12 ans de cafés théologiques

cafe-1L’initiative des cafés théologiques à Rouen remonte à octobre 2002, quand un groupe d’étudiants du Centre Théologique de Rouen (le CTU, lancé en 1996 par Mgr Duval), ont eu l’idée d’intéresser le public rouennais à des débats et des questionnements de nature théologique et religieuse, témoins certains sujets tels que « Faut-il enseigner les religions ? », « Peut-on être chrétien sans pratiquer ? », ou bien « Le Péché Originel ». Après 12 ans de questionnements et d’échanges et 105 sujets, l’équipe animatrice a décidé de passer la main, même si pour l’instant il n’y a pas de candidats pour la relève, que nous espérons bien sûr, même si elle doit venir après un temps de latence.

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Le café théo se réunissait pendant 1h30 tous les mois, et même si ces dernières années, il y avait moins de public (la formule s’usait, c’est la raison principale de l’arrêt), à chaque fois des habitués et des nouveaux tâchaient d’approfondir une réalité religieuse, ou bien un mystère de la foi. Depuis le début, les mêmes règles prévalaient : vient qui veut, parle qui veut. Beaucoup sont venus très régulièrement, et n’ont jamais pris la parole. D’autres étaient connus pour leurs positionnements. Certains référents (les personnes ressource à qui l’on demande de servir de référence en cas de besoin d’informations précises et autorisées sur la question, et qui font deux petites interventions à la fin de chaque partie pour synthétiser et ouvrir le débat) sont très appréciés, parfois même applaudis. Les personnes présentes aux cafés aiment avoir été écoutées et découvrir un approfondissement de ce qui a été échangé.

En parallèle avec le café du 1er mercredi, il y avait le forum Internet, dont les débats, souvent indépendants de ce qui se passait à Rouen, ont animé (parfois avec passion !) le site du diocèse pendant longtemps avant d’être ramenés à une plus juste mesure suite à l’extension des réseaux sociaux. Si vous êtes intéressés, je vous ai sélectionné le fil de discussion autour de la question « l’Eglise doit-elle se mêler de politique ? », un sujet discuté à Rouen en 2004 où Mgr Descubes avait été présent comme référent, et débattu par les internautes du forum.

Dès le début, le groupe qui choisissait les sujets proposait des problématiques en prise avec l’actualité ou les grandes questions religieuses et théologiques : en général elles correspondaient avec ce qui intéressait les présents. Certaines fois, la salle était comble (par exemple en 2011 avec « L’islam, la religion de l’avenir ? »), mais d’autres, alors que nous pensions que le sujet allait « marcher », nous nous trouvions avec peu de participants. Pendant un temps, notre équipe a fonctionné avec les pasteurs de l’Eglise réformée. Les référents ont été nombreux et variés : notre évêque (deux fois), des prêtres, des diacres, un imam, des pasteurs, des médecins, des juristes, des universitaires, des hommes politiques (P. Albertini cette année)…

Mais l’important était ce qui se jouait dans la parole exprimée pendant les débats. D’ailleurs, régulièrement, les gens le disaient (et cela se trouvait aussi exprimé sur le forum), ils sentaient que « quelque chose » d’important était en jeu dans le fait même que le café théo existait. Même si d’aucuns regrettaient que la liberté des échanges ne débouchait pas assez sur du concret, et que ce qui s’y disait aurait dû, selon eux, avoir plus d’impact auprès des instances du pouvoir dans l’Eglise, tous valorisaient cette liberté et pensaient que le débat libre pouvait et devait exister au sein de cette église. D’ailleurs, il serait plus exact de dire que la qualité de la parole était (en règle générale) un mélange de liberté et d’écoute, et donc de recherche en commun d’une forme d’authenticité d’autant plus précieuse qu’elle devait se construire à partir d’un groupe qui a priori ne se connaissait pas. Certains disaient que plutôt que cette authenticité subjective, ils auraient préféré un traitement plus objectif du sujet, mais le niveau global des échanges ne le permettait pas toujours, et donc si une expérience forte était partagée, le groupe privilégiait effectivement la valeur individuelle à une élaboration plus théorique. Il est vrai que l’on finissait par repérer les lignes de pensée de certains habitués, et que cela donnait aux cafés une tonalité répétitive qui pour sa part a contribué à « l’usure de la formule ».

Cela dit, le format du café théo rendait possible l’exploration mutuelle des facettes et des couches d’un sujet, selon la méthode maïeutique chère à Socrate : souvent j’ai vu des personnes étonnées et intéressées par ce qu’elles avaient elles-mêmes dit : c’était comme si le fait de parler en public révélait une autre dimension de la parole, et il me semble que cette qualité de parole venait à la fois de l’écoute de ce qui était dit (forçant les idées à s’articuler, à se décanter), et du chemin fait par le dialogue en groupe, en partant de ce qu’une personne lançait, qui était repris par une autre, enrichi par une troisième, etc. Naturellement, ces procédés de valorisation du débat ne sont pas réservés à un groupe de croyants en recherche, mais par contre, ces croyants permettaient certainement aux cafés théo de provoquer, le temps d’une rencontre, la grâce qui vient, quand la vérité esquissée se joint à l’émotion d’avoir su parler devant les autres des raisons qui nous poussent à croire.

L’existence d’un libre échange de la parole en église, dans un lieu ouvert, est essentielle : pourquoi, alors, me direz-vous, arrêtez-vous ? Même si la formule arrivait à son terme, nous ne souhaitons pas arrêter l’expérience du dialogue et de la parole, précisément : d’autres lieux de partage et de discussion pourront être inventés, et les équipes doivent aussi se renouveler. Même si les propositions ou les demandes exprimées lors des débats n’ont sans doute pas fait « bouger » l’institution, comme le souhaitaient certains, elles ont pu se dire et s’entendre. Les cafés théo, sans être un organe catholique officiel, jouissaient cependant d’une certaine reconnaissance, étaient associés au Centre Théologique Universitaire et par conséquent engageaient quelque chose de l’Eglise. Or, que dans ce cadre, on ait pu venir disputer, critiquer, se tromper, revendiquer, se confronter aux autres opinions ; qu’il y ait eu non seulement des chrétiens, mais aussi des représentants d’autres religions, des incroyants, des badauds, et que les propriétaires d’un lieu commercial aient accueilli tout cela pendant 12 ans, cela nous semble le signe que la confrontation d’idées à la base, c’est possible. Et nous espérons qu’il y aura encore d’autres lieux et occasions de le vérifier.

Yves Millou

 

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