POURQUOI « LIRE » THOMAS D’AQUIN AUJOURD’HUI ?

st-thomasLa recherche sur l’œuvre, immense, de Thomas d’Aquin semble inépuisable tant son œuvre est immense et féconde. Aujourd’hui encore, la Somme contre les Gentils demeure un modèle de démarche intellectuelle et la Somme de théologie, bien qu’inachevée, reste un chef d’œuvre de pensée systématique. Deux démarches sont possibles : étudier Thomas du point de vue systématique ou étudier Thomas du point de vue historique. Longtemps, les deux démarches ont semblé opposées. Aujourd’hui, il est convenu qu’elles sont complémentaires. L’œuvre thomasienne fait partie de l’histoire de la rationalité humaine, a hérité de problématiques auxquelles elle propose des solutions et qu’elle transmet. Faut-il lire Thomas en philosophe ou en théologien ? Thomas lui-même ne présente ni la philosophie comme « servante » de la théologie ni la théologie comme « maîtresse » de la philosophie. Sa définition de la théologie ne permet pas de faire de celle-ci une « maîtresse ». En effet, la théologie est subalternée à la science de Dieu. C’est la science de Dieu qui est la vraie « maîtresse ». Thomas lui-même veut éviter l’idée que la philosophie reçoive ses principes de la théologie et lui soit subordonnée. La philosophie a ses propres principes et sa propre méthode qui lui permettent de tirer ses conclusions. Si Thomas a écrit des ouvrages philosophiques, c’est surtout à l’intérieur de ses œuvres théologiques qu’il élabore sa philosophie. Pour Thomas, il y a une harmonie nécessaire entre savoir théologique et savoir philosophique, harmonie qu’il appelle subalternation des fins et cela grâce au fait que tout savoir tire son origine de la science de Dieu, bien que de façon différente.

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Lire Thomas en philosophe et de manière chronologique correspond à ma démarche. Ma thèse, soutenue à l’École Pratique des Hautes Etudes, sous la direction d’Olivier Boulnois, a traité de la liberté humaine chez Thomas. Cette méthode a été fructueuse. Tout d’abord parce qu’une lecture chronologique des textes montre que la pensée thomasienne a évolué de son Commentaire sur les Sentences, sa première œuvre théologique, à sa Somme de théologie. Ces évolutions sont parfois de simples ajustements de vocabulaire mais elles sont aussi de réelles évolutions conceptuelles. Certes, les problématiques du XIIIe siècle ne peuvent plus être étudiées de la même façon aujourd’hui mais lire Thomas permet d’avoir un guide, un ami avec lequel dialoguer car il a cherché la perfection de la pensée tout au long de son œuvre. L’étudier ne revient pas à étudier un penseur médiéval, du passé et dépassé. Thomas inspire d’abord la démarche intellectuelle qui consiste, non à écarter les problématiques pour des raisons idéologiques mais à les affronter. Thomas n’a pas hésité à lire Aristote et à approfondir sa connaissance de ses commentateurs : Maïmonide, Avicenne, Averroès, alors que ceux-ci proposaient une anthropologie différente de l’anthropologie classique des théologiens. Il montre ainsi l’intérêt de connaître l’histoire de la philosophie. Chaque époque, chaque auteur ne redécouvre pas la « vérité » par la seule force de son intellect, mais hérite de sources, de problématiques, qu’il tente de résoudre avec les outils conceptuels de son temps.

Thomas propose une anthropologie rigoureuse. Connaître l’homme au mieux, dans ce qu’il est, dans sa relation à lui-même, aux autres et à Dieu est une démarche profondément philosophique. Thomas insiste sur le rôle conjoint de l’intellect et de la volonté. L’homme est animé par un désir de connaître. La démarche philosophique réalise ce désir. Elle permet d’accomplir la perfection humaine. En tant qu’être capable de connaître, l’homme est un être d’ouverture vers les autres, vers Dieu. L’homme n’est pas libre de décider de la fin ultime de son existence, du bonheur plénier auquel il aspire par nature. Tout comme l’intellect est orienté vers la connaissance des premiers principes, la volonté est orientée vers le bien. La volonté désire le bien et choisit les moyens pour l’atteindre. Mais elle est libre de toute nécessité et de tout déterminisme. Elle peut choisir un moyen ou un autre mais elle peut aussi refuser de vouloir le bien final. Elle possède à la fois le libre arbitre et une capacité d’auto-résiliation. La volonté se meut à vouloir quelque chose mais elle se meut également à vouloir. Thomas insiste sur l’importance des passions, qu’il intègre dans son étude de l’agir humain. L’homme est un être de passions et d’émotions qui influent de manière soit positive soit négative sur le choix.

Le thème de la « faiblesse » de la volonté est une excellente illustration car il est lié à celui de la liberté et à celui du choix du bien ou du mal. Les recherches en psychologie sociale montrent la subjectivité de la notion de bien et de mal : les notions de « bien » et de mal » résultent d’effets de perspective. Considérer un objet ou un acte comme « bon » ou « mauvais » résulterait avant tout de la volonté de préserver une bonne image de soi auprès d’autrui avec l’illusion d’agir soi-même mieux que les autres. Cette approche est intéressante. Mais pour un chrétien, le mal en soi existe. Paul de Tarse enseigne l’existence en l’homme de la marque du péché. Il est possible d’envisager une articulation de ces deux théories en fonction. En effet, elles ne semblent pas exclusives l’une de l’autre. Que peut donc apporter sur ce thème essentiel l’enseignement de Thomas ? (↑)

Jean-Marc Goglin

Indications bibliographiques :

Philippe-Marie Margelidon, Yves Floucat, Dictionnaire de philosophie et de théologie thomistes, Paris, Parole et Silence, 2011.

Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils, 4 tomes, traduction Vincent aubin, Cyrille Michon et Denis Moreau, Paris, Garnier-Flammarion, 1999.

– Somme théologique, Paris, Cerf, 1984.

– Job, un homme pour notre temps. De saint Thomas d’Aquin, exposition littérale sur le Livre de Job, traduction Joseph Kreit, Paris, Téqui, 1982.

– Commentaire de la Physique, traduction Guy Delaporte, Paris, L’Harmattan, 2008.

– Commentaire du Traité de l’âme d’Aristote, traduction Jean-Marie vernier, Paris, Vrin, 1999.

– Contre Averroès, traduction Alain de libera, Paris, Garnier-Flammarion, 1994.

Corpus thomisticum : http://www.corpusthomisticum.org

Leo Elders, La métaphysique de saint Thomas d’Aquin dans une perspective historique, Paris, Vrin, 1994.

– L’éthique de saint Thomas d’Aquin, une lecture de la Secunda Pars de la Somme de théologie, Paris, L’Harmattan, 2005.

Étienne Gilson, Le thomisme. Introduction à la pensée de Saint Thomas d’Aquin, Paris, Vrin, 6e éd., 1965.

Olivier Guillou, Les chemins de l’amitié. Désirer et aimer Dieu selon saint Thomas d’Aquin, Paris, Téqui, 2009.

Thierry-Dominique Humbrecht, Lire saint Thomas d’Aquin, Paris, Ellipses, 2009.

– dir., Saint Thomas d’Aquin, Paris, Cerf, 2010.

Ruedi Imbach et Adriano Oliva, La philosophie de Thomas d’Aquin. Repères, Paris, Vrin, 2009.

Norman Kretzmann, Eleonore Stump dir., The Cambridge Companion to Aquinas, Cambridge-New York, Cambridge University Press, 1993.

Ghislain Lafont, Structure et méthode dans la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin, Paris, Cerf, 1996, 2e éd.

Jean-Pierre Torrell, La Somme de théologie de saint Thomas d’Aquin, Paris, Cerf, 1998.

– Le Christ en ses mystères. La vie et l’oeuvre de Jésus selon saint Thomas d’Aquin, 2 tomes, Paris, Desclée, 1999.

– Initiation à saint Thomas d’Aquin. Sa personne et son œuvre, Paris, Cerf, 2002, 2e éd.

François-Xavier Putallaz, Le dernier voyage de Thomas d’Aquin, Paris, Salvator, 1998.

 

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