Enseigner la spiritualité ?

Il est urgent d’enseigner… la spiritualité. La spiritualité n’est pas la religion, ou l’histoire des religions. La spiritualité désigne à la fois ce besoin profond de sens qui habite tout homme, croyant ou non, et qui en même temps dépasse tout homme, auquel tout homme aspire parce qu’il est homme, mais aussi qui dépasse sa seule humanité et qu’il reconnaît comme essentiel à sa vie.

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La spiritualité se réfère aussi aux pratiques spirituelles historiques, aux réponses que les cultures et les religions ont apportées pour satisfaire ce besoin. Nous avons tous des besoins spirituels, qui sont différents des réponses religieuses et il faut cesser, dans notre laïcité, de faire comme si la spiritualité, à l’instar de la foi, ne concernait que la sphère privée : autant dire que l’éthique ou la citoyenneté ne sont que des réalités individuelles. La laïcité séparatrice a mis dans un même sac, dans son entreprise de réorganisation de l’espace public et privé, le domaine de la religion et celui de la spiritualité. Elle a oublié, en débarrassant l’éducation nationale de la tutelle religieuse, que l’être humain est un être spirituel, que ce besoin-là est aussi pressant que celui de liberté, d’égalité, et de fraternité.

D’une compréhension retrouvée de la spiritualité comme besoin vital d’une structure de sens dépassant le sensible, on pourra se rendre compte de la nécessité de la mettre au programme des cours de civisme, d’éducation à la citoyenneté, voire de philosophie. La spiritualité prend acte qu’il y a en l’homme un esprit, et un besoin de transcendance que désire et attend cet esprit, parce qu’il est esprit. Les grands domaines de l’art et de l’expression créatrice, de l’engagement et du service, du développement personnel, inter-individuel et inter-culturel appartiennent à ce besoin de dépassement de l’individu, et font partie de programmes variés dans l’éducation, du primaire à l’université. Mais la spiritualité va plus loin : elle dépasse la personne, elle dépasse le groupe, elle va jusqu’à la source de ce qui nous unit, et nous propose de croire en un absolu, et que cette soif d’absolu n’est ni absurde, ni catégorielle. Le besoin de spiritualité est raisonnable, car l’esprit de l’homme est raisonnable. Les religions, en proposant leurs réponses en termes de foi en Dieu et de culte, ne sont pas les seules à honorer le besoin spirituel. De nombreuses autres pratiques existent, qui sont témoins que l’homme peut s’épanouir et s’élever vers la transcendance (ou l’absolu) qu’il désire, en apprenant comment reconnaître et accepter le besoin spirituel humain. L’ignorance publique de ce besoin peut avoir des conséquences néfastes ; il risque de réduire l’être humain à la seule dimension matérialiste ou biologique, comme si celle-ci était la seule digne des attentions collectives. Elle laisse surtout aux pourvoyeurs d’absolu la place grande ouverte pour proposer leur marchandise, sans que les jeunes puissent reconnaître en eux quels sont ceux qui respectent l’esprit humain dans sa grandeur et son originalité.

Une reconnaissance publique de la spiritualité du citoyen permettrait de reconnaître le droit qu’il possède à l’expression religieuse bien sûr, mais aussi à la diversité des modes d’expression spirituels, sans que ceux-ci soient bloqués par une laïcité incapable de donner publiquement aux personnes leur dimension transcendante, ou bien de faire allusion à celle-ci comme allant de soi. Le discours public, au contraire, devrait pouvoir se référer à cette dimension humaine, par exemple pour expliquer telle ou telle décision politique, telle option juridique, telle proposition sociale. Un enseignement à la spiritualité permettrait de se référer aux réalités religieuses sans que celles-ci soient tronquées de leur dimension transcendante indispensable, et donc assimilées à des idéologies. Sans un tel enseignement, comment les jeunes pourront-ils par exemple évaluer un tant soit peu l’étendue des composantes du terme « Dieu » ? Une simple histoire des religions (telle que celle qui est actuellement dispensée) fait comme si ce mot était transparent, comme si tout le monde savait de quoi on parle quand on prononce le terme, et ce qu’il recouvre dans les différentes traditions. Une compréhension laïque du mot revient le plus souvent, en fait, à celle du « Dieu des philosophes » dont les caractéristiques abstraites sont au mieux décevantes sur le plan d’un véritable accueil de la spiritualité d’autrui, et surtout ne sont pas en mesure de servir d’aune pour tester les discours des religions ou des sectes.

Sur le plan politique, les entités supra individuelles telles que la patrie ou la nation, par elles-mêmes aptes à élever les individus au-delà de leur sphère privée et de leurs intérêts particuliers, sont trop souvent les seules à proposer le dépassement collectif. Elles sont facilement offertes comme des aspirations spirituelles, mais peuvent bloquer ces aspirations à leur niveau, alors que l’homme est en droit d’être comblé par bien plus que « le parti », « la nation » ou « le peuple ». De fait, la spiritualité humaine tend vers l’absolu, l’universel et même l’infini. Il est vrai que les thèmes de la fraternité universelle ou la solidarité internationale peuvent sonner creux, après tant et tant de programmes généreux et d’initiatives fédératrices, qui ont si souvent été mis en échec. Mais si des chefs de partis nationalistes avaient face à eux des citoyens dont le sens spirituel avait été éduqué à reconnaître les valeurs supra-individuelles et les aspirations à l’unité du genre humain, seraient-ils si écoutés ?

Un enseignement de la spiritualité valoriserait ce que vivent déjà les jeunes, eux qui ne censurent pas encore l’élan spirituel présent en eux (témoins nombre de mouvements, de révoltes, de positionnements alternatifs, trop vite jugés idéalistes), mais que trop souvent l’Education institutionnelle ignore ou même dénigre. Elle leur rendrait service en leur permettant d’évoquer sans honte devant leurs pairs leurs interrogations, leur identité, leur être profond. Elle leur permettrait d’accepter comme humaine, et pas seulement privée ou individuelle, cette aspiration universelle à un sens qui dépasse (et inclut) notre raison finie. Elle leur donnerait l’occasion de découvrir comment les différentes religions ont essayé de répondre à cette aspiration fondamentale, et d’aller vers une plus grande tolérance concernant ces réponses millénaires. Enfin, elle leur permettrait de hisser ces grandes traditions spirituelles au-dessus des propositions passagères et périmables, trop souvent acceptées comme concurrentielles car relevant, au nom du libre-arbitre, du choix personnel et non critiquable de chacun.  

Il faut le redire : l’homme est le seul être fondamentalement spirituel, qui aspire à l’absolu et au bonheur durable. Il sait qu’il existe des réponses aux grandes questions de l’existence, mais les range vite dans l’attirail du religieux partisan ou de la sphère purement privée où règne l’arbitraire. Un enseignement qui miserait sur une anthropologie où le spirituel aurait toute sa place rendrait un service considérable à une laïcité malade de son neutralisme, et, peut-être à son corps défendant, de son matérialisme.

Yves Millou

PS : Un lecteur de cet article m’ayant demandé à quoi ressemblerait un programme d’enseignement de la spiritualité, j’avais rapidement proposé celui-ci, ci-dessous. Il est n’est bien sûr qu’une ébauche, qu’il s’agirait de confronter à des pratiques déjà existantes et à l’avis de spécialistes, mais je pense qu’il peut apporter la démonstration qu’une forme concrète de cet enseignement est possible.

 

Proposition / Programme spiritualité

1. Anthropologie spirituelle

– l’esprit humain : ses limites et ses aspirations

– cerveau, esprit, âme,

– le sens moral et esthétique

– le besoin de dépassement de soi : autrui, le monde, Dieu

– le moi, l’individu, la personne

– les réalités supra-individuelles : groupes, communautés, peuples, genre humain

 

2.Les grandes traditions spirituelles

– l’homme « animal religieux » / le totémisme

– holisme et dualisme

– l’Asie (hindouisme, bouddhisme, confucianisme…)

– les monothéismes

– L’humanisme, les lumières : foi et raison

– l’athéisme et la spiritualité athée

 

3. Une humanité coupée de ses racines spirituelles

– autonomie et hétéronomie : liberté et vérité

– nihilisme et relativisme

– les totalitarismes : l’homme superflu

– qu’est-ce que le matérialisme ?

– l’homo economicus

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