L’intérieur mystique des Églises

st-martin

Dimanche après dimanche, la splendeur de la nef romane m’accueillait, fraîche, paisible, immense et lumineuse. Même quand il faisait un temps maussade, l’intérieur me semblait superbe, dirigeant mon besoin de prière vers le fond arrondi, l’abside, où la double élévation de hautes fenêtres se dresse comme un retable lumineux ; et les jours où le soleil faisait briller les piliers les uns après les autres, créant des pans d’ombres et des éclats de lumière, organisant sa présence en vue de la joie de cette vieille dame qu’était l’abbatiale, c’était comme un Paradis.

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Mais cependant ce matin-là, je fus frappé par ce qui, devant moi se pressait en motifs répétés, ce blanc-beige de la pierre, caressé par la paix des voûtes, et tout à coup apparut la forme de l’intérieur même de l’église : et même, de ses deux formes, car presque en même temps, à ma question : « en fait qu’y a-t-il devant moi ? Qu’est-ce que je suis en train de regarder ? », vinrent deux réponses. D’abord des arches, reproduites trente, cinquante, cent fois dans tout l’espace environnant. Où que je tourne la tête, c’était cette forme qui était proposée comme cadre à la foi. Et puis ensuite, l’espace qu’elles ouvraient.

Lentes arches géantes de la nef, petites arches étroites et galopantes du triforium, grandes arches, à nouveau, des baies vitrées du deuxième niveau, le tout répété dans le chœur, et au-dessus de l’autel, tout là-haut dans la tour lanterne, d’autres arches ouvrant sur d’autres vitraux, couronnées des arches soutenant les dernières voûtes : ces arches me proclamaient toutes à leur façon la même chose : protection, abri (L’Eternel est mon rocher), et alliance entre la terre et le ciel (Je te fiancerai à moi pour toujours). Alliance, alliance ! Voilà le concert silencieux que faisaient résonner ces arcades de pierre tout autour de l’année, du lever au couchant, de l’est à l’ouest et du nord au sud. Alliance entre Dieu et les hommes, nos piliers humains reliés par l’arc divin, l’arc de la promesse, tendu comme au temps de Noé, étiré comme les bras du crucifié. L’Eglise le répète : j’ai fait alliance avec vous, j’ai fait reposer sur votre terre ma tête alourdie par la chaleur du chemin, j’ai posé mon bâton contre la paroi de vos maisons, j’ai parlé à vos enfants, à vos marchands, à vos boiteux et à toute cette foule qui attendait les paroles de libération.

Dans l’Arche d’Alliance Dieu avait bien voulu demeurer, afin d’être présent auprès de son peuple, et de l’accompagner lors de son éducation au désert. Arche vide, mais si rayonnante de l’altérité du Dieu dont l’essence est cet amour invisible, impalpable et qui pourtant fait tout le sens de la vie. Vide pour que nous la remplissions, nous qui sommes son corps. Vide pour que nous la fassions chanter et parler, nous qui sommes sa voix. Vide pour qu’il soit enfin compris que quiconque entre ici remplit la tâche pour laquelle il a été créé : être l’image du Très-Haut qui s’est courbé jusqu’à nous. Quand je lève les yeux vers la lumière arrondie des arches au fond de l’abside, et que j’y vois leur double niveau, je me dis : il y a l’alliance terrestre, les alliances que Dieu a faites avec les hommes aux temps passés, et qu’il continue à faire, malgré notre indignité, avec nous aujourd’hui ; au-dessus, la deuxième rangée d’arches, c’est l’alliance que le Seigneur a conclue avec toutes les créatures célestes, avec ses anges bénis, avec tous les esprits qui l’entourent et envers qui il s’engage personnellement. Et puis la troisième rangée, moins dense, tout là-haut dans le clocher, ne représente-elle pas l’alliance en Dieu lui-même, conclue entre les Trois personnes bienheureuses ? Cette élévation voûtée, presque inaccessible, mais pourtant reliée de niveau en niveau jusqu’au sol, c’est celle qui nous protège le plus, et celle qui se répond en silence dans le cœur infini de Dieu.

La deuxième réponse à ma question : « Qu’y-a-t-il devant moi ? »  avait été, presque en même temps que l’autre, suggérée par la forme des arches disposées autour de moi ; ce qui est rendu présent au regard, c’est ce qu’encadrent les arches et leurs piliers : une ouverture de porte, multipliée comme les pains du bord du Lac, une brèche ouverte partout alentour, répétée comme une prière perpétuelle. Dans l’Eglise, il n’y a pas de porte fermée, il n’y a que son ouverture. On passe de porte en porte par des portes qui n’ont jamais de fin. L’ouverture de la Porte est Jésus lui-même, passé à travers le mur de la mort vers la vie qui ne finit pas, et qui, étant passé, a laissé la brèche ouverte, où s’engouffre le vent de Pentecôte. Dans l’Eglise, la porte est partout passage. La porte est ouverte en permanence, mieux, elle a été enlevée, elle n’est plus ici. Notre Porte est célébrée par les arches évidées ; notre Porte est vide, vidée (kénosée, volatilisée – en anglais on dit encore mieux : « spirited away») ; le grand vent de l’esprit y passe, ainsi que nous-mêmes quand, les yeux levés vers le haut, nous arpentons les dalles des églises que nous visitons, ou bien quand, depuis notre banc pendant une célébration, c’est notre regard qui y passe à la rencontre de la lumière si libre et accueillante, que rien n’interrompt. Je suis la porte, dit l’homme de Galilée, si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé. Entrer dans l’Eglise, n’est-ce pas accepter de se laisser sauver ?

Alors bien sûr je n’ignore pas que les architectes des lieux saints appellent voûtes l’intérieur élevé des temples, mosquées, églises partout dans le monde, ainsi que les faces concaves sous les ponts, souterrains et autres constructions. Cette forme n’est pas propre au judéo-christianisme. Dans maints lieux sacrés et profanes, on y représente par exemple la courbure du ciel, la voûte céleste, et de nombreux plafonds voûtés comportent étoiles, bleu nuit, nuages, etc. Mais que ces lieux et leur décor soient à l’occasion signe d’autre chose qu’Alliance et Porte ne me trouble pas. La foi puise ses ressources de représentation dans tant de réalités physiques et morales différentes ! Par exemple pour un chrétien, et pour n’en rester qu’à saint Jean, l’eau qui coule peut faire penser au baptême (1,26), à l’eau de Cana versée dans des jarres mystérieuses (2,7), à l’eau vive que Dieu donne (4,10 ; 7,38), à l’eau du lavement des pieds (13,5), au flanc transpercé (19,34)… Toutes choses que ne soupçonnera même pas quelqu’un qui ne partage pas cette foi. Celle-ci projette sur l’écran du monde une signification qui lui est propre.

Cela dit, tout homme, chrétien ou non, s’est un jour senti « envoûté » par le ciel nocturne et sa poésie étoilée. Lorsque Kant dit que « Deux choses remplissent le cœur d’une admiration et d’une vénération, toujours nouvelles et toujours croissantes, à mesure que la réflexion s’y attache et s’y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi », il me semble qu’il se fait le porte-parole de tous ceux qui, entrant dans une église, ressentent quelque chose de cette aura protectrice que reproduit l’intérieur éloquent d’une église, à l’instar du ciel arrondi de la nuit. Cette aspiration ou élévation vers ce qui est meilleur que nous-mêmes, et que nous savons aussi être enfoui en nous, les chrétiens y reconnaissent l’Alliance que propose aux hommes le Dieu de la Bible, et ils détectent en l’homme la prédisposition d’être « capax dei » comme dit Augustin. Donc même si la foi est requise pour que l’univers prenne un sens religieux, et la connaissance du Christ pour que ce sens fasse communier l’individu à l’Eglise, il me semble que l’image de Dieu présente en tous, image que l’on peut comprendre aussi bien comme appel de Dieu adressé à chacun, prépare les cœurs pour que tous se dirigent vers celui qu’annonce et révèle Jésus-Christ, à travers les figures et les ombres.

Yves Millou

Lien avec la revue Communio sur le thème « Architecture et Liturgie »

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