Pierre Debergé – Un peu moindre qu’un Dieu

Pierre DEBERGÉ, Un peu moindre qu’un dieu. Bible et condition humaine, Paris, Bayard, 2013, 440 p. -19€moindre

Pierre Debergé, bibliste et théologien, ancien recteur de l’Institut Catholique de Toulouse publie, aux éditions Bayard, un bel ouvrage sur la condition humaine dont le titre « Un peu moindre qu’un dieu » reprend explicitement le thème de la louange du Psaume 8 : « Qu’est- ce que l’homme pour que tu penses à lui, tu l’as fait un peu moindre qu’un dieu ».

L’auteur s’interroge sur les réponses que peut apporter la Bible à nos questions existentielles contemporaines. Il aborde la notion de « condition humaine » dans une démarche de foi. On peut définir la condition humaine comme étant l’ensemble des conditions par lesquelles l’homme existe au sein du monde et qui par conséquent permettent de définir en quoi consiste concrètement son existence, l’existence proprement humaine.

Pierre Debergé part du principe que la condition humaine est celle d’une créature vivant dans un monde lui-aussi créé et ordonné par Dieu. Il présente une réflexion thématique originale. En effet, il propose une réflexion anthropologique insérée dans un plan inspiré du déroulement de l’histoire du salut. Quelques points de réflexion sont ici présentés.

Pierre Debergé entame sa réflexion par les deux récits de la création. S’appuyant sur le premier récit, il rappelle que l’homme est créé à l’image de Dieu. Cette ressemblance permet à l’homme posséder une relation privilégiée avec Dieu dont il est le représentant au sein de la Création. Il aurait été intéressant d’insister d’avantage sur l’apposition des deux notions d’image et de ressemblance qui se trouvent dans le texte biblique. En effet, ces deux notions invitent à une grande précision dans la définition anthropologique. Plus généralement, il aurait été intéressant de poser le problème anthropologique de la « nature » de l’homme, à la fois être biologique mortel et corruptible mais appelé à ressusciter et à connaître la béatitude éternelle.

La condition de créature se révèle fragile. S’appuyant sur le second récit, Pierre Debergé rappelle qu’« il n’est pas bon que l’homme soit seul ». Le manque éprouvé par Adam est tel que même la présence de Dieu ne peut le combler. Cette remarque est fort pertinente. Elle permet de montrer l’importance essentielle du rôle de la femme auprès de l’homme. Même si la relation est marquée à la fois par l’attirance et le conflit, l’attachement qui lie l’homme et la femme est unique. L’homme et la femme sont à la fois semblables et différents, individués et pourtant liés. Néanmoins, ce point aurait mérité d’être approfondi. En effet, cette interprétation laisse entendre une dépendance de l’homme vis-à-vis de la femme qui serait de nature ontologique. Eve est la « vivante » qui, après Dieu, fait sortir Adam de son anonymat et le révèle à lui-même. Elle n’est pas interchangeable. Selon Pierre Debergé, l’image de Dieu est inscrite dans l’humanité par la séparation qui fait surgir l’homme et la femme. Ce point aurait pu être creusé davantage car la division émanant d’un principe unique est le plus souvent définie comme une déchéance. Or selon Pierre Debergé, cela contribue à la particularité de l’homme en tant qu’image de Dieu. Il s’agit pour chacun de reconnaître la singularité de l’autre et de voir en lui l’image de Dieu.

Poursuivant sa lecture, Pierre Debergé rappelle que l’homme et la femme ont choisi de manger le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Il mentionne que la femme a oublié la parole de Dieu. Cette réflexion est contestable et peu explicite. Il aurait été judicieux de s’interroger sur les raisons intrinsèques à l’homme et à la femme qui a permis ce choix possible. Pierre Debergé évoque « l’épreuve de la liberté » et « le choix offert à l’humanité de mettre, ou non, sa confiance en Dieu ». Or le texte n’évoque qu’un interdit posé par Dieu et ne dit rien d’un choix offert. Aussi une réflexion est-elle à mener en lien avec la réflexion sur l’image de Dieu en l’homme et son éventuelle perfection ou imperfection. En effet, une faille ontologique réside en l’image avant même le choix et la réalisation du péché. La particularité de l’homme réside en cette faille qui conduit Adam et Ève à désirer goûter le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. S’interroger sur la nature de cette faille est essentiel pour la définition d’une anthropologie biblique.

Pierre Debergé s’interroge sur la violence de Dieu à laquelle Adam et Ève sont confrontés : comment arracher les hommes à la violence sans recourir à la violence ? L’Ancien Testament présente un Dieu qui combat le mal par le mal mais qui sait pardonner. Dieu se révèle Juste. Le Nouveau Testament présente son total refus de la violence. Dieu se révèle Amour. Il s’agit pour l’homme d’accepter de se laisser aimer et d’aimer en retour.

Pierre Debergé rappelle l’importance de la capacité humaine à aimer. Pourtant, il ne nie pas la réalité de la domination de l’homme sur la femme. Il l’analyse comme une conséquence du choix du péché. Fort justement, Pierre Debergé souligne que le Cantique des Cantiques est d’abord un livre traitant de l’amour humain. La femme est présentée comme aimante et désireuse d’être aimée, cherchant et attendant celui qu’elle aime. Vivre l’amour humain est essentiel et c’est pour cela que l’amour doit être respecté. L’auteur rappelle que l’enseignement de Jésus n’est pas un enseignement moral. Il évalue les situations humaines au regard du dessein divin et pardonne ceux se sont écartés du strict respect de la loi. Il s’agit pour l’homme d’accepter de recevoir ce pardon et de marcher à la suite de Jésus.

Pierre Debergé souligne l’importance de l’expérience de la souffrance qui marque toute vie. Il rappelle les cris de Jérémie et de Job. Si Jérémie se montre surtout écrasé par la souffrance et la solitude, Job parvient à lui donner un sens. L’expression de la souffrance est ce qui permet de la dépasser. Pierre Debergé présente la souffrance comme un mystère. Il n’insiste pas sur la distinction nécessaire à faire entre douleur et souffrance. Si la douleur est d’origine extrinsèque, la souffrance est un mal intrinsèque contre lequel l’homme attend souvent un geste miraculeux venant de Dieu. Mais il propose une interprétation doloriste de la souffrance. Or Jésus n’est pas venu demander à l’homme de souffrir mais il est venu le sauver. Durant sa vie, il guérit et libère. Fort de ce modèle, l’homme peut apprendre que la souffrance est le lieu d’expérimentation de la transfiguration de l’homme en être sauvé. La condition de l’homme n’est pas figée : l’homme pêcheur est appelé à être sauvé. C’est en acceptant d’être sauvé, marchant à la suite de Jésus, guidé par la grâce, que l’homme vit pleinement sa condition terrestre d’homme.

L’ouvrage de Pierre Debergé, d’une lecture facile et agréable, est une très bonne introduction à l’étude de l’anthropologie biblique mais ouvre également des réflexions passionnantes sur les grands problèmes contemporains. À partir d’une étude avancée des textes, l’auteur présente les réponses qu’apporte la Bible à différents sujets de débats et controverses contemporains : les différences sexuelles, la liberté, l’exercice du pouvoir, la domination de l’argent, la fraternité universelle… Davantage qu’une simple réflexion sur la condition humaine, il nous invite à réfléchir sur la condition à laquelle l’homme est homme.

Jean-Marc Goglin

 

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