Hommage à Marc Venard (1929-2014)

marc-venard-en-2003Nous sommes plusieurs, au Bulletin Théologique, à avoir connu Marc Venard, qui est décédé le 11 novembre dernier. Ci-dessous vous pourrez lire les témoignages de ceux qui ont souhaité lui rendre hommage.

Après sa thèse sur l’Eglise d’Avignon au XVIe siècle, publié sous le titre Réforme protestante, Réforme catholique dans la province d’Avignon, XVIe siècle, Paris, Cerf, 1993 (cf. l’article de Jean-Marc GOGLIN), Marc Venard a été la cheville ouvrière d’un certain nombre de synthèses d’histoire du christianisme. Ces publications rejoignaient l’esprit de son enseignement : une seule religion, le christianisme avec différentes branches, et son engagement pour l’œcuménisme dans l’Eglise. Il a été rappelé lors de son inhumation sa participation fidèle à la Semaine de l’Unité des Chrétiens.

Membre du Groupe de La Bussière, pépinière d’historiens souhaitant renouveler l’histoire religieuse, alors avant tout ecclésiastique, en l’inscrivant dans le courant de l’histoire des Annales, Marc Venard va contribuer à de grandes synthèses collectives dont le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques (« France, XVIe siècle » et autres articles) et l’Histoire de la France religieuse (dir. Jacques Le Goff et René Rémond) (« la grande cassure, 1520-1598 », Paris, Seuil, t. 2 : Du christianisme flamboyant à l’aube des Lumières (XIVe-XVIIIe siècle), 1988. C’est avec l’Histoire du christianisme des origines à nos jours (dir. Charles Pietri, André Vauchez, Marc Venard, Jean-Marie Mayeur), 14 vol., Desclée et Fayard, 1990-2001) que son travail aboutit avec la co-direction des trois volumes de l’époque moderne : t. 7, De la réforme à la Réformation (1450-1530), 1994 ; t. 8, Le temps des Confessions (1530-1620/40), 1992 ; t. 9, L’Âge de raison (1620/40-1750), 1997.

Outre ces grandes synthèses, Marc Venard a initié et co-dirigé avec Dominique Julia le Répertoire des visites pastorales de la France. Première série : anciens diocèses (jusqu’en 1790), CNRS, à partir de 1977. Avec Anne Bozon, il publia un manuel intitulé La religion dans la France moderne (XVIe-XVIIIe siècle), Paris, Hachette, 1978. Enfin, en 2000, il rassembla un recueil d’articles sous le titre Le Catholicisme à l’épreuve dans la France du XVIe siècle (Paris, Cerf). Lors de la sortie de cet ouvrage, une soirée d’hommage avait été organisée le lundi 22 mai 2000 à l’Hôtel des Sociétés Savantes de Rouen par ses anciens thésards (Anne Bozon, Alain Tallon). A cette occasion, j’avais mis en forme sa bibliographie à jour à la date de l’évènement qui comprenait alors 133 titres… c’était il y a 14 ans ! Depuis Marc Venard avait continué ses interventions dans les colloques scientifiques.

Enfin, il fut très actif au sein de la Société d’histoire ecclésiastique de la France, devenue la Société d’Histoire religieuse de la France et de la Revue d’histoire de l’Église de France. Membre du conseil d’administration de la Société (à partir de 1966) et jusqu’en 1978, secrétaire de rédaction de la Revue, il en fut le secrétaire général adjoint (1971-1991) puis le directeur de la Revue (1978-1997), le vice-président de la Société (1991-1997), le président de la Société (1997-2008) et enfin le président d’honneur de la Société (2008-2014).

Je garderai le souvenir de son enseignement à l’Université de Rouen dans les années 80 lorsqu’il nous préparait à la question d’histoire moderne du CAPES et de l’Agrégation intitulée « Réforme et Contre-Réforme en Europe (1517-1620) ». Un sujet qu’il maîtrisait parfaitement, nous faisant bénéficier de son érudition, de sa précision scientifique acquise par ses nombreuses lectures sur des points précis : comme les débats sur l’eucharistie entre catholiques et protestants, entre réformés et luthériens, voire entre réformés entre eux ou luthériens entre eux. Il avait permis à la poignée d’admissibles de venir chez lui consulter dans son immense bibliothèque les livres que nous allions retrouver sur les tables du lycée Henri IV pour la préparation à l’oral.

Des années plus tard, un de mes étudiants avait informatisé le catalogue de cette immense bibliothèque spécialisée en histoire religieuse des XVIIe et XVIIe siècles, qu’il légua au diocèse de Rouen. Prochainement, une des salles de la bibliothèque diocésaine portera son nom. Le fonds Venard y sera en bonne place !

Paul Paumier

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En 1993, les éditions du Cerf publiaient la thèse magistrale de Marc Venard, alors Professeur d’Histoire moderne à l’Université de Paris X-Nanterre, dans leur récente collection « Histoire religieuse de la France ». Cette publication a été saluée par tous. En effet, la thèse de Marc Venard, intitulée Réforme protestante, Réforme catholique dans la province d’Avignon au XVIe siècle, était et reste un modèle historiographique.

Comme beaucoup d’historiens des années 1950 et 1960, Marc Venard a commencé à travailler sur l’histoire économique. Il a rédigé son mémoire de maîtrise sur les bourgeois et paysans au sud de Paris au XVIIe siècle. Il s’en est vite détourné pour s’intéresser aux mentalités sur l’incitation de son directeur de mémoire Ernest Labrousse. Son intérêt s’est alors porté sur les mentalités religieuses. Marc Venard a construit sa thèse à partir de la lecture des pages d’Henri Brémond sur la Provence. Celui-ci en faisait le foyer mystique le plus actif du XVIe siècle. Terre papale, il aurait été évident qu’Avignon soit une terre de réforme catholique. Curieux de vérifier ses dires, Marc Venard a cherché à observer, contre toute évidence, la rénovation spirituelle et institutionnelle de l’Église locale. En effet, rien, en réalité, ne prédisposait Avignon à être la « tête de pont » de la réforme impulsée par le concile de Trente (1545-1563) : elle a été l’une des premières villes de France à recevoir le message de Martin Luther.

L’œuvre a été le fruit d’un travail considérable d’analyse d’archives commencé en 1960, sous la direction d’Alphonse Dupront, et soutenu en 1977. Marc Venard a montré, contre toute attente que la province ecclésiastique d’Avignon, véritable mosaïque politique et culturelle, a vécu avec passion l’histoire mouvementée du XVIe siècle. Il a révèlé que la cité papale ne représente pas toute cette province : celle-ci est constituée aussi par toutes les villes moyennes et petites qui entourent Avignon, et même par de simples villages, qui, du fait de leurs positions originales et contrastées, se distinguent spirituellement. Dans la période 1520-1545, l’Église d’Avignon se referme sur elle-même et tend à retrouver une forme d’inertie. La pré-réforme ne vient pas d’Avignon mais de l’extérieur : Milan. Dans la période 1545-1574, l’Église cherche un nouveau modèle. À partir de du concile provincial de 1563, elle se tridentise. De manière neuve, Marc Venard a soutenu que le terme de protestant vient du sens d’ « affirmation ». Le protestant est celui qui « proteste », c’est-à-dire qui affirme sa foi. Subtilement, Marc Venard a montré l’existence de deux mouvements à l’intérieur de l’Église catholique : un mouvement réformateur qui agit à l’intérieur de l’institution et un mouvement contre-réformateur qui lutte contre les protestants. Au final, Marc Venard a prouvé qu’Avignon a bien été un lieu de réforme catholique mais de manière nuancée. D’autres diocèses, tel celui de Reims, ont appliqué la réforme catholique avant Avignon. De plus, Avignon présente un modèle de réforme trop typé pour être exporter.

Cette thèse a révélé Marc Venard non seulement comme un spécialiste d’histoire moderne accompli mais comme un spécialiste de l’histoire des religions. En intégrant les pratiques et les mentalités populaires à son étude, il a contribué à montrer que l’histoire uniquement fondée sur l’analyse des textes institutionnels ne permettait plus de comprendre et d’expliquer les faits religieux. Toute sa vie, Marc Venard a continué de travailler et de publier cherchant à toujours mieux comprendre et à partager son interprétation de la foi et des pratiques religieuses populaires. Ses travaux ont inspiré plusieurs générations d’historiens. Le 11 octobre 2014, Marc Venard a reçu le Grand Prix de l’Académie de Vaucluse pour son œuvre historique sur Avignon et le Comtat Venaissin.

Jean-Marc Goglin

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J’ai connu Marc Venard quand il a accepté de venir, en 2000-01, donc peu de temps après sa retraite, enseigner l’histoire de la Réforme au CTU. Il m’apparaissait à la fois proche et distant : sa petite taille et son air de gamin fonceur me le rendaient accessible, mais son érudition et son autorité m’impressionnèrent. Je voyais bien que nous avions devant nous un professeur qui non seulement maîtrisait son sujet avec maestria, mais le vivait, avec une concentration, une vivacité et une assurance peu communes. Il a toujours eu cette manière de parler en fermant les yeux, comme pour déterminer la meilleure information à donner parmi la masse de celles qui l’étaient moins, et l’on voyait se produire le cours comme un effort, une construction, un équilibrage entre ce qui relevait des faits et le regard interprétatif indispensable que l’on doit porter sur eux. Je ne connaissais pas à l’époque toutes les étapes de sa carrière d’historien de la période moderne, et je ne les connais toujours pas. N’étant pas historien, je ne saurais l’évaluer à sa juste mesure. Je vais juste raconter un événement qui m’a marqué durant mes études, et que j’ai conservé comme exemple de probité professorale.

Pour la validation du cours, nous devions choisir un livre, le lire, et le présenter sous forme d’un rapport de 8-10 pages. Intéressé par la figure de Luther, j’avais choisi son Commentaire du Magnificat, et avais fait le travail demandé. Marc Venard, pour la correction des travaux d’étudiants, avait prévu de reprendre en public chaque devoir, afin sans doute de faire profiter tout le monde des perspectives de recherche ouvertes par chacun. Quand mon tour est venu, il m’a fait préciser dans quel sens je comprenais la valorisation par Luther de l’humilité de Marie. Je crois que j’ai expliqué qu’il voulait surtout mettre en avant l’importance primordiale de Jésus-Christ, et que l’humilité de Marie était la vertu qu’il soulignait permettant cette élévation de son fils. Mais alors que si j’avais été à sa place, j’aurais enveloppé ma critique d’une telle réponse pour ne pas mettre mal à l’aise l’étudiant en public, il m’a répondu que cette compréhension relevait quasiment d’un contresens sur la pensée de Luther, que pour ce dernier il n’y avait aucune vertu de Marie, et que si je présentais les choses ainsi, je réintroduisais une perspective catholique dans son protestantisme. J’avoue qu’au mot de contresens, j’ai dû rougir jusqu’aux oreilles. Mais à la suite de cet épisode, j’ai appris une leçon de pédagogie. Quand on enseigne, la structure de ce qui est enseigné doit pouvoir être adaptée à la réceptivité de l’élève, car sinon, l’enseignement risque de ne pas être entendu et retenu. Mais les limites de l’exercice supposent que l’on désigne clairement comme une erreur une reformulation de l’enseignement qui serait trop lâche ou trop mal articulée. J’ai vu cela notamment au cours des études de théologie, où dans les matières non théologiques comme l’histoire ou la philosophie notamment, on tolère une forme de flou qui n’est pas accepté en exégèse ou en dogmatique.

Dans les dernières années, Marc Venard fut aussi un compagnon de route de l’aventure des Cafés théo. Il venait régulièrement, parfois accompagné d’Elisabeth, son épouse, bien qu’il ait pu se contenter de n’être que « référent », exercice plus exigeant que celui de simple participant. Il fut cependant notre référent, plusieurs fois, pour le plus grand plaisir des présents. Mais cette fonction, il l’assuma en fait presque à chaque fois qu’il vint, tant le recul qu’il avait de l’histoire de l’Eglise lui permettait de recadrer les échanges dans leur contexte, ou de situer historiquement tel ou tel point plus précisément. Souvent, Marc bougonnait quand un sujet ne lui semblait pas relever de la dimension théologique des cafés, mais je me rappelle au moins une fois qu’il était loyalement venu me dire que nous avions bien fait de choisir le sujet, qu’il y avait effectivement des choses intéressantes à en dire. Car il appartenait au petit groupe qui tous les ans se réunissait pour décider des sujets, et il souhaitait voir l’entreprise des Cafés continuer, même s’il était assez critique vers la fin quant à la poursuite sur le même modèle. Mais sa présence aux cafés théo au fil du temps me permit de le côtoyer différemment que lors des cours au CTU, de le tutoyer, ce qui ne fut pas si facile, et de mesurer par là ce qui devait je pense être une de ses qualités : la modestie, et la pratique du partage des idées au sein de l’Eglise. Il n’est pas si facile de descendre après avoir été tout en haut.

Yves Millou

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A côté de l’itinéraire intellectuel et universitaire que d’autres connaissent mieux que moi, j’aimerais évoquer les qualités humaines de Marc Venard. En particulier la facilité, comme naturelle, qu’il avait d’établir des relations aimables, franches et directes- si je ne craignais pas l’emphase, je dirais fraternelles- sans éprouver le besoin, malgré sa petite taille, de se placer sur un piédestal; sans non plus écraser ses interlocuteurs par ses connaissances. Cette simplicité se retrouvait dans sa façon d’évoquer ses origines versaillaises comme s’il souriait du chemin parcouru. Globalement, je crois qu’il faut dire combien il était un intellectuel chrétien en harmonie avec lui-même et en prise avec son temps.

Bernard Paillot

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