Digne ou pas digne ?

Il y a quelque temps, dans une réunion de chrétiens, j’étais assis à côté de quelqu’un qui, entendant prononcer la phrase « Seigneur je ne suis pas digne de te recevoir » (ou bien l’une de ses variantes, je ne sais plus, du style : « personne n’est jamais assez digne pour Dieu »), l’a reprise en disant : « moi, je ne dis pas cela, personnellement je ne me sens pas indigne de le recevoir ». Du coup je me suis interrogé : si une personne ressent cela, avons-nous tort de répéter (depuis le centurion de Mat 8,8) que nous sommes indignes du Christ ? Et puisque notre humanité, pour Celui qui voulut s’y incarner, n’a pas été jugée indigne par Lui de le recevoir, qui sommes-nous pour vouloir la rabaisser à ses yeux ? On dira : ah, mais Dieu ne s’est pas incarné dans une chair pécheresse, il « a vécu notre condition d’homme en toute chose, excepté le péché » (Prière eucharistique) ; c’est le péché qui nous rend indignes de Lui, et l’attitude pénitentielle qui s’atteste dans la prière du centurion est saine et fondée. On la retrouve ailleurs dans l’évangile, dans la prière que se dicte le fils prodigue avant de repartir vers son père (Luc 15,19), ou dans la bouche du publicain dont Jésus dit qu’il fut justifié, et non le pharisien (Luc 18,13).

téléchargement

Cependant cette personne que mettait mal à l’aise la formule eucharistique a-t-elle quelque chose à nous apprendre ? Si elle ne se sent pas indigne de recevoir son Seigneur, n’est-elle pas plus cohérente avec la démarche eucharistique, puisqu’en tout état de cause, on va bien communier après avoir déclaré qu’on n’en était pas digne. Il est vrai qu’entre la déclaration du centurion et le sacrement, il y a la prière « mais dis seulement une parole et je serai guéri » : et l’on veut sans doute dire « une parole de pardon », un pardon qui en me purifiant, me rend digne de communier, c’est-à-dire de toucher, que dis-je, de manger Dieu. Mais même ce pardon, peut-on dire en toute rigueur qu’il me rend digne de cette action vis-à-vis de Dieu ? Peut-on dire, au regard de la sainteté de Dieu (le Dieu trois fois saint) que même le plus grand saint, que l’enfant le plus innocent sont dignes de lui ? La question est en effet de savoir ce qu’est cette dignité, et donc cette indignité supposée (à la fois celle de l’homme, mais aussi la dignité, corrélative, de Dieu). Et aussi pourquoi on utilise ce critère pour décrire notre relation à Dieu.

L’idée de dignité suppose un rapport entre individus certes inégaux mais dont au moins une des qualités peut hisser l’inférieur à la hauteur du supérieur. Par exemple un simple citoyen et un président de la république: la fonction de ce dernier lui octroie une dignité supérieure, mais le citoyen possède la même dignité humaine universelle que lui. Vis-à-vis de son roi un sujet pourra être déclaré digne de paraître en sa présence, ou de travailler à ses côtés, si sa qualité, sa valeur, son talent, etc. rendent la chose possible. Or tout cela est impossible entre Dieu et sa créature, où le rapport est de l’absolu au relatif, et non pas entre deux relatifs, l’un dût-il être unique (le roi) par rapport à tous les autres. C’est ainsi que l’on dit que « personne n’est jamais assez digne de Dieu ». Comment en effet mériter Dieu ? Car qui dit digne dit méritant. Et saint Paul a (en principe) pour toujours discrédité toute idée de mérite dans nos rapports avec Dieu. La justification nous est donnée par la foi seule, et aucunement par des mérites qui pourraient nous rapprocher de la « dignité » divine, même si dans la vie de foi, il n’est commode de se débarrasser de ce genre d’évaluation de nous-mêmes, marqués que nous sommes par notre médiocrité et notre insatisfaction.

Pourrons-nous plus facilement nous défaire d’une surestimation de Dieu ? Car il y a, n’est-ce pas, des façons de placer Dieu si haut qu’il transcende tout et toujours, même les abaissements qu’il a lui-même choisis. Et dans cette hyper-estimation de Dieu, l’homme se choisit une humiliation qui peut-être le satisfait dans une dépendance confortable. On peut s’interroger si ce n’est-ce pas à cause de la dignité suréminente qui a été décernée à Dieu, que certaines hérésies ont vu le jour. L’arianisme, par exemple, ce refus de laisser Dieu devenir homme (puisque pour Arius le logos est en définitive une créature), ne prend-il pas racine dans une projection, et paradoxalement une humanisation de Dieu qui l’absolutise et le transcendantalise au point où il ne peut plus descendre se faire l’un de nous ? Le concept de Dieu a bien des fois enfermé Dieu. Et quand Pierre défend à Jésus (il s’agit « seulement » de Jésus, mais Pierre l’appelle « Seigneur ») de se projeter dans un avenir de souffrance et de mort (Mat 16,22), ne succombe-t-il pas à la même tentation ? Si bien que peut-être le même mouvement qui nous convainc que nous sommes indignes de Dieu est aussi celui qui défend Dieu d’être indigne de lui ? Toujours ce besoin de distance, vécu comme nécessaire à la relation homme-Dieu, au lieu de la proximité, pourtant voulue par Jésus-Christ.

Ces observations pourraient nous faire réfléchir sur les conditions et les critères qui sont utilisés entre frères et sœurs dans l’Eglise du Christ. Ne sommes-nous pas habités par l’idée qu’une certaine dignité est nécessaire pour tout ? Pour faire partie de la paroisse, pour être « bon chrétien », pour être animateur, responsable, prêtre (et j’en passe): les mérites ne sont-ils pas toujours présents dans notre évaluation inconsciente ? Et la dimension d’effort pour accéder à cette dignité, n’est-elle pas aussi toujours valorisée ? Pour revenir à la prière qui a servi de point de départ à notre réflexion, « Seigneur je ne suis pas digne de te recevoir », sans doute que l’on y gagnerait en nous polarisant sur le « te recevoir » plutôt que sur le « pas digne ».

Yves Millou

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s