Lytta Basset – Oser la bienveillance

lytta-basset-oser-la-bienveillanceLe dernier livre de la théologienne protestante Lytta Basset, Oser la bienveillance (Albin Michel, 2014) se présente comme une vaste entreprise de déculpabilisation, ce qui n’est pas un faible mérite par les temps qui courent, même s’il est permis de ne pas adhérer totalement à toutes ses thèses.

La première partie du livre se propose de prendre la mesure du regard malveillant porté sur la nature humaine en Occident depuis l’adoption, au début du 5ème siècle, du dogme du « péché originel », sous l’influence de saint  Augustin.  Lytta Basset déplore à juste titre les ravages de cette « pastorale de la peur », amplement décrite par Jean Delumeau (Le Péché et la peur. La culpabilisation en Occident, XIIIème-XVIIIème siècles, Fayard, 1983), qui a sévi aussi bien  chez les catholiques que les protestants. On a présenté ainsi un Dieu vengeur impitoyable, un Dieu méchant, aux antipodes du Libérateur biblique ; on a fait subir aux enfants une violence éducative intolérable : ne fallait-il pas en effet les « redresser », les « corriger », puisqu’ils étaient nés mauvais ? On a brossé de la nature humaine un tableau d’un pessimisme extrême, totalement décourageant.

Si le  dogme du péché originel  peut sembler à beaucoup aujourd’hui une « vieille histoire », ses séquelles n’en demeurent pas moins présentes dans les mentalités : image souvent négative  de l’être humain  donnée par les sciences humaines, méfiance généralisée, mésestime de soi et déresponsabilisation.  Pour Lytta Basset, il faut en finir une fois pour toutes avec ce dogme catastrophique, au demeurant ignoré des orientaux. Et c’est sur ce point qu’il est permis de ne pas adhérer totalement à son discours. Ce qui est en cause, est-ce la doctrine elle-même ou la présentation désastreuse et nocive qui en a été faite ? Il faut rappeler que la théorie augustinienne a été développée à l’occasion d’une violente polémique avec Pélage et que ses excès n’ont jamais été repris par l’Église. Il est certes bon de rappeler, comme le fait Lytta Basset,  que le seul péché dans la Bible est dans la rupture des relations avec l’autre et avec le Tout Autre. Peut-être aussi faut-il renoncer à l’expression même de « péché originel », en tout cas renoncer à la conception d’une transmission héréditaire qui ne pouvait se concevoir qu’en un temps où l’on croyait à l’existence historique de deux individus nommés Adam et Eve (alors qu’ils représentent symboliquement toute l’humanité), mais les fait sont là et l’expérience d’une césure qui affecte aussi bien les rapports humains que la relation avec Dieu me semble une vérité d’expérience. Quand Lytta Basset écrit, p. 59, « Notre condition humaine est si difficile qu’il nous arrive régulièrement de ne plus être en relation avec Dieu, d’où notre solidarité avec tous les humains de tous les temps ; chaque fois que nous nous coupons de Dieu, nous devenons Adam et Eve, pris dans nos divisions et nos engrenages mortifères », n’exprime-t-elle pas la signification profonde du dogme qu’elle rejette ?

Quoi qu’il en soit, la seconde moitié du livre – à mes yeux de beaucoup la plus réussie– s’attache à revisiter la condition humaine pour en donner une vision  positive. Lytta Basset montre que le besoin de bienveillance est inscrit au cœur de notre condition. Se fondant sur les travaux de Jean-Marie Delassus (Psychanalyse de la naissance, Dunod, 2005), elle explique en effet que le nouveau-né subit un terrible traumatisme lors de la naissance : expulsé de l’univers utérin, monde de la totalité où il ne fait qu’un avec son environnement, il est précipité dans un monde qu’il ne connaît absolument pas, dans lequel il n’a plus aucun repère. Pour sortir de cette situation de totale détresse, état profondément dépressif, il a besoin du regard bienveillant de sa mère, ou d’un substitut maternel. C’est cette bienveillance qui lui rend le monde habitable et qui lui permet de s’ouvrir aux autres en portant à son tour sur eux un regard bienveillant.  Inversement un regard malveillant qui dévalorise, coupe de la relation, enferme l’être sur lui-même, dans la souffrance. L’être humain se révèle ainsi comme un être de relations et « C’est par le regard que nous portons les uns sur les autres que se développe notre appartenance à l’humanité » (p 309).  Lytta Basset s’appuie alors sur une lecture très éclairante d’un certain nombre d’exemples bibliques pour montrer comment Dieu, loin d’enfermer l’être humain dans la faute, l’appelle constamment à un retour (c’est le sens du mot hébreu techouva , qui n’est pas repentance mais retour, retournement) à la relation avec l’autre et, à travers lui, avec le Tout Autre. De ce regard bienveillant de Dieu sur chaque personne humaine, Jésus est évidemment l’incarnation. A cet égard on retiendra la lumineuse analyse, qui constitue peut-être le sommet du livre (p.317-335), de la rencontre de Jésus avec Zachée, telle que Luc  nous en fait le récit (Lc 19, 1-10, que je citerai dans la traduction proposée par Lytta Basset p. 320). Zachée, on s’en souvient, est un collecteur d’impôts au profit de l’occupant romain,  un collaborateur qui a édifié sa fortune au moyen de malversations financières. Il est ainsi mis au ban de la société juive, qualifié irrémédiablement de pécheur. Pourtant lui aussi éprouve le désir de voir Jésus qui passe par Jéricho et, comme il est de petite taille, il grimpe sur un sycomore pour l’apercevoir. Jésus lève les yeux vers lui et l’interpelle : « Zachée dépêche-toi, descends! Car aujourd’hui il me faut demeurer dans ta maison » (Lc 19, 5). Ce regard bienveillant de Jésus met Zachée debout (c’est le vocabulaire de la résurrection qui est employé au v. 8 « S’étant mis debout/ ayant été mis debout, Zachée dit au Seigneur… »), le réintègre dans la relation et la responsabilité de ses actes. Zachée en effet dit « Je » et exprime sa décision de réparer les injustices dont il s’est rendu coupable. Jésus qui n’a, notons-le, prononcé aucune parole de reproche à l’encontre de Zachée, qui l’a seulement accueilli dans un climat de bienveillance, peut ainsi conclure : «  Le fils de l’humain est venu chercher et sauver ce qui était perdu » (v. 10). C’est ainsi à travers le regard bienveillant porté par un être humain sur un autre être humain que se révèle le regard bienveillant de Dieu sur ses créatures. C’est en effet la Bienveillance divine, la Bienveillance originelle qui nous appelle à  « oser la bienveillance » pour restaurer la relation détériorée et devenir mutuellement responsables, enfin libérés de toute culpabilisation.

Jean-Louis Gourdain

Avec l’autorisation de Lignes de Crêtes, la revue de l’association Chrétiens dans l’Enseignement Public. »

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