Une ancienne du CTU à l’École Biblique et Archéologique de Jérusalem (EBAF)

nathalie-a-lebaf

Janvier 2014-mai 2015, Semestre 2. 2è année de Thèse de 3è cycle sur 1 Corinthiens 3 et 4

J’en ai rêvé depuis 2 ans et me voici pour 2 semestres à l’EBAF

Pourtant, j’étais loin de me douter, il y a plus de 11 ans, en septembre 2003, quand j’ai commencé un DUET de théologie au Centre Théologique Universitaire  de Rouen, que la Providence me conduirait sur les pas de Moïse, de Jésus, de Paul, ou que j’habiterai dans cette prestigieuse École créée par les Dominicains explorateurs tels les pères Lagrange, de Vaux, Vincent, Boismard, ou mieux encore, que je vivrai au milieu de chercheurs vivants aussi célèbres que Marcel Sigrist, Étienne Nodet ou Jean-Baptiste Humbert.

Téléchargement

C’est lors d’un pèlerinage en Terre Sainte, organisé justement par le CTU, sous la conduite du Père Gruson, en avril 2013, que j’ai découvert ce pays avec curiosité, émerveillement, passion, sentiments qui ne m’ont jamais quittée depuis. Nous étions venus assister à une conférence sur Qumran donnée par Émile Puech et j’avais très vite été séduite par l’accueil, la sérénité du couvent, le jardin en pleine ville et surtout par le Saint Étienne à genoux, au milieu de l’atrium : c’est à l’EBAF que la tradition situe le lieu de la lapidation de ce  proto-martyr chrétien. Il m’a sans cesse appelée à revenir le voir depuis.

Et maintenant, me voici tombée en amour de ce pays riche en contrastes à tous points de vue, mais dont on comprend très vite pourquoi il a suscité tant de désirs de possession, de retour, de conquête et de reconquête, depuis tant de siècles et encore maintenant. Les archéologues pensent que Jéricho recèle la plus ancienne cité du monde, connue à ce jour : entre 8000 et 10000 ans avant Jésus-Christ !

Que fait-on à l’EBAF ? Des quantités de choses : on y vient essentiellement pour travailler sur les textes bibliques et profanes, l’archéologie, l’épigraphie, les langues anciennes, dans leur cadre et leur contexte, durant un temps très variable, de quelques jours à quelques années. Et cela change tout. Ma thèse, dirigée à distance par Yara Matta, professeur de Nouveau Testament à Paris et à Beyrouth, n’aura pas le même visage, une fois travaillée ici, que si j’étais restée à la bibliothèque de Fels ou de la Boseb. Je l’ai su dès les premiers jours.

Tout d’abord, la bibliothèque Saint-Étienne recèle des trésors, des livres qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Ce n’est pas tant que le fonds exégétique soit plus riche que dans les bibliothèques parisiennes, les collections d’ici étant remarquables surtout en archéologie et en épigraphie. Mais il est différent : plus large, plus éclectique, plus international.

D’autre part, pour nous les étudiants en résidence, la bibliothèque est ouverte 24h/24h. En cas d’insomnie ou de réveil matinal, nous entrons et sortons comme nous voulons, avec l’avantage de posséder un bureau personnel avec étagères et casiers.

En outre, nous travaillons au milieu de chercheurs du matin au soir. Si nous avons une question qui nous brûle la langue, il est toujours possible de la leur poser au petit déjeuner ou au repas du midi, que les frères prennent avec nous.  On est très vite frappés par leur accessibilité et leur disponibilité. Les chercheurs de passage, sollicités par l’École pour des conférences pendant leur séjour, se prêtent également au jeu. Nous nous entraidons aussi les uns les autres, en tant qu’étudiants à différents niveaux de recherche, ayant des compétences et des sujets d’étude très variés, mais parfois complémentaires.

Enfin, je dirais que nous sommes portés spirituellement par les célébrations auxquelles nous avons toute liberté de participer ou non. Pour ma part, le fait d’entendre chaque jour le Livre des Actes des Apôtres ou les Lettres de Paul et les Évangiles, d’écouter les homélies des frères, me font comprendre Paul autrement que si j’étais restée seule, à ma table de travail, face aux seuls commentaires écrits des bibliothèques. Certains mots, certaines tournures, dits par d’autres, entendus autrement grâce à la Nouvelle Traduction Liturgique et « regardés », me plongent dans des connexions intertextuelles, me donnent des éléments de compréhension que je n’aurais pu saisir, sans ces lectures quotidiennes, appels à mieux écouter la « Parole du Seigneur », selon la formule consacrée,  à l’issue des lectures.

Ceux qui préparent une thèse propre à l’EBAF restent en général de 3 à 6 ans. Nous autres, étudiants rattachés à d’autres universités partenaires du monde entier, restons en moyenne une année universitaire d’octobre à mai-juin.

Pour ma part, je fais une thèse avec l’ICP. Lorsque j’étais encore en master (= licence canonique), j’avais parlé de ce projet avec le père Olivier Artus, Vice–Recteur à la Recherche et Directeur du Collège doctoral, et nommé en 2015 Conseiller scientifique de l’EBAF. Il a tout de suite été favorable à ma demande mais m’a conseillé d’attendre ma 2è année de thèse, pour venir à l’EBAF, me signifiant par là, de façon implicite, qu’il m’encourageait à poursuivre des études doctorales… A la réflexion, il a eu raison de me faire patienter : ayant terminé de valider tous mes examens à Paris, ayant déposé mon sujet de thèse l’an dernier, je suis totalement libre de me consacrer à ma recherche et de compléter par les cours qui peuvent enrichir mon travail ou susciter ma curiosité.

J’ai dû être recommandée par 3 professeurs de l’ICP pour être acceptée à l’EBAF et obtenir un visa d’études d’un an, mais fractionné sur 2 années universitaires différentes. Cela va me permettre de rentrer chez moi pour les mois d’été pour m’occuper de ma famille (mari, 3 enfants et parents), de pouvoir faire la connaissance de 2 fournées d’étudiants et … d’éviter la canicule estivale de Jérusalem ! Comme je voulais que ce projet soit aussi celui de notre couple, j’ai demandé à ce que mon mari puisse venir me rendre visite, ce qu’il a fait, pendant 1 mois et demi en février/mars. Il a assisté à des cours comme auditeur libre et a participé au voyage dans le Néguev. Puis il est reparti travailler ponctuellement à Paris. Il est maintenant de retour ici et nous accompagnera en Jordanie en cette fin de mois de mai.

Sur l’ensemble de cette année universitaire, on compte 8 étudiants, 11 doctorants en sciences bibliques dont 2 boursières de l’Académie des Inscriptions de l’Académie des Inscriptions et Belles lettres et 22 auditeurs libres. Les étudiants et les doctorants sont essentiellement des prêtres envoyés ici pour parfaire leurs études avant ou au cours de leur apostolat. Cette année, on compte 5 religieuses parmi les étudiants et chercheurs.

Leurs études sont prises en charge par leur diocèse ou leur communauté religieuse ou de généreux bienfaiteurs. En ce qui me concerne, je n’ai bénéficié d’aucune aide ni bourse et n’ai pas voulu, de toute façon, en demander, estimant que ma retraite anticipée de l’Éducation Nationale me permettait d’assumer les frais de ma pension et de mes cours de manière autonome.

Les étudiants ont entre 23 et 40 ans, pour une moyenne d’âge d’environ 35 ans. Seule femme mariée et mère de famille, avec mes 57 ans, j’ai été surnommée « la doyenne » par Michel Gourgues, l’un de mes professeurs canadiens  venus enseigner Paul. Je me réjouis de ce statut d’aînée. On me sollicite comme correctrice de mémoire ou traductrice de grec, comme maman, amie ou confidente, comme conseillère en cuisine ou achats vestimentaires !

Mais, de mon côté, j’ai bien besoin de conseils linguistiques et informatiques de la part de cette génération plus à l’aise que moi dans ces domaines. Beaucoup sont polyglottes. Au repas, il est courant de commencer à parler en français, de poursuivre en anglais et de terminer en italien, langue que tous ces brillants prêtres maîtrisent couramment, en raison de cours intensifs, -26h la semaine !-, au début de leur première année d’études à Rome. L’enrichissement linguistique se fait donc naturellement. Et les exégètes, plus particulièrement friands de traductions, sont particulièrement sensibles à ces transferts d’une langue à l’autre, aux trahisons traductrices  et aux jeux de mots. Bel exemple pour moi de ce que toute cette jeunesse a de talent et de valeur, quoi qu’on en dise sur la baisse de son niveau !

En dehors de notre travail personnel de recherche, nous pouvons prendre des cours de langues bibliques ou contemporaines, d’exégèse, de théologie, d’histoire ancienne allant de la préhistoire à l’époque byzantine avec décloisonnement de l’espace géographique par des ponts établis entre le Levant, l’Égypte, la Grèce et le Monde romain. Le tout à la carte, à volonté et avec validation possible en fin de semestre. C’est le Directeur de l’École, pour l’heure Marcel Sigrist, qui valide les examens.

Le plus de l’École est assurément la découverte du pays, organisée par le frère Dominique-Marie Cabaret, avec la sortie topographique hebdomadaire du mardi, qui nous fait sillonner Israël et la Palestine du Nord au Sud et d’Ouest en Est, et visiter des sites parfois encore inexplorés ou laissés à l’abandon. Les voyages de quelques jours en Galilée, dans le Néguev et en Jordanie viennent parachever notre formation d’éventuel futur guide en Terre Sainte.

Ce semestre aura été pour moi un festival linguistique, touristique, culturel et amical au sein d’une école prestigieuse, mais à taille humaine, au milieu de chercheurs brillants, mais abordables, et au cœur d’une jeunesse studieuse, mais passionnée et fort sympathique. Je me souviendrai longtemps, par exemple, du site de Tell Yarmouth, fondé au milieu du IVè millénaire, située sur la route des comptoirs égyptiens, a priori peu spectaculaire pour des non-initiés, parce que tout mon être y a été sollicité et contextualisé : mon intelligence (le noûs grec), grâce aux explications détaillées de notre archéologue Rosemary Le Bohec ; par ma sensibilité (thymos), du fait de l’agression que représente le développement tentaculaire de la ville israélienne de Beit Shemesh qui vient grignoter le site ; mon corps (sarx), grâce au jeu des colonnes musicales auquel nous nous sommes amusés dans la salle hypostyle ; par tous mes sens aussi (aisthèseis), en raison du tapis d’herbes folles et de roses trémières souples, fragiles et tellement belles, recouvrant les fouilles archéologiques ; par ma foi (pistis), en raison de la lecture de Josué 10, 3-5, à l’ombre d’un caroubier ; enfin, par le rire (guélôs) tellement communicatif, à propos de tout et de rien, de notre étudiant ange gardien dominicain, Fabio.  C’est ce qu’on appelle la contextualisation…

Nathalie MARTIN-DERORE

EBAF, Jérusalem le 21 mai 2015, fête de la Translation des reliques de Saint Dominique

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s