LE COURONNEMENT DE LA VIERGE D’ENGUERRAND QUARTON : UN ITINÉRAIRE SPIRITUEL VERS DIEU

Le Couronnement de la Vierge, tableau sur bois de 2,20 mètres sur 1,83 mètre, est une des œuvres majeures du XVème siècle. Sauvé de la destruction en 1834 par Prosper Mérimée, l’œuvre est visible au musée de l’Hôpital de Villeneuve-les-Avignon depuis 1889.

Couronnement

La vie de son auteur, Enguerrand Quarton (v.1410-v.1462), un des peintres français les plus importants du XVe siècle, reste mal connue. Les historiens savent seulement qu’il a fui le Nord de la France ravagé par la Guerre de Cent ans pour s’installer en Avignon et qu’il connaissait les miniatures parisiennes. Tous s’accordent pour dire que son œuvre picturale, également influencée par les écoles siennoises et flamandes et notamment par Barthélémy d’Eich, a établi un équilibre entre l’école française et l’école florentine. Le contrat demandait une exécution à l’huile. Le retable a été peint à la détrempe d’œuf. Il est probable qu’il y a ajouté de l’huile.

Le programme iconographique frappe par son caractère ambitieux. Les commanditaires que sont les Chartreux de Val-de-Bénédiction, par l’intermédiaire de Jean de Montagnac, chanoine de l’église Saint-Agricol d’Avignon en charge de célébrer des messes à la Chartreuse, souhaitaient voir figurer le Paradis, le Ciel, le Purgatoire et l’Enfer. Maintes précisions ont été données au peintre y compris le texte des inscriptions qui devaient être mentionnées. Quarton a usé d’une certaine liberté : il a supprimé ou raccourci les inscriptions, il a éliminé certains épisodes ou il en a bouleversé la succession. Les choix de Quarton étaient dictés par un souci de clarté et de simplicité. Mais l’œuvre est profondément originale : elle associe de manière inhabituelle les thèmes du couronnement de la Vierge, de la Crucifixion et du Jugement dernier.

L’idée maîtresse du tableau est celle du salut de l’humanité, obtenu grâce à l’intercession de Marie. Elle reflète les aspirations et les craintes des croyants contemporains de Quarton marqués par la peur de la mort et un sentiment de culpabilité. En effet, la Guerre de Cent ans (1337-1453), la grande peste noire de 1348, les disettes, la folie de Charles VI, le grand schisme (1378-1418) ont désorienté les chrétiens. La croyance s’est répandue que, depuis le grand schisme, personne n’est entré au paradis. Jean Gerson (1363-1429), chancelier de l’université de Paris, voit le monde proche de sa fin. En 1472, Savonarole écrit : « O vous qui êtes aveugles, jugez vous-mêmes si la fin des temps n’est pas venue ». Prédicateurs et théologiens insistent sur la gravité du péché, atteinte à la grandeur de Dieu. Tout homme, immédiatement après sa mort, est jugé par Dieu, dans un jugement particulier dont la sentence est irrévocable.

Bien qu’une ordonnance de 1424 leur ait interdit d’orner leur autel d’images, les chartreux destinaient ce retable à la chapelle funéraire d’Innocent VI, le fondateur de la Chartreuse, dans l’église de la Sainte-Trinité. Plus qu’une œuvre décorative, il faut y voir une œuvre méditative destinée à aider la prière des moines qui en comprennent les références scripturaires et théologiques. Ce tableau montre parfaitement la spiritualité existante au Moyen Âge. Chaque détail trouve son origine dans une référence biblique ou théologique.

On peut diviser le tableau en trois parties :

  • l’enfer et le purgatoire (en bas),
  • la terre (au centre),
  • le ciel (en haut).

Enguerrand Quarton a illustré le thème de l’homme viator. Ce terme désigne la condition de l’homme : un « étranger et un immigré sur la terre » (Hébreux 11, 13). Quarton figure l’itinéraire de l’homme vers Dieu.

La Terre peinte par Quarton est symbolisée par les représentations de deux villes qui sont Jérusalem, ville où le Christ est mort, identifiable à ses bulbes (à droite, ou à l’Est), et Rome, ville des martyres des apôtres Pierre et Paul (à gauche, ou à l’Ouest). Bien que Rome soit une ville occidentale et Jérusalem, une ville orientale, les deux cités se ressemblent beaucoup. Comme toutes villes médiévales, elles sont toutes deux ceintes par des murailles. De plus, leurs détails sont empruntés à l’architecture provençale locale que Quarton connaît bien. Ainsi a-t-il représenté l’église Sainte-Croix de Jérusalem comme une église provençale. De même, le Tibre romain ressemble fortement au Rhône. Les deux cités sont reliées par la mer Méditerranée. Quarton montre là l’unité de la chrétienté bien que séparée en Églises latine et grecque.

Au lieu d’une anthropologie fixiste, les médiévaux, tel Bernard de Clairvaux, pensent l’homme selon trois états : la nature créée, déchue et rénovée. La Terre est lieu où l’homme, nature déchue, vit, souffre et espère. L’homme aurait pu être heureux sur Terre puisque Dieu l’a créé à son image (Genèse 1, 26) et l’a prédestiné à être pour lui un fils (Romains 8,29) mais, en Adam, l’homme a refusé ce don (Genèse 3,1-7). Comment l’homme peut-il accepter de se détourner de Dieu ? Le serpent, « menteur et père du mensonge » (Jean 8,44), a perverti l’image de Dieu dans le cœur de l’homme. Depuis, l’homme est incapable d’aimer le Bien véritable et son prochain. Il se défie de Dieu, imaginé comme jaloux et dominateur, se méfie d’autrui, perçu comme un rival et, enfin, a peur de la vie. Le péché n’est pas le fait d’un être spirituel qui désire être Dieu, alors que cela lui est impossible mais le fait de l’être qui ne désire pas assez devenir Dieu à la manière dont cela lui est offert par le Père à l’aide du concours de la grâce.

Dieu entrevoit alors une nécessaire intervention afin que la Parole de Vie atteigne de nouveau le cœur de l’homme et le convertisse, afin que sa Loi ne soit plus gravée sur des tables de pierre mais dans le cœur de l’homme, comme principe de vie. Comme l’homme ne peut plus s’élever vers Dieu, c’est Dieu qui s’abaisse vers l’homme, se fait homme, reprend de l’intérieur sa création afin de réparer les brisures faites par le manque d’amour et de rendre l’homme encore plus réceptif à l’amour. Cette intervention divine dans la vie humaine se manifeste par la Croix, représentée au centre du tableau.

Enguerrand Quarton a représenté la Croix comme unissant le Ciel et la Terre. La Croix rappelle que Dieu s’est incarné en Jésus et est mort. Celui-ci est l’unique médiateur entre le Père et les hommes (1 Timothée 2,5-6). La Croix n’est pas une réparation de l’offense faite à Dieu par l’homme. Dieu n’est pas un Dieu vengeur. Anselme de Cantorbéry enseigne que le Père ne condamne pas le Fils à mort et ne veut pas cette mort en tant que telle. Elle est le moyen, pour l’homme, de retourner auprès du Père. En effet, en « déposant son âme pour ses amis », le Christ rouvre le paradis fermé depuis le refus d’Adam et Eve (Genèse 3,23). Thomas d’Aquin montre qu’il s’agit en fait de la recréation de l’homme lui-même. Maître Eckhart enseigne que Dieu est le Dieu du présent qui accueille sans tenir rigueur des péchés passés. Dieu aime l’homme d’un amour qui n’a pas d’autre raison que celle d’aimer. La Croix révèle un visage de Dieu désarmant, à contre sens des idoles humaines. Le Christ donne tout : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive » (Jean 7,37). Lui, le « soleil levant pour illuminer ceux qui gisent dans les ténèbres » (Luc 1,78-79), réveille l’homme perdu dans l’angoisse du lendemain et le rend à la vérité de la création. L’invitation demeure à jamais pour tous ceux qui souffrent et espèrent. Le Christ est exemple à suivre. Lui, le « Verbe de Vie » (1 Jean 1,1), trace, pour chaque homme, la route qui mène à l’Amour.

Le Christ est celui venu « chercher ce qui était perdu » (Luc 19,10) mais Il n’impose rien. C’est à l’homme d’accepter librement de recevoir son enseignement et de marcher à sa suite. Ainsi l’homme, par le libre arbitre de sa volonté, possède-t-il le don de la liberté. Il peut choisir de se tourner vers la Croix, tel le chartreux représenté agenouillé, ou il peut choisir de s’en détourner. Le mal résulte des choix de l’homme. En aucun cas, Dieu n’en est la cause du mal (Sagesse1, 13-15). Les théologiens insistent tous sur le fait que les actes humains sont condamnables ou rétribuables. Les choix ici bas conditionnent l’au de-là. Il s’agit donc de se convertir avant de mourir, comme l’enseigne, entre autres, L’Imitation de Jésus-Christ du chanoine de Zwolle Thomas a Kempis. Le temps humain marque le processus de cette conversion.

La vie terrestre se termine irrémédiablement par la mort du corps, comme le rappelle la tombe représentée sur la droite du tableau. Cette mort n’est qu’une transition. L’âme continue à vivre. Elle comparaît dans un jugement immédiat devant Dieu. L’homme obtient la récompense de son amour de Dieu en accédant à la vision bienheureuse au Paradis ou, s’il s’en est détourné, il tombe dans les profondeurs de l’Enfer. Cependant, rien n’est définitif avant le Jugement dernier. Il est donc nécessaire pour les vivants de prier pour les défunts comme le symbolise la messe de Grégoire le Grand, représentée sur la gauche du tableau. La représentation du Christ apparu durant une messe célébrée par Grégoire le Grand rappelle la nécessité de prier pour le salut des âmes des défunts.

Classiquement, Enguerrand Quarton a peint l’Enfer et le Purgatoire sous la Terre. L’Enfer est à droite, le Purgatoire à gauche. Ce sont les lieux où se trouvent « les pleurs et les grincements de dents » (Matthieu 8,12), ceux qui y tombent, après leur mort, y sont éternellement ou temporairement tourmentés par les démons. Quarton a représenté, de manière fourmillante, les âmes des damnés brûlant sous la surveillance de diables. L’Enfer est le lieu de damnation éternelle si bien décrit par Dante Alighieri. C’est un lieu étouffant car il n’y est plus possible de se convertir à l’Amour et toutes les forces de vie y sont étouffées. Jean Scot Erigène précise que ce qui torture le damné, plus que l’œuvre des démons, c’est l’impossibilité pour lui d’atteindre le fond du néant auquel il aspire.

La vision du Purgatoire de Quarton est davantage optimiste : il le place à droite de la Croix, à la place qu’occuperont les élus après le Jugement Dernier. Contrairement à l’Enfer, le Purgatoire, dont l’existence a été officialisée tardivement, par un sermon pour la Toussaint d’Innocent III, est un lieu d’épreuves temporaires destinées à celui qui s’est tourné vers Dieu sans parvenir totalement à échapper à l’emprise du mal. Il commence par se purifier et, ensuite, il accède au Paradis. Bernardin de Sienne rappelle les joies du Purgatoire puisque ceux qui y parviennent sont certains, après un certain temps, d’accéder au Paradis. Ainsi Quarton a-t-il représenté un ange, perché sur un rocher dont l’inclinaison mène directement au pied de la Croix, aidant une âme à sortir du Purgatoire et à accéder au Paradis.

Enguerrand Quarton a peint dans le Ciel, loin des perceptions sensibles humaines, la Trinité, Marie et la foule « immense » des élus (Apocalypse 7,9). Il livre une figuration originale de la Trinité. Celle-ci, représentée au centre, occupe la majeure partie du Ciel. Quarton illustre le Credo du concile de Nicée de 325 : composée du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Dieu, « unique vrai Dieu » (Deutéronome 4,39), elle est un Dieu en trois personnes. Quarton a représenté le Père avec à sa droite le Fils (Colossiens 3,1). Le Saint-Esprit, symbolisé par une colombe (Jean 1,32), les unit par la bouche, tel un baiser, selon l’expression de Bernard de Clairvaux. Quarton a peint le Père et le Fils sans aucune distinction, ce qui est alors très rare. Le plus souvent, le Père est représenté plus âgé que le Fils. L’égalité de représentation du Père et du Fils n’est reconnue que depuis un décret du concile de Ferrare-Florence datant du 16 juillet 1439. Le Père et le Fils se glorifient mutuellement (Jean 17,1-5).

La Trinité couronne Marie et la couvre de son manteau. Marie semble ainsi intégrée à la Trinité. Marie détient une place privilégiée auprès de Dieu. En effet, elle est à la fois « mère de Dieu » (Matthieu 18,25) et « mère des hommes » (Jean 19,26-27). Selon Pierre le Vénérable, elle est la « mère de miséricorde » qui intercède auprès de Dieu en faveur des hommes. Elle ne peut être qu’exaucée. C’est en Marie que les hommes dispersés trouvent leur unité dans le Christ et ne forment plus qu’un seul corps, un corps unique, composé d’uniques. De part et d’autre de la Trinité et de Marie se trouve l’assemblée des élus. Cette assemblée est hiérarchisée selon le modèle proposé par Denys le pseudo-aréopagite : la place occupée est déterminée par la plus ou moins grande perfection de l’être. En tête, se trouvent les archanges Gabriel et Michel, suivi des anges, puis des patriarches et des prophètes de l’Ancien Testament, puis de Jean-Baptiste, des apôtres et, enfin, de tous les saints, essentiellement des ecclésiastiques, des moines et des religieux. Les élus sont tous ceux, anges et hommes, qui ont dit « oui » à Dieu. Sur Terre, ils ont fait la volonté du Père (Matthieu 7,21) et ont su aimer à la manière même de Dieu, à la lumière de la grâce. Ils ont accepté de vivre quotidiennement la Résurrection en laissant leur volonté faire une avec celle du Père. Ils ont ainsi vécus dans la jubilation d’un cœur dépouillé, acceptant de vivre de et par l’autre. Comme le rappelle Matthieu l’évangéliste : « Bienheureux les cœurs purs car ils verront Dieu » (5,8). Ainsi, sont-ils récompensés en ayant accès à la gloire de Dieu et sa surabondance d’amour, dans l’intensité d’un instant éternel. Dieu se donne à ceux qui se vident pour l’accueillir, comme l’enseigne Jean Tauler, dans un sermon sur la Nativité. Tous ces êtres sont désormais des « sur-vivants », animés de l’Esprit qui insuffle en eux une respiration d’amour. Denys le Chartreux ajoute que la présence des frères embellit encore la joie des bienheureux.

Sous l’assemblée des élus, Enguerrand Quarton a représenté des enfants ayant les yeux fermés. Morts sans avoir reçus le baptême, ils n’ont pu accéder à la connaissance de Dieu. Or Augustin d’Hippone enseigne que nul ne peut entrer au Paradis sans avoir reçu le baptême. Ainsi ces enfants sont-ils dans les limbes, espace intermédiaire réservé à ceux qui ne peuvent pas accéder à la vision bienheureuse sans pour autant devoir aller en Enfer. Ainsi les théologiens insistent-ils sur la foi et le baptême sans lesquels tout retour à Dieu est impossible.

Ce tableau représente le drame de l’existence humaine. L’homme détourné de l’Amour tombera dans les profondeurs du néant, tandis que l’homme aimant accèdera à l’Amour lui-même. En nommant le Père, l’homme se sait marcher vers Dieu ; en nommant le Fils, il se sait demeurer avec Dieu ; en nommant le Saint-Esprit, il se sait être en Dieu. Marie est celle qui intercède en faveur de celui qui est en chemin.

Jean-Marc GOGLIN

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