptés, intériorisés. Elle nécessite donc un apprentissage et contribue à « construire » les individus. Néanmoins, la laïcité ne peut pas être définie comme une valeur. Cela ne signifie pas qu’il est impossible individuellement, par choix et conviction, de l’adopter comme telle. Mais la laïcité ne peut être imposée collectivement comme telle. Toute valeur, quelle qu’elle soit, est indivisiblement l’objet d’un désir et l’objet d’un jugement. Si l’un ou l’autre de ces facteurs manquent, indépendamment du fait d’accorder la primauté à l’un ou à l’autre, la valeur disparait. Définir la laïcité comme une valeur collective aurait mené à deux dangers : soit la rendre normative et donc conduire à une restriction de la liberté de pensée, soit la rende relative et discutable et par conséquent la soumettre à une menace de disparition.

Conçue selon le modèle « bottom up », la loi de 1905 crée donc un espace de liberté. Définie comme « émancipatrice », la laïcité autorise des comportements dont les seules limites posées sont le « trouble à l’ordre public » et la remise en cause des principes républicains et de laïcité. L’Observatoire admet qu’il est possible qu’un comportement, s’il est perçu comme une menace ou une agression symbolique, puisse créer un sentiment d’hostilité. Il promeut donc la tolérance et le dialogue entre les individus. Le modèle « bottom up » montre ici sa limite. Comment définir le degré de perception de la menace ou de l’agression symbolique ? Comment définir le « ressenti », notion entièrement subjective, qui combine émotions et cognitions propres à chacun ? S’il entend promouvoir un concept maximaliste de la laïcité conçu comme un « vivre ensemble » parfait, ce nouveau modèle crée les conditions d’une laïcité minimaliste dans laquelle la tolérance reprendrait son sens originel inspiré de la philosophie stoïcienne, à savoir « de supporter faute de pouvoir faire autrement »[4]

Les évolutions actuelles sont intéressantes à observer mais elles ne sont pas sans susciter des inquiétudes. Elles invitent à s’interroger sur les comportements autorisés. Plus que jamais, une éthique est nécessaire. Comme les philosophes analytiques américains le rappellent, la loi s’applique mais aussi se pense[5]. Ce n’est pas parce que l’on peut que l’on doit. À chacun de réfléchir à ses actes et de trouver l’équilibre. Mais laisser l’individu seul arbitre de son agir et mettre en avant l’homéostasie comme moyen principal de régulation des conflits est un pari optimiste mais aussi une prise de risque pour la vie sociétale.

Jean-Marc Goglin

[1] http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000508749

[2] J. LALOUETTE, La séparation des Églises et de l’État, Paris, Seuil, 2005.

[3] (http://www.gouvernement.fr/qu-est-ce-que-la-laicite).

[4] J. LECLER, Histoire de la tolérance au siècle de la Réforme, Paris, Albin Michel, 1994, nouvelle éd.

[5] A. G. AMSTERDAM, J. BRUNER, Minding the law, Harvard University Press, 2002.

Voir également sur le site: https://bulletintheologique.wordpress.com/2017/02/16/la-laicite-bibliographie-et-sitographie/

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