Centenaire d’une gargouille

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« Les intellectuels sont des puits, les artistes sont des sources », Béatrix Beck.

Neufmarché, à la lisière de la Normandie et de la Picardie, est un passage obligé sur la route de Paris à Gournay-en-Bray, bourgade-rue traversée aujourd’hui par un défilé de voitures et de camions, autrefois par le chasse-marée. Une très belle église romane rappelle qu’elle fut aussi un lieu spirituel. L’écrivain Béatrix Beck, dont on célèbre cette année un centenaire discret, à son image, y a vécu ses dernières décennies. Nichée sur la colline des Flamands, elle se blottissait dans une  maisonnette aux colombages bleus, dont le pignon s’inclinait dangereusement comme un livre prêt à tomber d’une bibliothèque surchargée. Elle avait échoué là par hasard, après une vie ballottée, et constatait avec humour que, pour une Wallonne, finir sa vie aux Flamands, c’était un comble ! L’humour était décidément son arme : grâce à lui, son amour de la vie, son regard bienveillant sur ses frères humains, n’avaient pas été entamés par les épreuves qu’elle avait eu à traverser. Son exemple pourrait donner matière à réfléchir sur la question de l’humour et de la foi : ne sont-ce pas deux visions d’une même posture face à la vie, l’humour nous révélant une vérité cachée derrière les apparences [1]? Cette dimension semble trop souvent oubliée dans l’Église.

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Béatrix Beck, dans un recueil d’entretiens publié à la fin de sa vie[2], se définit comme une gargouille, « attachée à l’église mais tournée vers l’extérieur ». Ancienne militante communiste, elle a toujours conservé l’amour de la pauvreté et de la vérité. Il suffisait de pousser sa porte pour s’en convaincre : chez elle, la seule richesse était les livres, trésor inlassablement étendu au gré de sa curiosité. Ils étaient les compagnons de cette solitaire qui semblait un lutin échappé d’un de ses propres recueils de contes. Et si on lui avait pris ses précieux volumes, on sentait qu’elle aurait pu se contenter d’un dictionnaire, le seul livre indispensable selon elle, puisque, contenant tous les mots, il portait virtuellement tous les autres. Détachée des biens de ce monde sans aucune affectation, elle mettait naturellement en pratique les principes évangéliques. Point de coquetterie : son visage raviné, sa voix puissante et pierreuse dans un corps amenuisé, ses mains épaisses, trahissaient une profonde expérience de la vie : de l’or des salons où fut fêté son prix Goncourt, en 1952, – et elle était bien embarrassée, ce jour-là, de trouver dans son armoire une robe mettable, au point d’avoir recours à l’aide d’une amie à la garde-robe mieux pourvue ! -, à la poussière des usines où elle a travaillé de longues années pour gagner sa vie, en passant par le bureau d’André Gide dont elle a été la secrétaire, elle avait eu matière à aiguiser son sens de l’observation… Elle savait, de ses yeux malicieux, décaper l’être humain de ses oripeaux. Elle allait droit à l’essentiel, sans artifices: pour peu que l’on aimât les livres, on se sentait immédiatement de plain-pied avec elle.

La littérature figurait dans sa corbeille de naissance,  puisque son père était l’écrivain belge Christian Beck, ami de Gide, marié sur le tard à une belle et fantasque Irlandaise. Mort deux ans après sa naissance, ce père inconnu a ouvert la première brèche dans la vie de Béatrix, restée seule avec une mère instable qui s’est finalement suicidée après avoir bien convaincu sa fille de son peu de charme féminin. On comprend, avec un tel arrière-plan, que cette éternelle petite fille n’ait jamais cessé de se poser des questions sur la façon dont les gens peuvent le plus souvent rester à fleur de vie, se contentant des fragiles paravents posés au bord du gouffre de la finitude ! L’Irlande, d’où sont venus les moines inspirés qui ont redonné à l’Europe ses lettres chrétiennes, vivait-elle en elle lorsqu’elle observait la distance entre les paroles et les actes des fidèles sortant des églises ?

Cette blessure hante ses premiers romans : Léon Morin, Prêtre, Des Accommodements avec le Ciel[3]. La poésie religieuse du peuple de bardes isolé à l’extrême pointe de l’Europe coulait-elle dans ses veines, mêlée à son expérience précoce du deuil, de la fragilité de la vie, pour trouver insipides les formules rebattues des prières mécaniques ? Cela l’a-t-il aidé à refuser la routine du Français bien nourri, du bon catholique pétri de certitudes ? Femme libérée par la force des choses, veuve après quatre ans de mariage, elle vit l’histoire se répéter, se retrouvant seule pour élever une petite fille, Bernadette, qui serait à son tour écrivain et mère célibataire de la fille de Jean-Edern Hallier, autre fou de littérature hors cadres. Curieux  destins ! Amazone et gargouille, Béatrix est restée le roc et le mât auxquels sa petite-fille, écrivain à son tour, s’est accrochée. Sa voix grave, rocailleuse et forte d’inflexions qui soulignaient ses intransigeantes affirmations, est de celles qui restent à l’oreille, et ouvrent une voie…

Sans parti pris théologique, avec sa volonté inflexible de décaper le vernis, Béatrix Beck invite à aller plus loin, à avoir le courage de regarder en face ce que veut dire un Dieu qui se retire, un Christ qui promet le Royaume aux petits et aux faibles, qui se laisse cracher dessus avant d’être cloué sur un morceau de bois, dans un monde qui nous donne chaque jour l’exemple contraire, incarné par une Église qui a bien du mal à assumer ce message de folie.  Ce centenaire confidentiel, loin des éclats durassiens, est une bonne occasion de se mettre à l’écoute d’une femme sans concessions.

Adeline Gouarné

[1] On peut penser ici à Miguel de Unamuno qui, dans Le Sentiment tragique de la vie,  défend le ridicule comme la seule posture humaine et chrétienne défendable, à l’exemple de Don Quichotte.

[2] In Confidences de Gargouille, recueil d’entretiens de Béatrix Beck avec Valérie Marin la Meslée. Grasset, 1998

[3] Léon Morin, Prêtre, Folio, 1972 ; Des Accommodements avec le Ciel, Folio, 1996

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