Saint Jerôme méconnu

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Si on a un peu oublié saint Jérôme, sans doute en partie occulté par le prestige et la dimension intellectuelle de son contemporain Augustin, à peine plus jeune de quelques années, il n’est pourtant guère d’église un peu importante ou de musée qui n’ait son ou ses tableaux représentant ce saint, souvent comme un ermite à moitié nu, en train de se frapper la poitrine d’une pierre, alors qu’il n’a passé que quelques années dans le désert de Chalcis, accompagné d’un lion, emprunté à la légende de saint Gérasime et, à travers elle, à l’histoire d’Androclès[1] ; parfois aussi il est représenté coiffé du chapeau rouge et revêtu de la pourpre cardinalice, sous prétexte qu’il a plus ou moins joué auprès du pape Damase le rôle de secrétaire.  Cette iconographie abondante ne nous aide pourtant pas beaucoup, comme on voit, à savoir qui était vraiment ce Jérôme.

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Ceux qui connaissent un peu la personnalité de cet homme méconnu, à la sensibilité à fleur de peau, au caractère difficile, prompt à s’emporter et enclin à la rancune, se demandent ce qu’il a pu bien faire pour être saint, en un temps où, il est vrai, les procès en canonisation n’existaient pas. Qu’il ait été le propagandiste un peu trop zélé de l’ascétisme monastique, semblant jeter le discrédit sur la sexualité et n’admettre le mariage que du bout des lèvres,  « parce qu’il enfante des vierges[2] », n’arrange certes pas son cas au regard de nos contemporains !  Certes  malgré tous ses défauts, Jérôme reste un écrivain remarquable, styliste à la plume acérée, comme en atteste son abondante correspondance[3], mais ce n’est quand même pas suffisant pour en faire un saint !  En fait son principal mérite, et qui n’est pas moindre,  est d’avoir été de manière constante l’homme de l’Ecriture, qu’il a inlassablement traduite et commentée.

On le sait peut-être encore, Jérôme, né à Stridon, sur la côte Dalmate en 347 et mort vers 420 à Bethléem, où il avait fondé un monastère et s’était établi en 386, est à l’origine de la Vulgate, traduction latine de la Bible qui sera canonisée par le concile de Trente.  A Rome en effet, où il séjourne entre 382 et 385, il se fait vite remarquer par le pape Damase par sa connaissance de la Bible, aussi celui-ci le charge-t-il de réviser sur l’original grec la traduction latine des Evangiles qui circulait déjà à l’époque (on parle de « Vieille Latine » pour cette première version latine du texte biblique) et qui présentait de nombreuses discordances. Jérôme s’acquitte si bien de sa tâche qu’il se prend au jeu et, une fois installé à Bethléem (après la mort de son protecteur Damase, il a dû fuir Rome où son ascétisme extrême suscitait l’hostilité générale), il reprend ses travaux bibliques et se met à réviser l’Ancien Testament sur la version grecque des Septante, version élaborée en milieu juif à Alexandrie, aux 3ème-2ème siècles av. J.-C. Mais bien vite il s’aperçoit que ce n’est pas suffisant. Pour répondre aux juifs qui nient l’authenticité de certaines citations chrétiennes de la Bible sous prétexte qu’elles ne figurent pas dans l’hébreu, Jérôme se met à l’école de maîtres juifs pour apprendre cette langue (et sans doute aussi l’araméen) dont les sonorités rudes lui semblent pourtant tout à fait barbares. Fort de ce savoir péniblement acquis, c’est désormais sur l’original hébreu, l’hebraica veritas, que Jérôme entreprend la traduction en latin de l’Ancien Testament. C’est ainsi sa traduction, complétée pour certains livres par ses successeurs, faite d’abord pour des raisons scientifiques et non liturgiques, qui deviendra la Vulgate, la Bible latine de tout l’Occident chrétien à partir du Moyen Age.

Traducteur remarquable et saint patron des traducteurs, Jérôme a aussi commenté de très nombreux livres bibliques à la fois dans des commentaires savants et dans des homélies, dont nous avons gardé un certain nombre. Il y pratique une exégèse, largement redevable à celle d’Origène, dont il stigmatise cependant les erreurs théologiques, qui procède  globalement en deux temps. Jérôme s’attache d’abord à élucider la lettre du texte qu’il explique, et la lettre constitue pour lui le fondement  (fundamentum) de toute explication. Mais il faut dépasser ce premier niveau  pour accéder à l’esprit, comprenez l’Esprit du Christ qui anime toute l’Ecriture, Ancien et Nouveau Testaments inclus. La lecture spirituelle (intellegentia spiritalis) qu’il pratique abondamment, si elle semble souvent déroutante à nos yeux modernes, a au moins le mérite de discerner la présence du Christ, Verbe de Dieu, dans l’ensemble de la Bible et d’éviter tout fondamentalisme littéraliste. C’est donc à Jérôme, homme de l’Ecriture, que je m’intéresse depuis une quarantaine d’années, grâce à mon maître Pierre Jay, professeur honoraire de littérature latine à l’Université de Rouen et auteur lui-même d’un remarquable ouvrage sur L’Exégèse de saint Jérôme d’après son « Commentaire sur Isaïe » (et d’un plus accessible et excellent Jérôme lecteur de l’Ecriture, Supplément n° 104 aux « Cahiers Evangile »,  Cerf 1998)  qui avait su, à l’époque où je faisais mes études, fonder à Rouen un groupe de recherche sur la littérature latine chrétienne, où Jérôme occupait une place de choix. Après une maîtrise sur les Homélies sur Marc (travail que j’ai repris et augmenté pour l’édition avec traduction et notes que j’ai donnée en 2005 pour la collection « Sources chrétiennes », n°494) et une thèse sur Les Psaumes dans les Commentaires des Prophètes chez saint Jérôme, je participe à un travail collectif de traduction commentée des diverses préfaces qu’a composées Jérôme pour accompagner ses traductions des livres de l’Ecriture, textes fondamentaux pour tous ceux qui se préoccupent de l’histoire du texte biblique et de ses traductions. Cet ouvrage devrait paraître, dans la collection « Sources Chrétiennes », courant 2015, si tout va bien. D’autre part j’essaie aussi de poursuivre un travail personnel de traduction d’homélies sur des sujets divers, dont certaines très belles, sur la Nativité, Pâques ou l’Epiphanie. Et ce n’est pas la matière qui manque : l’œuvre de Jérôme est gigantesque et très imparfaitement et très partiellement traduite. Avis aux jeunes chercheurs : il y a là matière à plus d’une thèse !

Jean-Louis Gourdain

[1] Androclès, raconte Aulu-Gelle,  jeté aux bêtes pour s’être enfui de la maison de son maître, fut épargné par un lion qui reconnut en lui celui qui lui avait naguère enlevé une grosse écharde de la patte. On raconte que Gérasime guérit lui aussi  un lion affligé d’un roseau dans la patte. Le lion reconnaissant se fait son disciple, le suivant comme un chien fidèle.

[2] « Je loue les noces, je loue le mariage ; mais c’’est parce qu’ils m’engendrent des vierges. Des épines, je cueille les roses », Lettre 22 à Eustochium, §20 (traduction Y.-M. Duval et P Laurence, « Vie monastique » n° 47, Abbaye de Bellefontaine, 2011

[3] Pour se faire une idée de cette abondante correspondance, on aura grand profit à lire l’anthologie commentée parue en 2012 dans la « Collection de l’abeille » au Cerf sous le titre : Saint Jérôme, Lettres lues par Benoît Jeanjean.

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