La beauté peut-elle nous sauver ?

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Pier Angeli

Qui n’a pas envie de répondre oui à une telle question ? Qui ne sacrifie à la beauté une grande partie de son temps, de son argent, de son énergie ? Et cela dans toutes les sociétés, dans toutes les cultures ? La quête de beauté n’est-elle pas le propre de l’homme ? Que l’on pense à l’art de vivre athénien, cherchant à faire du citoyen accompli le kalos kâgathos , c’est-à-dire le bel et bon, la beauté du corps reflétant celle de l’âme ; que l’on se tourne vers les civilisations du Pacifique où les peintures corporelles, les bijoux, les armes sont poussées à des points de perfection formelle dépassant de loin des objectifs pragmatiques ; même notre société de consommation cherche à sublimer son  matérialisme outrancier et se retrouve à poursuivre la beauté  de façon quasi-totalitaire, notre meilleur des mondes vivant sous le diktat de la beauté : ne voyons-nous pas fleurir des instituts de beauté un peu partout, jusque dans nos campagnes ?

À l’heure où les écoles n’ont plus d’instituteurs, les soins esthétiques nous  proposent ou plutôt, nous  imposent des instituteurs de beauté, faisant de nous des êtres épilés, liftés, retouchés, body-buildés, que sais-je encore ? Injonction d’être beau, à l’heure du selfie et de l’image. Ceux qui semblent avoir abdiqué toute recherche de beauté, que ce soit sur leur propre corps ou dans leur environnement, nous apparaissent comme des désespérés. Et la théorie du genre s’est elle aussi étendue à ce sujet en instituant l’égalité entre les sexes : l’obligation d’être belle, d’accepter de souffrir pour cela, comme on le recommandait naguère aux jeunes filles de bonne famille, n’épargne plus les hommes qui ont droit eux aussi, aux teintures, gommages, épilations et autres interventions esthétiques qui font de l’humain moderne un mannequin porteur d’étiquettes et de cosmétiques sans lesquels la société peine à les accepter.  Ils n’ont plus rien à attendre de la vie, ceux qui n’en ont plus le souci, ils sont perdus. « Sans la beauté, point de salut », serait-on tenté de dire. Nos objets qu’ils soient utiles ou indispensables, sont à la même enseigne : « La laideur se vend mal », comme l’avait déjà remarqué l’inventeur du design industriel, Raymond Loewy. Quand on a tout ce qui est utile pour se déplacer, communiquer, faire la lessive, l’argument de vente supplémentaire est du registre de l’esthétique. Nos automobiles, nos appareils électroménagers et autres, jusqu’à la tondeuse à gazon  ou au paquet de lessive, sont étudiés pour nous séduire, plus que pour nous sauver.

Or, la notion de séduction comporte des relents diaboliques, on l’associe au désir de tromper celui à qui elle s’adresse. Lucifer, avant de devenir le diable, était le plus beau des anges. En rendant omniprésent le reflet de la beauté, ne cherche-t-on pas à fasciner l’humain privé de métaphysique, en lui proposant d’une part, comme la reine de Blanche-Neige, de s’admirer et d’admirer le monde artificiel qui l’environne, en l’enfermant dans une certitude rassurante mais éphémère ? « Miroir, mon beau miroir, suis-je la plus belle ? », demande la reine chaque matin, et le jour où la réponse n’est plus celle qu’elle attend, elle se mue en sorcière meurtrière. Notre contemporain qui s’est endetté pour  posséder la belle voiture qui fera baver d’envie toutes ses connaissances deviendra féroce, si brave homme soit-il par ailleurs, si l’on s’avise de rayer la carrosserie de son idole. « Le veau d’or est toujours debout », dans notre société qui clame si fort son attachement à la laïcité. Ce qui brille scintille sur tous les panneaux publicitaires, sur nos écrans devenus outils de séduction, dans les devantures des boutiques. La pomme de Blanche-Neige, bien rouge et bien cirée, recèle le poison de l’envie qui est germe de haine. Passant du registre du conte à celui de l’Histoire, nous pouvons penser à Néron ou à Hitler : ces deux tyrans sanguinaires entre tous avaient l’un et l’autre des natures d’artistes, tous deux amoureux passionnés de la beauté. Hitler s’est vengé de n’avoir pas été reconnu comme peintre en faisant du nazisme un producteur d’ordre et de beauté glaciale, la splendeur des cérémonies savamment ordonnées transcendant les foules et forgeant une conscience collective subjuguée au point de subordonner la vie d’un peuple entier  à  une œuvre de destruction qui ne pouvait que finir par se retourner contre lui-même.

On mesure, à cet exemple, à quel point la réponse à la question posée est complexe, – si l’on songe à Dostoïevski et à son roman L’Idiot, d où elle est extraite, on n’en sera pas surpris, puisque ses personnages sont tous déchirés par l’idée du salut et de l’impossibilité de le concilier avec les impératifs de la vie terrestre régie par les passions. La beauté est bien au cœur de ce dilemme : elle est le sel de la vie, elle nous est indispensable. En ce sens, elle nous sauve, oui, mais de quoi exactement ? Il y a salut et salut, pourrait-on dire de façon un peu grossière.

Dans un  premier temps, nous verrons en quoi la beauté, -mais encore faudra-t-il définir ce que recouvre ce terme générique-, opère une action que l’on peut dire salvatrice, en sublimant l’action humaine, en l’élevant vers la notion de grâce et de gratuité, en donnant l’idée d’un autre monde possible. Les exemples ne manqueront pas à l’appui de cette démonstration.

Nous verrons ensuite que le face-à-face avec la beauté, qui est le propre du travail artistique, peut s’apparenter au combat de Jacob avec l’ange, tel que l’a représenté avec une telle force d’évocation un peintre comme Gauguin ; et que, de ce combat, l’homme sort souvent vaincu car confronté à ses propres limites au moment-même où il est le plus tendu vers l’infini. D’œuvre de salut, la quête de beauté peut alors se retourner en acte mortifère, soit contre les autres accusés d’être les agents de cette impuissance à atteindre le but recherché : Hitler désignant les Juifs comme sources de tous maux, après Néron persécutant les chrétiens, et tant d’autres exemples plus ou moins terrifiants, – soit contre soi-même, et l’on pense aux nombreux suicides d’artistes comme Van Gogh, Rothko, Nicolas de Staël, Nerval, etc… ou à l’aliénation séparant du monde Camille Claudel, Robert Schumann, Antonin Artaud, l’ivrogne Verlaine et autres maudits.

Enfin, nous cheminerons avec certains artistes pour qui la quête de beauté est passage vers le salut, et nous dirons alors que ce n’est pas la beauté elle-même qui peut nous sauver, mais qu’elle peut être un jalon sur la quête de salut qui est au cœur de l’homme, même si cette notion  peut paraître aujourd’hui anachronique à beaucoup dans la forme qu’en propose le christianisme, à tel point qu’ils le cherchent dans d’autres rituels, profanes ou religieux.

Dans un  premier temps, on peut, sans crainte de se tromper, affirmer que la recherche de la beauté nous sauve d’un mal insidieux et particulièrement mortifère : la médiocrité. Mère Geneviève Gallois, la redoutable peintre expressionniste et bénédictine, écrit dans une de ses méditations lapidaires de 1951 : « La Médiocrité. Je tremble en écrivant ce mot effroyable pire que le mot Crime ; mot et chose devant lesquels Satan lui-même reste étonné, car lui-même n’a pas su atteindre ce degré dans le mal. » En des termes moins violents aboutissant à une conclusion différente quant à ses convictions, André Comte-Sponville ne dit pas autre chose : « Ce qui me fait le plus douter de Dieu, ce ne sont pas les horreurs, les massacres, mais la médiocrité. Peut-on imaginer un Dieu médiocre faisant l’homme à son image ? »

Avec mère Geneviève Gallois, nous pouvons dire cette prière : A mediocritate, libera nos Domine ! En contemplant un monument aussi grandiose que la cathédrale de Rouen, par exemple, on ne peut qu’être saisi par le sentiment d’élévation, d’ampleur, de démesure, de cette œuvre humaine devant laquelle notre cher « moi » semble remis à sa juste place de passant minuscule et éphémère. Passent sur nous comme en cortège les âmes de ceux qui ont travaillé à la bâtir . Leurs efforts pour créer de la beauté  jusqu’à des hauteurs presque inaccessibles pour l’oeil, ce travail gigantesque et gratuit d’artistes et d’artisans anonymes œuvrant pour quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes, au-delà de toute reconnaissance humaine.  On peut cependant s’y sentir perdu. Marcelle Gallois, qui est encore loin de se douter qu’elle va prendre l’habit monastique mais qui est déjà attirée par la question religieuse, écrit vers 1914, après avoir passé un moment dans l’église St Sulpice : «  Quelle caserne ! Il n’y a pas un endroit où se caser là-dedans… Dans la petite chapelle de la rue Monsieur (couvent dans lequel elle prendra le voile après quelques années d’hésitation), au moins, on se case… »

N’avons-nous pas, nous aussi, ressenti parfois plus d’émotion dans une modeste chapelle romane perdue au fond d’une campagne ou d’une montagne que devant les édifices les plus splendides ? La beauté qui se dégage du plus grandiose au plus modeste des édifices est-elle la même ? Les gens qui peignent savons bien aussi que leurs pinceaux sont souvent beaucoup plus inspirés par des corps imparfaits, un peu flétris ou malmenés, que par des modèles sans défauts dont la beauté évoque la froide harmonie formelle des kouroï de la Grèce classique ; c’est elle qui s’adresse à nous à travers le fameux sonnet de Baudelaire :

            Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,

            Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,

            Est fait pour inspirer au poète un amour

            Éternel et muet ainsi que la matière.

           Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris.

            J’unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes.

            Je hais le mouvement qui déplace les lignes,

            Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

            Les poètes, devant mes grandes attitudes,

            Que j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments,

            Consumeront leurs jours en d’austères études.

            Car j’ai pour fasciner ces dociles amants,

            De purs miroirs qui rendent toutes choses plus belles :

            Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !

En écoutant ces vers, l’on voit surgir l’image froide et parfaite, le dessin ingresque sans hésitation ni repentir, en un mot l’idéal classique qui fait triompher l’ordre et la symétrie. Un nu d’Ingres ou de Matisse est indéniablement beau, d’une beauté lisse répondant aux canons connus, attendus, répertoriés. Il nous conforte dans nos certitudes. Mais que dire d’un nu d’Egon Schiele ou de Kokoshka, aux formes torturées qui disent la souffrance, la dureté de la vie qui passe sur les corps, et, à travers elle, l’empathie du peintre pour son modèle dont il fait ressortir une beauté autre, peut-être plus profonde, plus vraie ? Pascal s’exclame : « Quelle vanité que la peinture qui nous fait admirer des choses dont on n’admire point les originaux ». Vanité, vraiment ? Ou au contraire recherche de l’essentiel à travers le regard posé sur l’innommable, comme c’est le cas dans les tableaux que l’on appelle simplement des vanités, où la présence de la tête de mort, comme dans le fameux monologue de Hamlet, remet toute chose à sa juste place, c’est-à-dire à l’insignifiance  au regard de l’éternité, et « du silence effrayant des espaces infinis » dont parle le même Pascal ?  La vanité nous donne, non pas à admirer des choses que l’on n’admire pas ordinairement, mais bien plutôt à discerner le beau en toute chose. Et c’est là l’un des grands bienfaits que l’on retire de la pratique du dessin et de la peinture, d’apprendre à voir autrement, à se forger son propre regard sur les choses. « Le poète doit être voyant », comme le dit Rimbaud, ce qui suppose « un dérèglement de tous les sens ». Se mettre en état de transe pour transgresser l’opinion commune, pour atteindre un essentiel que certains nomment Dieu.

Cette beauté-là s’appelle aussi la vérité, ou du moins ce qui s’en approche avec intransigeance. Et elle n’est pas forcément appréciée de tous, elle est loin de faire l’unanimité. Sans parler de la peinture de Monet qualifiée d’impressionniste par dérision, comme chacun sait, avant de devenir l’une des œuvres les plus prisées et les plus chères du monde, on peut prendre l’exemple de Jean-Sébastien Bach. Ce compositeur, aujourd’hui reconnu de façon unanime comme l’un des plus merveilleux créateurs de beauté, dont le seul défaut maintenant est d’être trop joué, trop connu, trop entendu, de façon à régner dans une gloire trop évidente, est resté dans l’ombre pendant une longue période avant d’être sorti de l’oubli par Mendelssohn qui s’est passionné pour lui. Incroyable si l’on songe au caractère à la fois novateur et éternel de l’émotion que suscite sa recherche de l’harmonie la plus savante dans sa limpide simplicité. Comme l’a dit je ne sais plus qui, Bach est le meilleur agent de propagande de Dieu. Difficile de ne pas croire à Son existence en écoutant une de ses Passions! Et lorsqu’on voit l’envoûtement dans lequel a vécu Glenn Gould au cœur de la musique de Bach, que l’on aime ou pas son interprétation, l’on sent bien que quelque chose de surnaturel l’inspire et en émane, que cette musique est passage… vers le Salut  avec une majuscule, promesse de ne pas sombrer dans le néant, ou simple planche de salut nous retenant au bord du dégoût, de l’écœurement, de la révolte nés de la médiocrité, de l’hypocrisie, du deuil, de l’injustice ?

À la deuxième acception, on répond positivement, sans hésiter. L’amour, fils de la beauté, comme Eros l’est d’Aphrodite, inspire la confiance, la joie, l’espoir. Pensons à Etty Hillesum, enfermée dans le camp de Westerbrock d’où elle voit tous les jours partir des wagons pleins de Juifs épuisés dont elle s’est occupée depuis des semaines, avant d’être elle-même emportée à jamais vers l’horreur absolue. Elle est en train de goûter un moment de repos ou de répit au milieu de tâches harassantes et désespérantes, et elle lève pourtant les yeux sur l’horizon où se couche le soleil, à travers les fils barbelés qui enserrent le camp, et elle a ces mots : « On ne peut pas me voler ce coucher de soleil, cette beauté de la nature qui a été donnée à tout homme, riche ou pauvre, juif ou non » ; à cette minute, est-ce la beauté qui sauve Etty du désespoir qui devrait la submerger ? Ou n’est-ce pas plutôt le regard d’Etty qui sauve la beauté d’un monde en proie à la destruction la plus folle ? C’est ce qu’elle sous-entend lorsqu’elle écrit à un autre moment : « Ce n’est pas nous qui avons besoin de Dieu, c’est Lui qui a besoin de nous, plus que jamais, en ce moment ». ce Dieu n’a pas d’étiquette, il n’est ni Yavhé, ni Allah, ni Jésus-Christ, Il est ce qui nous fait vivre. Etty, «  la femme qui ne savait pas s’agenouiller »quand sa vie était ordinaire dans un pays en paix, découvre Dieu en tâchant de puiser de la bonté au cœur de l’horreur absolue…

Cela donne à réfléchir et prouve bien qu’il n’y a pas de beauté en soi, mais une rencontre entre un objet, qu’il soit l’œuvre d’un artiste, celle d’un artisan, ou celle de la nature, et un être qui se projette en lui. Lorsque Cézanne s’attache à peindre une pomme,  Monet la cathédrale de Rouen et Morandi inlassablement la même vaisselle ordinaire, il ne s’agit pas de vanité mais au contraire de profondeur, de cheminement pour faire advenir ce que Platon aurait appelé l’Idée que contient chacun de ces modèles, du plus trivial au plus complexe.

Je m’installe aujourd’hui pour écrire sur cette question qui a surgi devant moi comme un appel. Aujourd’hui, le vendredi qui suit le vendredi saint, illuminé de lumière et de douceur à vous faire croire à la Résurrection ! Tout semble renaître : les sourires ouvrent les visages, le pas se fait moins pressé, la vie semble prendre un tour nouveau. Il fait beau… Drôle d’expression. Qui fait beau ? Ce beau temps fait tout plus beau. On l’apprécie d’autant plus ici, en Normandie où il a la coquetterie de savoir se faire attendre, et décevoir rapidement les espoirs qu’il suscite.

Aujourd’hui, tout est beau, plus beau encore que d’habitude, cette cathédrale, ces rues que les touristes arpentent et découvrent avec admiration, armés de leurs appareils photos, la flamboyante église St Maclou, toute cette splendeur dans laquelle j’ai la chance de baigner. Je viens d’achever un travail artisanal et j’ai la satisfaction d’avoir fait quelque chose de beau, que je trouve d’autant plus beau que c’est moi qui l’ai fait, et dont je vais pouvoir profiter quotidiennement ; en même temps, j’éprouve le soulagement d’avoir terminé une tâche un peu ingrate et salissante.

Je regarde mes mains : elles ne sont pas belles, en tout cas, pas au sens où l’on parle de belles mains dans la vitrine des manucures ou dans les lieux où l’on se produit avec élégance. Ce sont des mains qui ont travaillé, gratté, épluché, essuyé, porté. L’opinion commune les considèrent comme moches, peu présentables, presque choquantes, provocantes. La peine qu’elles ont prise fait visiblement peine à voir, elles ne plaisent pas. On leur préfère les blanches mains lisses qui n’ont pas eu contact avec la matière rugueuse. Pourquoi ? Et surtout, pourquoi voit-on s’arrêter avec des marques d’intérêt que l’on peut estimer sincères, au moins dans certains cas, un public incroyablement nombreux  et souvent élégant, devant des toiles qui peuvent être des écorchés de Bacon ou des misérables de Van Gogh ?

D’emblée, nous voici au cœur de l’ambivalence fondamentale que cache la splendeur un peu factice de ce mot qui rassure. Personne ne l’a mieux exprimée que Baudelaire, à mon avis, dans son Hymne à la Beauté, qui répond au sonnet cité ci-dessus :

Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme,

Ô beauté ? Ton regard, infernal et divin,

Verse confusément le bienfait et le crime

Et l’on peut pour cela te comparer au vin.

(…) Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe ? Ange ou sirène,

Qu’importe, – si tu rends, fée aux yeux de velours,

Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! –

L’univers moins hideux et les instants moins lourds ?

À travers ces deux poèmes, un dialogue se poursuit entre le poète et la Beauté, sa déesse. On peut dire qu’il s’agit d’une prière dans laquelle l’orant questionne une divinité qui lui répond. On peut donc considérer ces œuvres comme le reflet d’une expérience mystique. Pour parvenir à cet éveil, on sait que Baudelaire  n’hésitait pas à recourir à des moyens que l’on résume après lui sous le nom de « paradis artificiels ». Là où le mystique que nous pouvons dire  authentique est saisi sans artifice par le divin qui s’exprime à travers lui, certains, moins avancés dans ce rôle de passeurs d’un langage surnaturel, doivent, pour créer la faille entre physique et métaphysique, employer des substances psychotropes. Et l’on peut, pour cela te comparer au vin, annonce d’emblée Baudelaire. In vino veritas, dit la sagesse des nations, convoquant cette notion d’ambivalence, elle aussi : on sait que certains ont le vin gai, que d’autres l’ont triste ; que la robe flamboyante d’un alcool peut nous griser dans un effacement des valeurs auxquelles nous tenons lorsque nous sommes sobres. Homophonie du mot : le vin vain vainc notre volonté pour nous entraîner dans une ivresse qui délivre de certaines pesanteurs pour mieux nous livrer à la paresse, pour nous barrer le chemin de la quête que doit être notre vie. Nous installer dans le gris, nous griser, pour éviter de fouiller les couleurs et les saveurs. Et pourtant, le vin peut prendre une autre dimension quand il devient sang du Christ pour les chrétiens. Écoutons la voix de Miguel de Unamuno, dans son fabuleux Christ de Vélàsquez, lorsqu’il chante cette dimension symbolique du vin divin :

          La poutre maîtresse de la douleur massive

           que sur ton cœur la pierre du remords,

            œuvrant par la roue de la faute,

            chargea de son poids,

            et que dressèrent, comme des ogives,

            les tristes mains pécheresses d’Ève,

            foula sur le pressoir divin de ta poitrine

            la liqueur qui lave nos peines.

            Triste est le vin dans le désert,

            là où il n’y a pas d’eau, mère de riante verdeur :

            triste le vin comme sang et triste ton âme,

            Jésus, jusqu’à la mort. Mais ton jus,

            tant que nous n’entrerons pas dans l’océan divin

            sans surface ni fond et sans rivages, halte

            de nos fleuves toujours pèlerins,

            le soutien de de cette douloureuse traversée

            du désert de la vie humaine,

            c’est ton vin, seigneur,, ton propre sang,

            ton vin triste de la douleur, le vin

            de la vigne dont nous sommes les sarments.

            Triste est le vin, oui ; mais il nous enivre

            et nous apporte l’illusion, avec l’oubli.

            Oh ivresse du sang rédempteur,

            du vin du désert privé d’eau ;

            folie de la croix, douleur savoureuse,

            détachement de la vie, tu nous effaces

            l’arrière-goût de vinaigre que, sur l’éponge

            de son vain réconfort, nous laisse le monde !

            Et il y a dans le vin de ton sang, oh Christ !

            De l’eau, aussi, des sommets et sans souillure,

            liqueur de vie qui pour jamais apaise

            la soif de celui qui le boit

            et devient, en son dedans, source jaillissante

            qui apporte un éternel revivre.

Ici aussi, l’ambivalence est omniprésente, en un jeu de bascule qui place le vin au centre d’une trinité qui va de l’eau au vinaigre, dans un mouvement temporel qui place l’essence dans l’instant puisque le vin naît de l’eau et finit en vinaigre si on ne le boit au moment-même où il atteint sa maturité. Le cru le plus précieux perd toute sa valeur s’il est le seul liquide buvable en plein désert. La folie guette quand on a le superflu mais pas l’essentiel, et n’est-ce pas la caractéristique de notre société d’abondance ? Toutes nos incertitudes, nos manques de repères moraux ou intellectuels, nous mettent dans un état d’instabilité qui nous conduit à nous raccrocher à ce qui demande le moins d’effort, à ce qui concerne uniquement l’aspect extérieur. Or, la Beauté naît du Chaos : « Premier de tout fut le Chaos, puis la Terre à la large poitrine, siège inébranlable des dieux », dit Hésiode dans sa Théogonie. Or, dans nos galeries d’art, comme dans nos boutiques ou nos maternités, tout est fait pour présenter de beaux produits dans un conditionnement aseptisé qui fait oublier leur naissance sale et douloureuse, comme si les réalités de la genèse étaient chose honteuse. La vie sans vieillesse, sans maladie et sans mort, voilà ce que veut notre monde d’enfants gâtés. La beauté sans effort et sans son corollaire, la laideur, l’imperfection, doit obéir à des critères imposés de l’extérieur du sujet, par les mécanismes de la mode et du conformisme qui diffusent des modèles éphémères, voués à se renouveler au rythme des saisons, profits commerciaux obligent… Beauté de l’apparence contre salut de l’âme, étrange marché ! Beauté indispensable à la reconnaissance qui sauve de l’anonymat considéré comme la pire des damnations à l’heure de Facebook. Beauté, dernière planche de salut pour les mortels qui voient la mort comme un scandale et non comme l’envers d’une vie dont ils ne cessent pourtant de déplorer la dureté ? Beauté, déesse qui nous sauve du désespoir en nous rendant sensible l’Inaccessible, ou qui nous y replonge en nous faisant prendre conscience de notre impuissance ?

Adeline Gouarné

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